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Le phénomène Greta Thunberg comme guide pour la mise en scène des passions politiques

En 1976, le grand cinéaste Chicho Ibáñez Serrador a sorti Les Révoltés de l’an 2000 (la traduction littérale serait Qui peut tuer un enfant ?) un film d’horreur dans lequel un jeune couple se rend sur une île méditerranéenne qui a succombé à un terrible mal : les enfants ont tué les adultes. Alors que dans des histoires similaires comme Village of the Damned (1960) les petits homicides ont une origine paranormale, dans la production espagnole la furie infantile est attribuée aux maux du monde et à l’inaction des personnes âgées : les enfants sont arrivés pour mettre de l’ordre, à tout prix.

En voyant le discours de Greta Thunberg en colère au Sommet des Nations Unies sur le climat, il m’a été très difficile de ne pas penser au film d’Ibáñez Serrador. La jeune protagoniste de toute cette histoire a fait la une des journaux, occupé les réseau "sociaux" et éclipsé le reste des intervenants, des chefs d’État aux autres activistes, réaffirmant le récit que les enfants sont venus faire comprendre les choses aux adultes malfaisants : dichotomie des contes des frères Grimm pour un moment d’audience avide de fortes émotions.

Mais l’intervention de Thunberg m’a rappelé non seulement le film à cause de cette division, mais aussi à cause d’un fait que nous oublions malgré qu’il est évident : Qui peut tuer un enfant ? tire son titre de la phrase que l’un des survivants de l’île utilise pour expliquer pourquoi les enfants ont commis leurs crimes sans presque aucune opposition : qui peut affronter un enfant alors qu’il vient avec une intention hostile ? Quiconque aime le cinéma des zombies saura de quoi il s’agit.

Si aujourd’hui on dit "l’adolescent le plus célèbre du monde", une grande partie de la planète pensera à Greta Thunberg, mais il n’y a pas si longtemps, en 2013, ce titre a été donné à Malala Yousafzai par le journal allemand Deutsche Welle. Un peu plus tard vint Muzoon Almellehan, qu’on appelait trop honteusement "la Malala syrienne", on suppose que c’est pour faciliter la lecture au public. Des filles, des adolescentes, avec des vies très dures et une histoire dépassement personnel, avec des messages simples et directs qui font appel à des causes nobles comme l’éducation ou les droits humains. Des filles qui ont été utilisées depuis les centres du pouvoir mondial pour soutenir des intérêts géostratégiques. Mais, vous savez bien, qui peut critiquer une jeune fille ?

En 1992, Severns Cullis-Suzuki a reçu le prix de "la fille qui a réduit le monde au silence" pour un discours qu’elle a prononcé au Sommet de la Terre à Rio de Janeiro. Cullis-Suzuki, 13 ans, a fait un plaidoyer environnemental émouvant et politiquement vide. La même année et au même sommet, Fidel Castro Ruz, président de Cuba, prononça un autre discours, beaucoup moins médiatisé, qui dénonçait le coupable du gâchis écologique : un système économique prédateur, d’une croissance incontrôlée et de l’extractivisme des pays les plus pauvres, principal moteur du développement. C’était l’époque où, après la chute du mur, personne ne voulait écouter un communiste : aujourd’hui les paroles de Castro semblent prémonitoires [1].

Le phénomène des enfants prodige de l’activisme n’est pas nouveau, il est donc surprenant que les médias l’ignorent, comme si Greta Thunberg était unique et le premier du genre. Thunberg est sans aucun doute un grand produit politique, particulièrement adapté à l’infantilisation sentimentale de la société, mais qui a aussi la connivence d’un journalisme qui a besoin de visites à tout prix et qui n’ose plus adopter une position critique, simplement pour soulever une série de doutes raisonnables, devant le dernier phénomène extrait d’une éprouvette.

Ce qui est vraiment déconcertant, c’est comment un adulte d’intelligence moyenne peut croire qu’une jeune fille décide seule d’entamer une grève à l’école pour le climat il y a un an et que douze mois plus tard elle est une icône mondiale reçue par Barack Obama et Christine Lagarde, qui voyage sur un voilier accompagné par un prince monégasque et a pignon sur rue dans toutes les tribunes des plus importantes organisations au monde. Pardonnez-moi de lever le sourcil en signe de méfiance, mais il est rare que ceux qui possèdent les leviers du pouvoir décident de se tirer une balle dans le pied, en facilitant la tâche à ceux qui les confrontent.

Si nous excluons que Thunberg ait des capacités de contrôle mental - on a vu des choses plus rares - nous devons en déduire qu’il y a évidemment un certain nombre de sponsors derrière cette fille. Et nous ne parlons pas d’une étrange conspiration, mais simplement de la façon habituelle dont les choses fonctionnent à notre époque. Quelqu’un a un certain nombre d’intérêts et, plutôt que de faire du lobbying, recourt à une protagoniste aimable pour que le public accepte avec enthousiasme l’histoire qui lui est proposée, ce qu’on appelle maintenant des récits.

Sommes-nous en train d’affirmer que le changement climatique ou les problèmes écologiques en général sont un conte ? Ce n’est certainement pas le cas. En tant qu’espèce, nous serons probablement confrontés à un défi mondial aux dimensions catastrophiques. Ce que nous disons, c’est que Thunberg, quels que soient ses souhaits, est le énième phénomène qui va permettre aux travailleurs de finir par payer le prix des plats cassés de la transition productive et de plus vont l’accepter volontiers. La véritable prétention peut être une adaptation économique urgente pour atténuer le changement climatique, mais en exonérant le capitalisme et en maintenant les taux de profit, en portant la facture sur les épaules de la classe ouvrière et des pays pauvres. Cela s’est déjà produit lors de la crise de 2008.

Le phénomène de Thunberg a d’abord un discours émotionnel mais il est politiquement non structuré, qui n’indique ni comment ni pourquoi, qui évite de mettre l’accent sur des corporations commerciales concrètes et qui passe par le gigantesque complexe militaro-industriel nord-américain, mais qui favorise aussi une idée dangereuse que "la classe politique" est la seule responsable du réchauffement planétaire, sans assumer que la majorité de ces politiques siègent dans les nombreux conseils d’administrations des institutions publiques, du grand capital. La différence entre l’ajout d’un nom de famille à la culpabilité, c’est que, dans le second cas, nous protégeons la démocratie, alors que dans le premier cas, nous pourrions être tentés de voir cela comme un obstacle. De l’éco-technocratie à l’éco-fascisme, il n’y a que peu de nuances.

En fait, de nombreux dirigeants politiques, tout comme les médias eux-mêmes, essaient de monter le plus possible dans le train de la Suédoise, craignant d’affronter quelqu’un qui est nécessairement populaire. De plus, ces politiciens ignorent le fait que depuis trente ans, des protocoles ont été adoptés pour faire face à la crise climatique. On dirait presque qu’avant Thunberg, il n’y avait qu’un vide qui nous dispense d’expliquer pourquoi ces protocoles n’ont pas été appliqués efficacement.

La réponse n’est pas que nous ne savons pas quoi faire, ni même qu’en fin de compte il n’y a pas de volonté politique pour le faire, le problème est que dans un environnement capitaliste d’une production de plus en plus désordonnée, ces protocoles ne peuvent être pris en charge : ils s’opposent directement aux modèles des mêmes entités supranationales comme le FMI qui reçoivent et draguent Thunberg. Et cela ne peut pas être assumé devant les projecteurs.

Il est surprenant - sincèrement et assez peu - que les progressistes ne prennent pas conscience de la dynamique générée par la proposition de Thunberg. On dirait, en écoutant beaucoup d’activistes et de leaders, sincèrement fascinés par la jeune femme nordique, que la seule chose qui compte, c’est la prise de conscience et le mouvement, quand la population sait parfaitement que nous avons un problème climatique, est plus, quand la majorité des gens fait ce qu’elle peut pour y remédier. D’autre part, le fait que quelqu’un se joigne aujourd’hui à une mobilisation ne garantit rien de plus que l’expression de la préoccupation d’une somme d’individualités concernant une question. Si le progressisme déteste la mobilisation à la manière du XXe siècle, il ne peut espérer des résultats similaires à ceux du passé.

Ce progressisme happening semble se contenter de ce qui se passe, sans se demander très bien pourquoi ils se produisent ou quel est la trace qu’ils vont laisser. On veut mobiliser un grand nombre de personnes, sans savoir exactement où mène ce mouvement. Des concepts comme l’organisation, le pouvoir, l’idéologie ou la stratégie sont devenus un péché et déjà, la seule chose à laquelle on aspire est d’être des simples accompagnants au cas où, avec un peu de chance, quelque chose du charme et de la sympathie se traduisent en votes : que reste-t-il de la colère espagnole du 15M ? Telle est la question à laquelle cet événement progressiste happening devrait répondre et non pas poursuivre sa fuite désespérée, souvent à la suite de la énième vengeance interne pour mettre un terme à des traditions politiques vraiment utiles pendant des décennies.

En fait, le greenwashing, alibi d’un tel produit ou d’une telle entreprise à travers l’écologique, n’est pas la question sous-jacente, mais simplement le symptôme d’une politique vide qui s’acquiert comme un bien identitaire de consommation. Ces semaines-ci, les gens se définissent comme pro-Greta ou anti-Greta, jusqu’à en devenir hystériques dans un marché où montrer ces différences paradoxales uniformisent. Au point le plus fou, les discussions tournent autour de la question de savoir si le produit Thunberg possède des privilèges du fait d’être blanc et européen ou qu’elle souffre de l’oppression du fait d’être une femme, jeune et souffrant du syndrome d’Asperger, comme le célèbre Sheldon Cooper, quel est le personnage fictif et lequel est le vrai ? La même question s’applique à la politique progressiste. Pour Trump, à l’aise, il vaut la peine de plaisanter : son électorat est ce qu’il attend.

Au comble de la mesquinerie et de l’étroitesse d’esprit, le progressisme happening accuse quiconque critique le produit de Thunberg de célébrer l’inaction, en posant "que faire" comme une question irréfutable qui fait appel à la moralité individuelle, tout comme les prêtres qui, de la chaire aux mauvais croyants, font remarquer que des doutes théologiques se posent. La réponse à cette question est très simple : ce qui est déjà fait et ce qui a été fait depuis des décennies.

En Amérique latine, mais aussi en Inde et en Afrique, il existe un réseau dense de militants écologistes qui ont également tendance à faire coïncider leurs actions avec celles du syndicat, de la communauté et de l’ethnie, donnant à ce mot appelé intersectionnalité une valeur réelle, et non la maltraitance identitaire à laquelle il a été soumis par les départements universitaires européens et étasuniens. La différence est que ces militants n’ont pas de place dans les médias, ils ne sont pas reçus par le FMI, les princes ne leur prêtent pas les yachts et, pire encore, ils sont assassinés par centaines chaque année. Leur problème est qu’ils proposent encore un type de politique où les protagonistes se distinguent par leur absence, qui attaque les problèmes de manière systémique et qui organise les gens de manière stable en élevant leur niveau de conscience. Un très mauvais produit, apparemment, pendant un siècle où les récits comptent plus que les actions.

Greta Thunberg, au mieux, finira comme Cullis-Suzuki ou Malala, par écrire ce genre d’essais qui sont vendus dans les aéroports. Alors que des pays comme l’Allemagne annoncent déjà des fonds pour la transition industrielle écologique, d’autres parlent de Green New Deal, des manières euphémistes de nommer la gigantesque restructuration productive qui va avoir lieu afin d’essayer d’éviter la nouvelle crise qui arrive et qui, avec l’excuse écologique, va détruire des milliers d’emplois stables et les transformer en emplois précaires mais avec le label vert.

Soit cette transition se fait de manière démocratique et ordonnée, en planifiant l’économie pour le bénéfice de la majorité de la population, soit nous nous retrouverons sans droits et sans planète.

Ne dites pas plus tard que nous ne vous avons pas prévenus.

Daniel Bernabé,
écrivain et journaliste.
@diasasaigonados / traduction : ZIN TV

Notes

[1Discours prononcé à Rio de Janeiro par Fidel Castro. Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, 12 juin 1992.
Monsieur le Président du Brésil, Fernando Collor de Mello ;
Monsieur le Secrétaire général des Nations Unies, Butros Ghali ;
Excellences :
Une espèce biologique importante est menacée de disparition en raison de la liquidation rapide et progressive de ses conditions de vie naturelles : l’homme.
Nous sommes maintenant conscients de ce problème alors qu’il est presque trop tard pour le prévenir.
Il convient de souligner que les sociétés de consommation sont fondamentalement responsables de la destruction effroyable de l’environnement. Ils sont nés des anciennes métropoles coloniales et des politiques impériales qui, à leur tour, ont engendré le retard et la pauvreté qui touchent aujourd’hui la grande majorité de l’humanité. Avec seulement 20 % de la population mondiale, ils consomment les deux tiers des métaux et les trois quarts de l’énergie produite dans le monde. Ils ont empoisonné les mers et les rivières, pollué l’air, affaibli et perforé la couche d’ozone, saturé l’atmosphère de gaz qui modifient les conditions climatiques avec des effets catastrophiques que nous commençons déjà à subir.
Les forêts disparaissent, les déserts s’étendent, des milliards de tonnes de terres fertiles finissent dans la mer chaque année. De nombreuses espèces sont en voie de disparition. La pression démographique et la pauvreté entraînent des efforts désespérés pour survivre, même aux dépens de la nature. Il n’est pas possible de blâmer les pays du tiers monde, les colonies d’hier, les nations exploitées et pillées aujourd’hui par un ordre économique mondial injuste.
La solution ne peut être d’entraver le développement de ceux qui en ont le plus besoin. Ce qui est réel, c’est que tout ce qui contribue aujourd’hui au sous-développement et à la pauvreté constitue une violation flagrante de l’écologie. Des dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants meurent chaque année dans le Tiers Monde, plus que pendant chacune des deux guerres mondiales. L’inégalité des échanges, le protectionnisme et la dette extérieure attaquent l’écologie et conduisent à la destruction de l’environnement.
Si l’on veut sauver l’humanité de cette autodestruction, les richesses et les technologies disponibles sur la planète doivent être mieux réparties. Moins de luxe et moins de déchets dans quelques pays pour qu’il y ait moins de pauvreté et moins de faim dans une grande partie de la planète. Fini les transferts vers le Tiers Monde des modes de vie et des habitudes de consommation qui ruinent l’environnement. Rendre la vie humaine plus rationnelle. Appliquer un ordre économique international juste. Utiliser toute la science nécessaire au développement durable sans pollution. Payer la dette écologique et non la dette extérieure. Disparaître la faim et non l’homme.
Quand les menaces supposées du communisme ont disparu et qu’il n’y a plus de prétextes pour les guerres froides, les courses aux armements et les dépenses militaires, qu’est-ce qui nous empêche de consacrer immédiatement ces ressources à promouvoir le développement du tiers monde et à combattre la menace de la destruction écologique de la planète ?
Que l’égoïsme cesse, que l’hégémonie cesse, que l’insensibilité, l’irresponsabilité et la tromperie cessent. Demain, il sera trop tard pour faire ce que nous aurions dû faire il y a longtemps.
Je vous remercie.



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