A propos de l’affaire Balme, du Front de Gauche et de « qui est pris qui croyait prendre ».

par Jean BRICMONT

Pen­dant des décen­nies, la gauche, par­ti­cu­liè­re­ment la « gauche radi­cale », a uti­li­sé la « lutte contre le fas­cisme et l’antisémitisme » (ou la « lutte contre le fas­cisme, le racisme et l’antisémitisme », pour être plus poli­ti­que­ment cor­rect) comme arme contre l’extrême-droite et, par­fois même contre la droite, en fai­sant fi du fait que, d’une part, cette lutte avait pour fonc­tion essen­tielle de faire taire les cri­tiques « exces­sives » de la poli­tique israé­lienne ou de ceux qui la sou­tiennent en France, et, d’autre part, vio­lait sou­vent des prin­cipes fon­da­men­taux en ce qui concerne la liber­té d’expression [1].

Mais lorsque la même arme a été uti­li­sée par Rue 89 contre René Balme, mili­tant du Par­ti de gauche, maire de Gri­gny et can­di­dat du front de gauche aux élec­tions légis­la­tives, son par­ti l’a sim­ple­ment aban­don­né, ce qui a entraî­né sa démis­sion et un com­mu­ni­qué par­ti­cu­liè­re­ment affli­geant du Par­ti de gauche.

Que reproche-t-on à René Balme ? D’avoir été l’animateur d’un site (oulala.net, aujourd’hui fer­mé) ou l’on trouve des articles ou des liens avec des anti-sio­nistes « obses­sion­nels » (Israël Sha­mir, Gilad Atz­mon), avec des « com­plo­tistes » (Thier­ry Meys­san) ou avec Dieu­don­né et Soral.

Per­sonne n’a don­né le moindre argu­ment mon­trant que René Balme lui-même a en quoi que ce soit des opi­nions racistes ou anti­sé­mites. Ce que l’on fait, c’est éplu­cher soi­gneu­se­ment un site, conte­nant des mil­liers d’articles, pour en exhi­ber cer­tains qui sont qua­li­fiés de « sus­pects », dont on se dis­pense d’ailleurs d’en faire une cri­tique détaillée.

Dans le réqui­si­toire de Rue 89, on trouve, par exemple, des perles comme : « René Balme s’est ins­pi­ré de la télé­vi­sion véné­zué­lienne Vive TV pour créer Vivé (pour « vidéo-véri­té »), « école inter­na­tio­nale de vidéo et de TV par­ti­ci­pa­tive » après un voyage en 2006 au pays d’Hugo Cha­vez. » C’est vrai, quand on a déjà TF1, pour­quoi créer d’autres médias ? Et n’est-il pas « sus­pect » de voya­ger « au pays d’Hugo Cha­vez » ? Par ailleurs, tout le monde sait que la TV par­ti­ci­pa­tive est un dan­ge­reux pas vers le fas­cisme.

La même méthode, de culpa­bi­li­té par asso­cia­tion, est d’ailleurs uti­li­sée contre des sites comme Le Grand Soir ou celui de Michel Col­lon. Eh bien, jouons à ce jeu, mais dif­fé­rem­ment. Le par­ti tra­vailliste israé­lien a par­ti­ci­pé à la colo­ni­sa­tion des ter­ri­toires occu­pés, à l’offensive contre Gaza, et à plu­sieurs guerres israé­liennes. Or ce par­ti est dans l’Internationale Socia­liste. Et, hop, culpa­bi­li­té par asso­cia­tion : tous les par­tis socia­listes sont « liés » à la colo­ni­sa­tion, aux guerres etc. Le tour est joué. Pire : Mélen­chon, qui a appe­lé à voter pour les can­di­dats socia­listes aux élec­tions pré­si­den­tielle et légis­la­tive, est aus­si « lié à » tout cela. Ou pre­nons les diri­geants amé­ri­cains : ils ont tous des liens avec les prin­ci­paux par­tis fran­çais et ont presque tous atta­qué des pays qui ne les mena­çaient pas, bom­bar­dé des civils, vio­lé le droit inter­na­tio­nal, assas­si­né sans juge­ment (au moyen de drones par exemple).

Peut-on m’expliquer pour­quoi être « lié » à cela est mora­le­ment plus accep­table qu’être « lié » à un film de Dieu­don­né ou à un livre de Meys­san ou de Soral ? La dif­fé­rence étant que, dans un cas, on parle de morts (par cen­taines de mil­liers), dans l’autre, de mots ou d’images. Et, dans les deux cas, on a tout autant affaire à des choix déli­bé­rés (sans doute bien plus dans le cas des par­tis, puisqu’on peut dif­fi­ci­le­ment s’attendre à ce que René Balme, maire de Gri­gny, véri­fie soi­gneu­se­ment le conte­nu de chaque article de son site).

Je ne connais pas bien René Balme, mais pour autant que je puisse voir, il est une sorte d’écologiste radi­cal, par­ti­san d’une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive qui, par ailleurs, prend fait et cause pour le peuple pales­ti­nien. Le type même du « fas­ciste » (dans la triste France d’aujourd’hui).

En réa­li­té, à moins de vivre tota­le­ment cou­pé du monde, cha­cun a des contacts avec toutes sortes de gens, par néces­si­té, par hasard, par inté­rêt… La culpa­bi­li­té par asso­cia­tion, c’est comme la cen­sure-elle n’est uti­li­sée que par les forts contre les faibles et, si elle était appli­quée de façon impar­tiale, elle mène­rait vite à une condam­na­tion uni­ver­selle.

Cette culpa­bi­li­té par asso­cia­tion, tout comme la cen­sure, la dif­fa­ma­tion, les accu­sa­tions sans preuves, ne devraient pas faire par­tie de l’arsenal d’une gauche véri­table ; pour uti­li­ser le lan­gage de la gauche morale, toutes ces tac­tiques devraient être « contraires à ses valeurs ». Mais quand il s’agit de « com­battre le fas­cisme et l’antisémitisme », on a déci­dé que « tous les moyens étaient bons ». C’est la racine du pro­blème et, ce que l’affaire Balme montre, c’est que ces moyens finissent par se retour­ner contre la véri­table gauche elle-même. Des armes telles que cen­sure, amal­game, dif­fa­ma­tion, légi­ti­ment l’arbitraire et sont tou­jours, en fin de compte, les armes du pou­voir.

Par ailleurs, quand on voit les obs­tacles ren­con­trés par les révo­lu­tions fran­çaise, russe, chi­noise, viet­na­mienne, algé­rienne, cubaine, ira­nienne, ou par des réfor­ma­teurs comme Allende, Cha­vez et Lumum­ba, on peut dif­fi­ci­le­ment prendre au sérieux un par­ti qui pré­tend « com­battre le capi­ta­lisme » et qui capi­tule à la pre­mière salve du canon de la « lutte contre le fas­cisme et l’antisémitisme ».

Jean Bric­mont


Jean Bric­mont, “Résis­ter au sio­nisme : défendre… par CAP-web

Source : http://www.legrandsoir.info/a‑propos-de-l-affaire-balme-du-front-de-gauche-et-de-qui-est-pris-qui-croyait-prendre.html