Comment vit le mari d’une féministe ?

Par Vero­ni­ca Botel­ho

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Tra­duit par ZIN TV

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Texte publié à l’o­ri­gine sur le site veronicabotelho.com

Vero­ni­ca Botel­ho est écri­vaine : “Meias Ver­dades” livre 2016

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Réflexions d’une fémi­niste noire

Aujourd’­hui est une de ces jour­nées où les argu­ments qui, pour beau­coup, peuvent sem­bler décon­nec­tés, mais pour d’autres, c’est du pain quo­ti­dien et est plus que connec­tés. Ce matin, j’ai lu un article de la jour­na­liste Noe­mia Colon­na, où elle s’ex­pri­mait sur l’in­vi­si­bi­li­té à laquelle nous, les femmes noires, sommes confron­tées dans les lieux publics. À cette fin, elle par­tage une expé­rience qu’elle avait récem­ment vécue dans un res­tau­rant de Rio de Janei­ro. Dans ce même article, elle invite à lire un article — qui fait par­tie d’un dos­sier sur la race et les droits de l’homme axé sur la sen­si­bi­li­sa­tion de la popu­la­tion blanche pri­vi­lé­gié au Bré­sil — pro­po­sant l’im­pli­ca­tion active de la popu­la­tion blanche et des enti­tés gou­ver­ne­men­tales dans la lutte anti­ra­ciste.

En réac­tion à cet article, j’ai écrit en quelques lignes le fait que j’ai gran­di en me sen­tant éga­le­ment invi­sible et que, les quelques fois où j’ai essayé d’en par­ler avec des amis, j’ai tou­jours fini par être consi­dé­ré comme une para­noïaque, une situa­tion qui me ren­voie ce même sen­ti­ment d’im­puis­sance et d’in­vi­si­bi­li­té, bien qu’a­vec une autre conno­ta­tion…

En Ita­lie, je suis allé déjeu­ner avec mes filles et deux amis dans un res­tau­rant qui, chaque année, fait la fei­joa­da comme ouver­ture de la sai­son, puisque les pro­prié­taires sont bré­si­liens, mais la spé­cia­li­té de la cui­sine est ita­lienne. Nous y avons ren­con­tré deux couples de Bré­si­liens, que nous connais­sons, avec leurs filles. Nous avons échan­gé quelques mots, j’ai pré­sen­té mes amis, mais cha­cun est res­té à sa table. Pen­dant que je man­geais et que je par­lais avec mes amis, nous avons enten­du l’une d’entre elles :

— Quand je perds du poids, je fais l’o­pé­ra­tion et c’est tout. — Le mari inter­romps :

— Que vas t’on opé­rer ? Le cer­veau ? Je connais un très bon neu­ro­logue, mais je ne pense pas que ce soit une solu­tion.

Les deux hommes à table se mettent à rire et les femmes esquissent ce sou­rire cir­cons­tan­ciel sans dire un mot. Je me contrôle pour ne rien dire, la proxi­mi­té de ma table pour­rait enva­hir leur vie pri­vée.

Je regarde mes amis, je hoche la tête et je conti­nue à man­ger, absor­bé par mes pen­sées et réflé­chis­sant à la façon dont les hommes par­viennent à nous humi­lier avec une telle agi­li­té. Sou­dain, entre un plat et un autre de fei­joa­da, alors que je passe près de leur table, l’un d’eux dit d’un ton fort et bon :

— Com­ment vit le mari d’une fémi­niste ? — En sen­tant les yeux diri­gés vers moi, je sou­ris, je regarde en arrière et je réponds :

— Divor­cé ou veuf.

J’ai répon­du ins­tinc­ti­ve­ment, parce que je savais que c’é­tait une pro­vo­ca­tion, alors j’ai déci­dé d’être sar­cas­tique et d’en res­ter là. Ils com­mencent à rire et pour­suivent la conver­sa­tion entre eux.

Mes amis me regardent, je sou­ris :

— Peu importe, ils ne fai­saient que me taqui­ner. Il fau­drait qu’ils lisent ce livre, “Nous sommes tous fémi­nistes”, de Chi­ma­man­da Adi­chie. Le connais­sez-vous ?

— Je le connais, et je pense qu’il faut le pro­mou­voir, j’ai trou­vé le pdf gra­tuit.

— Vrai­ment ? ! Je vais le leur envoyer.

Et nous avons com­men­cé à rire en trou­vant rapi­de­ment le docu­ment. Je l’ai envoyé à l’un d’entre eux (je n’a­vais pas le numé­ro de l’autre) et aux deux femmes. En moins de cinq minutes, l’un d’entre eux était déjà à notre table.

— Je vous pose une ques­tion et vous me répon­dez avec 77 pages ! — Je sou­ris, en réponse.

Ah, détail : il por­tait un T‑shirt noir avec les mots “Bol­so­na­ro oui”. Sur un ton de gen­tillesse et de curio­si­té, il entame un dia­logue :

— Sérieu­se­ment, je me demande tou­jours com­ment vit le mari d’une fémi­niste.

— C’est pour­quoi je vous ai envoyé le livre.

— Oui, mais l’homme est un homme et la femme est une femme. Alors si être fémi­niste signi­fie sor­tir avec ses seins et des phrases absurdes, pis­ser et défé­quer sur la croix, ne pas se raser… com­ment vivent vos maris ?

Incré­dules, on se met à rire.

— Ce sont les sté­réo­types, être fémi­niste n’a rien à voir avec ce dont vous par­lez.

— Que vou­lez-vous dire ? C’est ce que nous voyons là-bas (au Bré­sil).

Mes amis entrent dans la conver­sa­tion.

— C’est ce que vous vou­lez qu’ils voient, mais vous savez déjà qu’être fémi­niste n’a rien à voir avec ces sté­réo­types.

— Peut-être pas en Ango­la, mais au Bré­sil, être fémi­niste l’est. — J’ai dit, en tenant compte du fait que mes amis sont Ango­lais.

— Sérieu­se­ment, fai­sons quelque chose, puisque vous avez des filles et des femmes, lisez le livre, il est très petit. Si vous vou­lez, vous avez aus­si la vidéo sur TED, et ensuite nous par­le­rons. Ces décla­ra­tions que vous avez faites n’ont rien à voir avec le fait d’être fémi­niste, ce sont des idées sté­réo­ty­pées et obso­lètes.

— Ok, alors répon­dez à une ques­tion : si Tham­my (la fille de Gret­chen) et Pabl­lo Vit­tar ont une liai­son et un jour se dis­putent, qui la loi de Maria da Pen­ha défen­dra-t-elle ? Tham­my ou Pabl­lo ?

— Déso­lé, qui est Pabl­lo Vit­tar ? — En fait, j’a­vais déjà enten­du par­ler d’elle, mais comme je vis à l’é­tran­ger depuis plus de 20 ans, je n’ai pas sui­vi sa car­rière de chan­teuse et je vou­lais aus­si voir com­ment il allait me l’ex­pli­quer.

— Cette mali­cieuse, qui est main­te­nant consi­dé­rée comme la beau­té bré­si­lienne.

— Oh, vous vou­lez dire une femme trans­sexuelle ? — J’ai répon­du, mais seule­ment un peu plus tard j’ai appris que cette chan­teuse est en fait une drag queen.

— Oui, c’est vrai, cette drag queen.

— Ah…

Et j’ai com­plè­te­ment igno­ré la ques­tion, en tour­nant et en conti­nuant à man­ger. Il a dit qu’il lirait le livre et qu’en­suite nous par­le­rions, ajou­tant que si je suis fémi­niste, alors il est machiste, parce que le fémi­nisme est le contraire du machisme.

Mes amis et moi nous sommes regar­dés, avons sou­ri et avons conti­nué à man­ger. Après tout, com­ment pour­suivre une telle conver­sa­tion ?

Ils paient l’ad­di­tion, com­mencent à dire au revoir au pro­prié­taire du res­tau­rant et à nous, et sou­dain, lui, tou­jours le même avec le t‑shirt Bol­so­na­ro, me regarde et dit :

— La semaine der­nière, j’ai rêvé de vous. — inno­cem­ment, je demande :

— De nos dis­putes ?

Il y a quelque temps, nous avons eu une petite dis­pute sur la ques­tion de savoir si je devais ou non accep­ter Jésus. Comme ils sont évan­gé­liques et m’ont tou­jours invi­té à rejoindre leur groupe de prière, une fois, après beau­coup d’in­sis­tance de leur part, j’ai été plus caté­go­rique pour dire non.

Lui et son ami ont com­men­cé à sou­rire.

— Non, non… — Ils ont conti­nué à sou­rire et à me regar­der de façon irres­pec­tueuse. C’est alors que j’ai com­pris que le rêve devait avoir une autre conno­ta­tion. Je me suis éloi­gné d’eux et me suis appro­ché des femmes, qui par­laient au pro­prié­taire du res­tau­rant ; mais pas assez vite pour évi­ter d’é­cou­ter son ami, qui me regar­dait :

— Et c’é­tait com­ment ?

Déjà proche de leurs femmes, je n’en­ten­dais que leurs rires et je sen­tais leur regard sur moi.

Je me demande main­te­nant si ce sont ces gens qui se sentent ser­vi­teurs de Dieu et qui croient que tous ceux d’entre nous qui n’ ”acceptent” pas Jésus iront en enfer et qu’ils seront sau­vés ?

Est-ce qu’ils se per­met­traient de faire ce genre de com­men­taires si je n’é­tais pas une femme noire, sur­tout main­te­nant, à la condi­tion d’être divor­cée ? Ce fai­sant, ne se sou­viennent-ils pas que leurs filles sont des femmes et que les mêmes choses qu’ils me font, quel­qu’un les fera à elles ?

Com­ment ne pas défendre le fémi­nisme noir ! Voyez com­ment les dis­cri­mi­na­tions s’en­tre­mêlent, com­ment nous conti­nuons à être la cible de pré­ju­gés de même pro­fil, qui affirment avec convic­tion que l’homme est un homme, la femme est une femme et le pédé n’est pas un être humain.

Depuis ma sépa­ra­tion, j’ai vécu des situa­tions qui m’o­bligent à réflé­chir sur ma condi­tion de femme noire dans une socié­té machiste. En une semaine, c’est la deuxième fois que je fais l’ex­pé­rience d’une situa­tion embar­ras­sante, offen­sante et, de manière fla­grante, à l’i­mage des socié­tés patriar­cales qui conti­nuent à se racia­li­ser.

Mal­heu­reu­se­ment, le che­min est encore long, bien plus que ce que nous pou­vons ima­gi­ner et même accep­ter.