Dépister et fabriquer des masques

Par Gaël Giraud

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Repor­terre

Pour sor­tir effi­ca­ce­ment de la pan­dé­mie du Covid-19, le confi­ne­ment seul ne suf­fi­ra pas, explique l’auteur de cette tri­bune. Qui rap­pelle la prio­ri­té dans un contexte d’hôpital public mar­ty­ri­sé par des décen­nies de poli­tiques néo­li­bé­rales : per­mettre le dépis­tage et dis­tri­buer des masques de pro­tec­tion.

Gaël Giraud est direc­teur de recherche au Centre natio­nal de la recherche scien­ti­fique (CNRS), pro­fes­seur à l’École natio­nale des ponts Paris Tech’, et jésuite.

Ce dont nous sommes en train de faire l’expérience, au prix d’une souf­france inouïe pour des pans signi­fi­ca­tifs de la popu­la­tion, c’est que l’Occident vit au Moyen Âge, et pas seule­ment sani­taire. Com­ment sor­tir du Moyen Âge sani­taire très vite et entrer au XXIe siècle ? C’est cet appren­tis­sage que les Occi­den­taux doivent faire, en quelques semaines. Voyons pour­quoi et comment.Il faut com­men­cer par le redire, au risque de cho­quer aujourd’hui, la pan­dé­mie du Covid-19 aurait dû res­ter ce qu’elle est : une pan­dé­mie un peu plus virale et létale que la grippe sai­son­nière, dont les effets sont bénins sur une vaste majo­ri­té de la popu­la­tion mais très graves sur une petite frac­tion. Au lieu de cela, le déman­tè­le­ment du sys­tème de san­té euro­péen et nord-amé­ri­cain com­men­cé depuis plus de dix ans a trans­for­mé ce virus en catas­trophe inédite de l’histoire de l’humanité qui menace l’entièreté de nos sys­tèmes économiques.Je ne suis pas épi­dé­mio­lo­giste mais les com­mu­ni­ca­tions des spé­cia­listes du domaine (ici et ), aujourd’hui, sont concor­dantes : il aurait été rela­ti­ve­ment facile de jugu­ler la pan­dé­mie en pra­ti­quant un dépis­tage sys­té­ma­tique des per­sonnes infec­tées dès l’apparition des pre­miers cas, en tra­çant leurs dépla­ce­ments et en pla­çant en qua­ran­taine ciblée le (tout petit) nombre de per­sonnes concer­nées. Tout en dis­tri­buant mas­si­ve­ment des masques à toute la popu­la­tion sus­cep­tible d’être conta­mi­née afin de ralen­tir encore davan­tage les risques de dis­sé­mi­na­tion. C’est ce qu’ont fait notam­ment la Corée du Sud et Taï­wan avec suc­cès, puisqu’elles ont enrayé le mal sans aucun confi­ne­ment collectif.Pourquoi ne l’avons-nous pas fait ? Tout sim­ple­ment parce que nous n’avons plus de sys­tème de san­té publique digne de ce nom mais une indus­trie médi­cale en voie de pri­va­ti­sa­tion. Ce qui n’empêche que des héros et des saints aient conti­nué, et conti­nuent, de tra­vailler dans les ser­vices sani­taires publics : nous en avons l’illustration écla­tante en ce moment même. La pri­va­ti­sa­tion de la san­té a conduit nos auto­ri­tés à négli­ger les aver­tis­se­ments qui avaient été lan­cés par l’Organisation mon­diale de la san­té (OMS) au sujet des mar­chés d’animaux sau­vages à Wuhan.Il ne s’agit pas de don­ner des leçons ex post à qui que ce soit mais de com­prendre notre erreur pour agir le plus intel­li­gem­ment pos­sible dans les jours qui viennent. Pré­ve­nir des évé­ne­ments comme une pan­dé­mie n’est pas ren­table à court terme. Nous ne nous sommes donc pré­mu­nis ni en masques ni en capa­ci­té de pro­cé­der à des tests mas­sifs, là où Séoul et Taï­pei l’on fait. Et nous avons réduit à l’étiage nos capa­ci­tés hos­pi­ta­lières au nom d’une idéo­lo­gie de des­truc­tion du ser­vice public qui montre, à pré­sent, ce qu’elle est : une idéo­lo­gie qui tue. Parce qu’ils n’ont jamais adhé­ré à cette idéo­lo­gie, et parce qu’ils ont su tirer les leçons de l’épidémie de syn­drome res­pi­ra­toire aigu sévère (severe acute res­pi­ra­to­ry syn­drome, Sars) de 2002, la Corée du Sud et Taï­wan dis­po­saient d’un sys­tème de pré­ven­tion extrê­me­ment effi­cace : dépis­tage sys­té­ma­tique, tra­çage, mise en qua­ran­taine ciblée et popu­la­tion édu­quée au port du masque. Aucun confi­ne­ment. Les dom­mages sur leurs éco­no­mies sont négli­geables.

Impossible d’entretenir la fiction anthropologique de l’individualisme véhiculée par l’économie néolibérale

Au lieu d’un dépis­tage sys­té­ma­tique, nous, Occi­den­taux, avons donc adop­té une stra­té­gie moyen-âgeuse, celle du confi­ne­ment. Déjà en 1347, le méde­cin cham­pe­nois Pierre de Damou­zy recom­man­dait le confi­ne­ment aux habi­tants de Reims pour échap­per à la peste noire 1. Là où la Corée du Sud et Taï­wan ont agi ration­nel­le­ment et de manière orga­ni­sée (la tech­nique des tests de dépis­tage n’est nul­le­ment com­pli­quée, elle requiert seule­ment de l’organisation et du maté­riel que nous savons pro­duire), nous met­tons à pré­sent en dan­ger notre éco­no­mie et la san­té phy­sique et men­tale de la plu­part d’entre nous, alors qu’une toute petite frac­tion d’entre nous est infec­tée et qu’une frac­tion encore plus faible est sus­cep­tible d’avoir des com­pli­ca­tions sérieuses.

Mais, si faible soit-elle, cette der­nière frac­tion est encore supé­rieure à la capa­ci­té de charge ridi­cule de nos hôpi­taux. La stra­té­gie est-asia­tique étant igno­rée, ne rien faire reve­nait à condam­ner à mort des cen­taines de mil­liers de citoyens selon les pro­jec­tions qui cir­culent au sein de la com­mu­nau­té des épi­dé­mio­lo­gistes, notam­ment celles de l’Imperial Col­lege lon­do­nien. Même si cer­tains aspects de ce papier sont dis­cu­tables, il a le mérite de mettre les choses au point : l’inaction est tout sim­ple­ment cri­mi­nelle. C’est cette pers­pec­tive qui a fait renon­cer Emma­nuel Macron et Boris John­son à leur stra­té­gie ini­tiale d’immunisation col­lec­tive et qui a « réveillé » l’administration Trump. Trop tard, mal­heu­reu­se­ment : ces pays risquent de payer le prix fort en vies humaines de leur retard à prendre la mesure de la gra­vi­té de n’avoir pas dépis­té.

Le confi­ne­ment par­tiel de l’Europe a res­sus­ci­té l’idée que le capi­ta­lisme est déci­dé­ment un sys­tème bien fra­gile et que l’État-providence est de retour.

De fait, la faille de notre sys­tème éco­no­mique que révèle la pan­dé­mie est mal­heu­reu­se­ment simple : si une per­sonne infec­tée est capable d’en conta­mi­ner plu­sieurs autres en quelques jours et si le mal pos­sède une léta­li­té signi­fi­ca­tive, comme c’est le cas du Covid-19, aucun sys­tème de pro­duc­tion éco­no­mique ne peut sur­vivre sans un puis­sant ser­vice public. En effet, les sala­riés au bas de l’échelle sociale conta­mi­ne­ront tôt ou tard leurs voi­sins et le patron ou le ministre lui-même fini­ra par contrac­ter le virus. Impos­sible d’entretenir la fic­tion anthro­po­lo­gique de l’individualisme véhi­cu­lée par l’économie néo­li­bé­rale et les poli­tiques de déman­tè­le­ment du ser­vice public qui l’ont accom­pa­gnée depuis qua­rante ans : l’externalité néga­tive induite par le virus défie radi­ca­le­ment l’imaginaire de la start-up nation façon­née par le volon­ta­risme d’autoentrepreneurs ato­mi­sés. La san­té de cha­cun dépend de la san­té de tous. Nous sommes tous des êtres de rela­tions inter­dé­pen­dants.

Bien sûr, cer­tains peuvent espé­rer que leurs pri­vi­lèges leur faci­li­te­ront l’accès à des ser­vices hos­pi­ta­liers pri­vés si le pire devait leur arri­ver. Mais ceux-ci ont été réqui­si­tion­nés en Espagne et devraient l’être par­tout ailleurs. Ce serait en tout cas un pari per­son­nel bien ris­qué de la part des « pre­miers de cor­dée » que de construire un sys­tème éco­no­mique sur un tel risque.

Car cette pan­dé­mie n’est nul­le­ment la der­nière, le Big One qui ne revien­dra plus avant un siècle. Au contraire : le réchauf­fe­ment cli­ma­tique pro­met la mul­ti­pli­ca­tion des pan­dé­mies tro­pi­cales, comme le rap­pellent depuis des années la Banque mon­diale et le Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du cli­mat (Giec). Et il y aura d’autres coro­na­vi­rus.

La Corée du Sud a mul­ti­plié les lieux de dépis­tage du Covid-19, notam­ment à des­ti­na­tion des auto­mo­bi­listes.

Sans un ser­vice de san­té public effi­cace qui per­mette de dépis­ter et soi­gner tout le monde, il n’y a donc plus de sys­tème pro­duc­tif viable en période de coro­na­vi­rus. Et donc pas davan­tage dans les décen­nies qui viennent. L’appel lan­cé par le Medef (Mou­ve­ment des entre­prises de France) le 12 mars der­nier à « rendre l’outil pro­duc­tif plus com­pé­ti­tif » tra­hit une pro­fonde incom­pré­hen­sion de la pan­dé­mie.

Qu’en est-il du « retour de l’État-providence » ? Son fan­tôme avait repa­ru en 2008. L’expérience a mon­tré que la manne moné­taire des Banques cen­trales réser­vée aux banques pri­vées n’a pas pro­fi­té à l’économie réelle. Aujourd’hui encore, à Dublin (Irlande), des jeunes insol­vables sur­vivent dans la rue après avoir été expro­priés de leur appar­te­ment en 2010 par un sys­tème ban­caire dont les dettes ont été entiè­re­ment reprises à son compte par l’État — c’est-à-dire par les contri­buables irlan­dais eux-mêmes. En 2020, c’est l’appareil pro­duc­tif qui est mis en par­tie à l’arrêt dans la plu­part des grandes nations indus­trielles. Cela va entraî­ner diverses crises de sol­va­bi­li­té et, éven­tuel­le­ment, un nou­veau krach finan­cier. Or, la manne moné­taire des Banques cen­trales peut main­te­nir arti­fi­ciel­le­ment à flot un cer­tain nombre de banques mais elle ne peut pas immu­ni­ser des humains. Les bourses sont en train de le com­prendre : le pro­blème venant de l’économie réelle, il ne peut être réso­lu par la seule poli­tique moné­taire. C’est ici que l’État doit entrer en scène.

Le vrai retour de l’État, unique moyen de sauver « l’outil productif » et, surtout, de sauver des vies

Pour com­prendre com­ment, il est utile de reve­nir à ce gra­phique qui a déjà fait le tour du monde des réseaux sociaux : sans mesures de pro­tec­tion, le « pic » des cas d’infections graves (en rouge) dépasse la ligne hori­zon­tale des capa­ci­tés d’accueil du sys­tème hos­pi­ta­lier ; avec des mesures de pro­tec­tion, le « lis­sage » de la courbe (bleue) per­met de la main­te­nir en des­sous de la ligne de flot­tai­son.

Courbes de la pan­dé­mie du Covid-19.

Deux types d’intervention publique peuvent s’esquisser à l’aide de ce gra­phique et, à tra­vers elles, deux concep­tions de l’État. Ce qui les dis­tingue, c’est leur rap­port à la droite hori­zon­tale. Cette der­nière ne tombe pas du ciel : elle est le résul­tat des poli­tiques de san­té publique menées au cours des décen­nies qui ont pré­cé­dé. En France, nous dis­po­sons de 0,73 lit de réani­ma­tion pour 10.000 per­sonnes. En Ita­lie, 0,58. Outre-Rhin, 1,25. Si, aujourd’hui, des Occi­den­taux meurent du coro­na­vi­rus, c’est parce que trois décen­nies d’austérité bud­gé­taire (sans fon­de­ment scien­ti­fique) ont réduit à presque rien la capa­ci­té de charge de notre sys­tème hos­pi­ta­lier public. En par­ti­cu­lier, en France, la loi « Hôpi­tal, patients, san­té et ter­ri­toire » (HPST) de Rose­lyne Bache­lot pro­mul­guée en 2009, aggra­vée par la réduc­tion d’un mil­liard d’euros des dépenses publiques pour l’hôpital en 2018.

  1. S’il est cap­tu­ré par les inté­rêts pri­vés de quelques-uns, l’État tend à consi­dé­rer la droite hori­zon­tale comme une don­née « natu­relle », intan­gible. Il n’a pas « d’argent magique » pour finan­cer un dépis­tage sys­té­ma­tique, ses hôpi­taux, accroître leur capa­ci­té d’accueil, sau­ver des vies. Il ne lui reste qu’à ten­ter d’agir sur la seule courbe rouge en pra­ti­quant, ou non, diverses variantes de confi­ne­ment.
  2. Un État qui se pré­oc­cupe de ses citoyens est celui qui, non seule­ment tente de lis­ser la courbe des infec­tions en confi­nant ses citoyens (s’il a com­mis l’erreur de ne pas mettre en œuvre la stra­té­gie sud-coréenne d’entrée de jeu) mais qui agit sur la droite hori­zon­tale, inves­tit dans son hôpi­tal public, achète des machines d’assistance res­pi­ra­toire et dégage les fonds publics pour amé­na­ger en urgence des ser­vices de soins inten­sifs « de cam­pagne ». Cela pren­drait trop de temps ? Aujourd’hui, le nord de l’Italie réqui­si­tionne des hôtels pour les trans­for­mer en hôpi­taux. Entre le CHU high-tech dont la construc­tion exige dix ans et une chambre d’hôtel, il existe un moyen terme. L’Angleterre et les États-Unis, à juste titre, trans­forment au pas de course une par­tie de leur indus­trie pour pro­duire des res­pi­ra­teurs. Nous avons aus­si, en France, une indus­trie auto­mo­bile qui peut être réqui­si­tion­née, non pour pro­duire des moteurs ther­miques qui tuent, mais pour pro­duire des res­pi­ra­teurs qui sauvent des vies.

Là se situe, en par­tie, le vrai retour de l’État aujourd’hui. Unique moyen de sau­ver « l’outil pro­duc­tif » et, sur­tout, de sau­ver des vies. Mais l’État doit aus­si orga­ni­ser la sor­tie du confi­ne­ment.

C’est l’ensemble du système de production économique de nos pays qui s’effondrerait

Puisque la droite hori­zon­tale est ridi­cu­le­ment basse, nous ris­quons de pro­vo­quer l’effondrement de notre sys­tème hos­pi­ta­lier, comme cela semble se dérou­ler en ce moment même en Ita­lie, à Ber­game, Bres­cia et, dans une moindre mesure, à Milan. Il faut donc que l’État accé­lère et favo­rise la dif­fu­sion des anti ou rétro­vi­raux, de manière à per­mettre très vite, par­tout, de sou­la­ger nos sys­tèmes hos­pi­ta­liers au bord de la rup­ture. Et que les citoyens de tous nos pays fassent enfin preuve de res­pon­sa­bi­li­té : à l’heure où j’écris me par­viennent des pho­tos de cer­taines rues de Paris encom­brées de pas­sants qui se pro­mènent ou font leur jog­ging sans masque ni gants. Atti­tude irres­pon­sable. Il n’est que de regar­der ce qui se passe aujourd’hui en Lom­bar­die pour le com­prendre : à Ber­game, on ferme un cer­cueil toutes les demi-heures en moyenne. Il n’y a plus de céré­mo­nie d’enterrement, les parents du défunt étant eux-mêmes malades ou en qua­ran­taine… Devant la détresse, le maire vient de déci­der la mise à l’arrêt total de toute l’économie de sa ville, entre­prises incluses.

Pour que le confi­ne­ment soit rigou­reux (accom­pa­gné des gestes d’hygiène élé­men­taires), il faut que, dès à pré­sent, cha­cun en com­prenne le sens et l’utilité.

Faut-il repous­ser sine die le jour de la sor­tie ? Attendre, via la réclu­sion, que la popu­la­tion s’immunise elle-même ((en gros, la stra­té­gie ini­tiale de Boris John­son mais “a casa”), exi­ge­rait de tabler sur plu­sieurs mois de confi­ne­ment.

Pour le com­prendre, il suf­fit de reve­nir au para­mètre essen­tiel d’une pan­dé­mie : R0, le nombre de per­sonnes à qui un humain infec­té peut trans­mettre la mala­die. Tant que R0 est supé­rieur à 1 — c’est-à-dire, tant que je peux trans­mettre le virus à plus d’une per­sonne —, le nombre de per­sonnes infec­tées croît expo­nen­tiel­le­ment. Si nous sor­tons du confi­ne­ment sans autre forme de pro­cès avant que R0 ne soit des­cen­du en des­sous de 1, nous aurons les cen­taines de mil­liers de morts que, depuis le début, la pan­dé­mie menace de pro­vo­quer. Or, pour que l’immunisation col­lec­tive fasse redes­cendre R0 sous la barre de l’unité il faut qu’environ 50 % de la popu­la­tion soit immu­ni­sée, ce qui, compte tenu du temps moyen d’incubation (cinq jours), pren­drait pro­ba­ble­ment plus de cinq mois de confi­ne­ment (à sup­po­ser que nous soyons un mil­lion à être conta­mi­nés aujourd’hui, deux mois et demi si nous ne sommes que 500.000, mais qui le sait puisque nous n’avons pas dépis­té ?). C’est ce type de cal­cul qui est sous-jacent aux annonces publiques du gou­ver­neur de l’Etat de New-York, selon qui le confi­ne­ment pour­rait durer jusqu’à neuf mois.

Or c’est pro­ba­ble­ment impos­sible à la fois en termes éco­no­miques, sociaux et psy­cho­lo­giques. C’est l’ensemble du sys­tème de pro­duc­tion éco­no­mique de nos pays qui s’effondrerait (à com­men­cer par nos banques, extrê­me­ment fra­giles). Sans comp­ter que, dès à pré­sent, les plus pauvres d’entre nous — les réfu­giés, les per­sonnes à la rue, les popu­la­tions du quart-monde — sont accu­lés à la mort, non pour cause de virus, mais parce qu’elles ne peuvent pas sur­vivre sans une socié­té qui tourne. Sans comp­ter non plus que nous n’avons aucune assu­rance que nos cir­cuits d’approvisionnement ali­men­taire peuvent tenir le choc de la qua­ran­taine très long­temps : veut-on contraindre par les armes les ouvriers et les sala­riés à reve­nu modeste à ris­quer leur vie pour ache­mi­ner de la nour­ri­ture aux cadres qui res­tent, aujourd’hui, tran­quille­ment chez eux ou dans leur mai­son de cam­pagne ?

Il faut donc orga­ni­ser une sor­tie « pré­coce » de confi­ne­ment, au plus tard dans quelques semaines. Prendre col­lec­ti­ve­ment ce risque n’a de sens qu’à une seule condi­tion : mettre en œuvre, cette fois, la stra­té­gie est-asia­tique avec la plus grande rigueur. C’est à cela que doit ser­vir le temps que nous ache­tons en nous enfer­mant chez nous :

  • Rame­ner R0 (qui était pro­ba­ble­ment autour de 3 au début du confi­ne­ment) aus­si proche que pos­sible de 1 ;
  • Favo­ri­ser la recon­ver­sion de l’industrie pour pro­duire en masse les res­pi­ra­teurs dont les ser­vices d’urgence ont besoin, main­te­nant, pour sau­ver des vies ;
  • Per­mettre aux labo­ra­toires occi­den­taux de pro­duire, main­te­nant, le maté­riel de dépis­tage tout en nous orga­ni­sant pour le mettre en œuvre dans quelques semaines. ll y a aujourd’hui deux enzymes dont les stocks, très insuf­fi­sants, limitent notre capa­ci­té à pro­cé­der à des dépis­tages : la reverse trans­crip­tase (Reverse trans­crites, AMV ou MMLV) et la Taq ou Pfu, qui ampli­fie la réac­tion chi­mique per­met­tant d’identifier la pré­sence du COVID-19. Ce sont les deux enzymes que dif­fé­rents labo­ra­toires, à pré­sent, s’efforcent de pro­duire jour et nuit.
  • Pro­duire les masques indis­pen­sables pour frei­ner la dif­fu­sion du virus (qui sera tou­jours là) quand nous sor­ti­rons de chez nous.
  • édu­quer la popu­la­tion aux gestes de “dis­tan­cia­tion sociale” qui seront tou­jours de rigueur, même lorsque nous sor­ti­rons de la qua­ran­taine.

Les tests devront se poursuivre durant tout l’été pour être certains d’avoir éradiqué le virus quand l’automne reviendra

Si nous met­tons fin à notre enfer­me­ment col­lec­tif alors que nos moyens de dépis­tage ne sont pas prêts ou que nous man­quons de masques, nous cour­rons de nou­veau à la tra­gé­die. Impos­sible, mal­heu­reu­se­ment, de mesu­rer R0 aujourd’hui. Il faut donc, sur­tout, attendre que nous soyons orga­ni­sés pour le dépis­tage et orga­ni­ser le plus rapi­de­ment pos­sible la sor­tie ordon­née de la qua­ran­taine.

Que se pas­se­ra-t-il, alors ? Celles et ceux qui seront « libé­rés » devront être sou­mis à un dépis­tage sys­té­ma­tique et por­ter le masque pen­dant plu­sieurs semaines.

Sans cela, la sor­tie sera pire que le début de la pan­dé­mie. Ceux qui seront encore posi­tifs seront remis en qua­ran­taine, ain­si que leur entou­rage. Les autres pour­ront aller tra­vailler ou se repo­ser ailleurs. Les tests devront se pour­suivre durant tout l’été et sans doute même à l’automne pour être cer­tains d’avoir éra­di­qué le virus quand l’hiver revien­dra. De nou­veaux clus­ters loca­li­sés de conta­mi­na­tion feront leur appa­ri­tion mais nous pour­rons alors les cir­cons­crire, comme nous eus­sions dû le faire dès le début.

Les deux seules urgences sani­taires, aujourd’hui, sont donc de :

  • Se doter des moyens de dimi­nuer le nombre de morts dans nos ser­vices d’urgence et, pour cela, recon­ver­tir immé­dia­te­ment une par­tie de notre indus­trie, exac­te­ment comme l’industrie nord-amé­ri­caine fut recon­ver­tie par Frank­lin Dela­no Roo­se­velt aux États-Unis en indus­trie de guerre en quelques jours ;
  • Se doter des moyens de dépis­tage et des masques pour la sor­tie ordon­née du confi­ne­ment le plus rapi­de­ment pos­sible.

Le confi­ne­ment ne nous per­met que d’acheter du temps au prix d’une casse humaine, sociale, éco­no­mique et finan­cière phé­no­mé­nale, mais si ce temps n’est pas uti­li­sé pour les deux prio­ri­tés sus­dites, il est juste per­du et le pire nous atten­dra au bout du tun­nel.

Il faut dépis­ter, dépis­ter… et fabri­quer des masques.

  1. Cité par Yves Renouard, « La Peste noire de 1348 – 1350 », Revue de Paris, mars 1950, p. 109.