Jeudi après-midi au bordel

Par Huschke Mau

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Révo­lu­tion fémi­niste

Les images d’illus­tra­tion sont du pho­to­graphe Antoine D’A­ga­ta

EN LIEN :

blog de Huschke Mau https://huschkemau.de/fr/.

De l’autrice :

Huschke Mau, du Réseau ELLA, com­mente une inter­ven­tion d’Amnesty contre des sur­vi­vantes de la pros­ti­tu­tion, huschke-mau-du-reseau-ella-com­mente-une-inter­ven­tion-dam­nes­ty-contre-des-sur­vi­vantes-de-la-pros­ti­tu­tion/

Visite gui­dée d’un bor­del à Franc­fort : Le dis­cours ripo­line des proxé­nètes, visite-gui­dee-dun-bor­del-a-franc­fort-le-dis­cours-ripo­line-des-proxe­ne­tes/

À pro­pos de l’amour de la gauche pour la pros­ti­tu­tion – Lettre ouverte de femmes qui en sont sor­ties, a‑pro­pos-de-lamour-de-la-gauche-pour-la-pros­ti­tu­tion-lettre-ouverte-de-femmes-qui-en-sont-sor­ties/

Une sur­vi­vante raconte la vio­lence des clients

Huschke Mau est une sur­vi­vante d’environ 10 ans de pros­ti­tu­tion en Alle­magne, où l’industrie du sexe est léga­li­sée. Elle est main­te­nant une acti­viste pas­sion­née contre l’institution pros­ti­tu­tion­nelle et sou­tient le modèle nor­dique. Elle est la fon­da­trice du Net­work Ella, une orga­ni­sa­tion ras­sem­blant des sur­vi­vantes de la pros­ti­tu­tion et elle tient un blog https://huschkemau.de/fr/.

Ce texte est une page du jour­nal qu’elle tenait quand elle ne s’appelait pas encore Huschke, et qu’elle atten­dait le client dans un bor­del sous le nom de Sven­ja, Char­lotte, ou autre.

Pour­quoi cette dépres­sion hier, ce nau­frage total et cette envie de tout lâcher ?

Peut-être que je ne peux plus faire ce tra­vail, peut-être que je ne peux plus sup­por­ter l’existence de ce sys­tème men­teur dans lequel des vieux hommes lubriques baisent des jeunes filles, en fait les brisent si ça leur plait, comme autre­fois les filles « souillées » ou « tom­bées » étaient consi­gnées à la pros­ti­tu­tion, (c’était la cou­tume à l’époque médié­vale : une fois qu’une fille est « cor­rom­pue », qu’est-ce que ça peut faire qu’elle soit pros­ti­tuée ?) Donc de nos jours, les filles sont vio­lées par leurs pères, frères, grands-pères et oncles, ce qui les amène logi­que­ment à entrer dans cette branche d’activité où elles sont de nou­veau trai­tées comme des moins que rien, cri­mi­na­li­sées, dis­cri­mi­nées, et re-vic­ti­mi­sées.

Ma misé­rable condi­tion, je consi­dère que l’Etat alle­mand est en par­tie res­pon­sable, parce qu’il ne juge pas néces­saire de don­ner une chance, au moins une deuxième chance, aux enfants « anti-sociaux » abu­sés et mal­trai­tés dont la vie a com­men­cé dans des cir­cons­tances désas­treuses — cir­cons­tances sur les­quelles ils n’ont aucun contrôle. Et c’est de cette condi­tion misé­rable que cer­tains hommes et le sys­tème patriar­cal, pro­fitent : mes pros­ti­tueurs, mes proxé­nètes, et l’Etat alle­mand.

J’ai été uti­li­sée et jetée par la socié­té, comme si c’était ma faute d’avoir été une enfant mal­trai­tée, et main­te­nant je suis une pariah — n’importe qui peut faire de moi ce qu’il veut, appa­rem­ment tout le monde peut me bai­ser s’ils en ont envie ; en fait plus vrai­ment n’importe qui, main­te­nant c’est seule­ment ceux qui peuvent payer, et ce qu’ils veulent puisqu’ils payent, c’est que j’accepte enfin de mettre tous mes trous à leur dis­po­si­tion.

Et il y a ces mes­sieurs de l’IRS (l’administration fis­cale) qui veulent aus­si leur part, n’est-ce pas ? En plus de mon proxé­nète dont j’ai lit­té­ra­le­ment ache­té la mai­son, la Jeep et la Mer­cedes classe S en me fai­sant bai­ser. Lui aus­si peut me bai­ser quand il veut, ça va sans dire, vu la façon dont il traite mes col­lègues ses autres pros­ti­tuées qui ne doivent pas lui dire non, ou sinon…

Et le client aus­si est un pro­fi­teur, et il en veut tou­jours plus, mais aus­si est-ce qu’il y a quelque chose que l’on ne puisse pas faire à quelqu’un qui suce autant de bites ? A quelqu’un qui, dans la logique des pros­ti­tueurs, doit être en cha­leur toute la jour­née, et c’est aus­si pour ça qu’elle doit être punie. Vrai­ment tout ce qu’il lui faut, c’est qu’on s’occupe d’elle, qu’elle soit bien bai­sée.

C’est ce que nous fai­sons pour eux, tous les jours, et pour­tant ils sont tout le temps en train de se plaindre des putes qui ne sont pas par­tantes pour tout. Ou bien nous sommes une mau­vaise pute (et nous ne gagnons rien), ou ils nous racontent leurs aven­tures dans les bor­dels, et toutes ces filles hor­ribles qu’il est impos­sible de bai­ser, pas comme nous les bonnes putes qui accep­tons tout. Vous ne pou­vez pas ima­gi­ner à quel point ça nous fait mal.

D’abord, on n’en fait jamais assez. Et ils sont outra­gés : « quoi, pas de pipe sans pré­ser­va­tif ? Mais c’est un truc stan­dard ! Si on le fait avec un pré­ser­va­tif, je ne sen­ti­rai rien du tout. Et ça ne doit pas être agréable pour vous non plus, avec ce latex » – et je pense : quel plai­sir je suis cen­sée res­sen­tir en fai­sant une fel­la­tion sans capote ? Est-ce qu’ils pensent vrai­ment que je pré­fère avoir du sperme dans la bouche, en plus d’une bite mal lavée ? Je pré­fère cent fois le caou­tchouc !

Et : « tu aimes ava­ler, hein ? Ça fait par­tie du plai­sir ? » Et « quoi, la sodo­mie n’est pas incluse ? Pour­quoi ? C’est très agréable, et tu n’as sans doute jamais essayé ». Oui, c’est sans doute agréable pour VOUS, et non, je ne veux pas essayer, ça va me faire mal, je fais une taille 34, vous avez pen­sé à ça ?) Mais non, c’est non. « Alors, si tu refuses la sodo­mie, est-ce que je peux au moins jouer un peu avec cet endroit ? »  Et c’est ce qu’ils font, et ils essaient quand même de vous mettre un doigt dans le cul.

Et la dis­cus­sion conti­nue : « Quoi, tu n’acceptes pas d’embrasser ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne savais pas ! Et pour­quoi ce n’est pas inclus ? Je ne com­prends pas. » Exac­te­ment, pour­quoi deviez-vous avoir droit à chaque cen­ti­mètre de notre corps, alors que vous avez déjà accès à presque tout de toute façon ? Vous nous avez presque com­plè­te­ment.

« On embrasse quand on baise, c’est nor­mal, et est-ce que je peux aus­si te jouir sur le ventre, sur les seins, sur le visage, sur la chatte ? Non ? Pour­quoi pas ? Comme ça, tu ne risques pas de tom­ber enceinte, et je suis en bonne san­té, comme tu peux le voir » (ça, ils le disent tous). Et de toute façon « Allons, je peux au moins frot­ter un peu ma bite sur tes fesses, hein ? Sinon, je ne pour­rais pas ban­der, c’est tel­le­ment imper­son­nel si on ne peut pas faire ça, c’est tel­le­ment sans émo­tion ».

Et c’est comme ça qu’ils dansent allé­gre­ment sur nos limites toute la jour­née, et s’il y a une chose que j’ai apprise quand j’ai du « élar­gir la gamme de mes ser­vices » afin de gagner un peu d’argent et de ne pas mou­rir de faim : ils n’en ont jamais assez, ils ne sont jamais satis­faits du ser­vice. Faire une pipe sans pré­ser­va­tif et ava­ler, com­men­cer par pro­po­ser d’embrasser puis pas­ser au fis­ting, exi­ger de vous gicler dans la figure après une sodo­mie et de vous étran­gler. Si vous accep­tez, ils vont vou­loir vous pis­ser dans la bouche, que vous leur léchiez l’anus, et vont vous faire presque vomir ou étouf­fer en vous enfon­çant leur bite dans la gorge, style « deep throat ».

En plus de ça, vous pou­vez si vous en avez envie, m’enfoncer des godes ou des bites, et l’utilisation de gel lubri­fiant, ou humi­di­fier, ou même deman­der avant, ce n’est même pas néces­saire parce que je suis sup­po­sée être exci­tée toute la jour­née. La meilleure façon de m’y prendre avec eux, c’est d’essayer de leur faire croire que j’attendais quelqu’un comme lui, et alors ils disent que « j’aime ça », que je suis comme un ani­mal.

Et comme ils pleur­nichent ! C’est dur pour eux. D’abord ils doivent pas­ser un temps fou à trou­ver une fille avec qui ils peuvent s’envoyer en l’air et qui ne soit pas « têtue » (c’est-à-dire qui ose décli­ner cer­taines des pra­tiques sexuelles qu’ils pro­posent ou qui pose des limites).

Le mieux pour elle, c’est d’être en cha­leur tout le temps comme une chienne, mais elle doit être aus­si étroite et jolie bien sûr. Sinon, ils ne condes­cen­dront pas à la vio­ler, sinon elle n’est pas bai­sable. Et ceci alors qu’à, l’extérieur, le phy­sique d’ aucun de ces pros­ti­tueurs ne jus­ti­fie un coup d’œil, au bor­del, ils se plaignent que mes seins sont trop petits, ou que la cou­leur de mes che­veux est moche, ou que mes fel­la­tions avec pré­ser­va­tifs ne sont pas bien faites, ou n’importe quoi. Par­fois, ils me disent que je n’ai pas l’air assez « alle­mande ».

Mais quand ils « condes­cendent » – oui, c’est comme ça qu’ils voient les choses — fina­le­ment à me bai­ser, ils veulent la totale, avec la musique et les feux d’artifice. Le client est roi, et est-ce que ça m’arrive sou­vent de voir des hommes comme lui, qui est une bête de sexe, qui s’occupe de moi comme il faut, qui me baise vrai­ment bien ? Et là, je dois écou­ter des trucs comme « je suis vrai­ment un bon coup, hein ? C’est moi qui devrais être payé, là ! » Ou « Allons, je suis plu­tôt pas mal, alors on peut le faire pour 80 seule­ment, ok ? »

Mais ce qui est le plus dégra­dant, c’est de faire sem­blant d’avoir un orgasme pour les satis­faire. Des sales putes, c’est ce que nous sommes, c’est tout ce que nous méri­tons, donc tout le monde peut nous mettre sa bite, et tout le monde fait de l’argent avec nous. C’est le sum­mum du capi­ta­lisme, je crois.

En ensuite, une fois qu’ils ont joui, ils veulent par­tir en vitesse, mais ils ne peuvent s’empêcher de pleur­ni­cher une der­nière fois : « Ce n’est pas facile pour nous de gérer ce conflit, mais qu’est-ce que je peux faire ? Ma femme n’est pas d’accord pour faire ça ! » Un court moment d’apitoiement sur lui-même, un bref remord qui sonne faux, une petite tape sur les fesses, et « à bien­tôt ».

Un grand spec­tacle et un film épique. C’est le prix qu’ils paient pour leur droit à l’institution pros­ti­tu­tion­nelle et — ça doit être dit haut et fort — ils aiment payer pour ça, parce que toute façon, c’est une somme pitoyable La seule chose plus pitoyable, c’est nous les putes.

Ça suf­fit comme ça. Je ne peux plus faire un client de plus aujourd’hui, ça me ferait trop mal. Me for­cer à faire ça, m’ouvrir à ça, c’est mor­tel. Je me sens libé­rée par cette déci­sion d’une cer­taine façon, mais la peur du lun­di est tou­jours là, où il fau­dra que je ne sois plus aus­si vul­né­rable, que j’oublie que je sais que c’est de la vio­lence, si je ne veux pas qu’on assas­sine de nou­veau mon âme.