La Belgian Pride a 20 ans, petite histoire de cette manifestation

La Pride à Bruxelles, c’est aussi le moment de continuer à brandir des revendications de liberté et de tolérance pour nous, en Belgique, qui avons gagné des droits mais aussi pour tous ceux qui dans le monde ne peuvent vivre cette liberté.

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La “Pride” (fête des fier­tés homo­sexuelles) existe depuis 20 ans dans notre pays. Au début de son his­toire ce cor­tège d’une après-midi n’a­vait lieu que tous les deux ans et dans des villes dif­fé­rentes. Elle a beau­coup évo­lué pour deve­nir un véri­table fes­ti­val s’é­ta­lant sur deux semaines. Du 1er au 17 mai, par­tout dans le pays, les ini­tia­tives citoyennes, intel­lec­tuelles, mili­tantes ou fes­tives, seront toutes pla­cées sous le signe de la convi­via­li­té et du com­bat pour l’égalité. Petite his­toire de cette “Pride” à la belge.

Petite his­toire de cette “Pride” à la belge avec Chille Deman qui fut pré­sident lors des 5 pre­mières édi­tions et qui est rede­ve­nu pré­sident depuis les 5 der­nières édi­tions, dont celle de 2015.

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De quand date le mou­ve­ment de reven­di­ca­tion homo­sexuel moderne ?

“Dans les années 50 et 60, il exis­tait déjà un mou­ve­ment homo­sexuel aux Etats-Unis et en Europe. Des hommes en cos­tume trois pièces et des filles en tailleur mani­fes­taient “digne­ment” ou deman­daient des droits — ou au moins de l’in­dul­gence — pour des gens qui “étaient peut-être déviants” mais qui étaient tout de même “res­pec­tables”. Il y avait en même temps le cir­cuit caché des bars et des endroits de ren­contre, semi ou tout à fait clan­des­tins”.

Pour­tant on évoque sou­vent la nais­sance du mou­ve­ment homo­sexuel moderne dans un bar gay de New York en 1969 ?

“Oui, le Sto­ne­wall Inn, est un bar dans Chris­to­pher Street à New York, fré­quen­té par des tra­ves­tis. A l’é­poque, les Etats-Unis inter­di­saient le dégui­se­ment en dehors de la période de car­na­val. Il était tout à fait inter­dit de mettre les vête­ments du sexe oppo­sé et la police orga­ni­sait régu­liè­re­ment des des­centes dans le bar en ques­tion. Celui/celle qui ne pou­vait pas s’en­fuir à temps, pas­sait une nuit au poste. Le soir du 28 juin 1969, les com­bis s’ar­rê­tèrent devant le bar et les flics se pré­pa­raient à cas­ser du tra­ves­ti. Mais 1969 n’é­tait pas une année comme les autres : le mou­ve­ment contre la guerre au Viet­nam deve­nait un mou­ve­ment de masse et la lutte pour l’é­man­ci­pa­tion des noirs amé­ri­cains pre­nait de l’am­pleur avec notam­ment les Black Pan­thers. Les homo­sexuels ne pou­vaient pas res­ter sur le côté. J’ai un malin plai­sir à atti­rer votre atten­tion sur un fait assez remar­quable : la pre­mière révolte ouverte des homo­sexuels s’est faite sur des talons aiguilles, en robes mou­lantes et avec des per­ruques impres­sion­nantes. C’é­tait la bataille des sacoches contre les matraques des flics. Un vent de liber­té a souf­flé dans le gay New York et les gens accour­raient de toutes parts vers Sto­ne­wall. La bataille ran­gée avec la police a duré trois jours ; la honte avait dis­pa­ru comme par enchan­te­ment. Les mots d’ordre étaient “Gay Power” et “Gay Rights Now”, à l’ins­tar des reven­di­ca­tions du mou­ve­ment noir. Les évé­ne­ments de Sto­ne­wall ont fait sau­ter le cou­vercle de la honte et sont com­mé­mo­rés chaque année par la Gay Pride de New York et par de plus en plus de parades dans le monde entier”.

En Bel­gique il faut attendre 1979 pour qu’à Anvers se déroule une pre­mière mani­fes­ta­tion de rue des homo­sexuels belges, mais ils semblent divi­sés sur l’i­dée d’en faire une ” ​Pride “. Le mou­ve­ment est alors essen­tiel­le­ment reven­di­ca­tif ?

“On s’ins­pire alors des “Rozen Zater­da­gen” qui exis­taient aux Pays-Bas et la mani­fes­ta­tion a lieu dans diverses villes tous les deux ans et ce dès 1990”.
Pre­mière Pride belge en 1990 à Anvers.

Grand chan­ge­ment alors, quand le 18 mai 1996 : le cor­tège s’installe à Bruxelles pour ne plus la quit­ter depuis ?

“Oui, nous voi­là à Bruxelles ! Il y eut beau­coup de concer­ta­tions à par­tir de sep­tembre 1995 et une cin­quan­taine d’as­so­cia­tions de l’en­semble du pays ont déci­dé de créer une asso­cia­tion cou­pole. Les fla­mands ne se retrou­vaient plus dans le “Roze Zater­dag” tan­dis que les fran­co­phones pen­chaient plu­tôt pour une for­mule plus fes­tive la “Gay Pride”. Une assem­blée tumul­tueuse a fina­le­ment opté pour un “com­pro­mis à la belge”. Le nou­veau nom serait doré­na­vant : “Bel­gian Les­bian and Gay Pride — Roze Zater­dag — Same­di Rose”. Il s’a­gis­sait d’un énorme défi, on se lan­çait dans l’in­con­nu. Des masses d’éner­gie et d’en­thou­siasme se met­taient en branle et c’é­tait conta­gieux, même la poli­tique s’y met­tait en la per­sonne de Anne Van Asbroeck, ministre fla­mande de l’E­ga­li­té des chances, qui a finan­cé un spot publi­ci­taire télé appe­lant la Flandre entière à par­ti­ci­per à la BLGP — Roze Zater­dag. La socié­té Rou­lar­ta, régis­sant les télés com­mer­ciales en Flandre, s’est oppo­sée à ce spot en invo­quant le carac­tère “anti­fa­mi­lial” de l’i­ni­tia­tive. Le boy­cott a pu être déjoué. Il faut aus­si dire qu’à Bruxelles, le bourg­mestre de l’époque nous avait auto­ri­sés du bout des lèvres et le par­cours ne tra­ver­sait aucuns quar­tiers cen­traux de la ville”.

Et com­ment cela fut-il res­sen­ti ?

“Nous fumes très sur­pris car à l’époque la télé avait sur­tout mon­tré des images du char de La Démence : des masses de muscles hui­lés en string, entou­rées de tra­ves­tis ! Quelle honte, quelle image épou­van­table ! Nous vou­lions que les médias montrent la parade qui s’ou­vrait par un dra­peau arc-en-ciel de 50 mètres de long et une calèche trans­por­tant deux couples : deux filles et deux gar­çons. Mais non, la télé mon­trait des torses nus ! Nous voi­là par­tis pour des mois de dis­cus­sions sur l’ ”oppor­tu­ni­té” de gar­der des per­son­nages extra­va­gants dans la Pride. La conclu­sion fut que tout le monde était le bien­ve­nu à la Gay Pride — à condi­tion de res­pec­ter les “mœurs publiques” — et qu’il fal­lait que l’on fasse plu­tôt un tra­vail de convic­tion envers la presse, ques­tion de les convaincre de don­ner une infor­ma­tion équi­li­brée”.

Fin des années 90 les choses bougent ?

“1998 appor­tait un petit chan­ge­ment dans le par­cours : le cor­tège se ter­mi­nait place Rouppe, ce qui nous rap­pro­chait quand même un peu du centre. Cette troi­sième édi­tion comp­tait déjà 6000 par­ti­ci­pants. C’est aus­si en 1998 que l’on a pris l’i­ni­tia­tive d’or­ga­ni­ser une “semaine rose”, deve­nue “semaine arc-en-ciel” par la suite. 1999 a été une année char­nière à plu­sieurs égards. Un comi­té de sou­tien — avec une cen­taine de signa­tures du monde poli­tique et artis­tique — a été créé pour sou­te­nir les deux reven­di­ca­tions prin­ci­pales et un pre­mier débat poli­tique a réuni nombre de pré­si­dents de par­tis. En effet, les élec­tions fédé­rales s’an­non­çaient pour le 13 juin et nous deman­dions que nos reven­di­ca­tions prin­ci­pales — la loi contre la dis­cri­mi­na­tion et la recon­nais­sance du couple — soient reprises dans la décla­ra­tion gou­ver­ne­men­tale. Nous avons été enten­dus : le nou­veau gou­ver­ne­ment arc-en-ciel l’a fait!Nous avions aus­si aug­men­té la pres­sion pour obte­nir de la Ville un meilleur par­cours. Des cen­taines de com­mer­çants du centre ont signé une péti­tion disant qu’ils ne voyaient aucun incon­vé­nient à ce que la BLGP passe dans leur quar­tier. Le bourg­mestre a super­be­ment igno­ré cette démarche”.

Année 2000 un cap ?

“Les élec­tions com­mu­nales en octobre 2000 offre une nou­velle majo­ri­té à Bruxelles-ville avec Fred­dy Thie­le­mans comme bourg­mestre et un tout nou­vel éche­vin de l’é­ga­li­té des chances — un gay qui ne se cache nul­le­ment — Bru­no De Lille. Et tout change pour la BLGP. Au lieu d’être “tolé­rés” par la Ville, nous deve­nons des hôtes de marque. La semaine arc-en-ciel com­mence par une récep­tion offi­cielle à l’hô­tel de ville. Même le par­le­ment bruxel­lois s’y met : la pré­si­dente, Mag­da De Galan orga­nise une récep­tion durant laquelle, on hisse le dra­peau arc-en-ciel sur le bâti­ment. Un cali­cot énorme annonce la BLGP, tout près de la Bourse et la ville orga­nise un concours pour les com­mer­çants : “les vitrines roses”. Lors du cor­tège, le dra­peau arc-en-ciel de 25 mètres est applau­di par des cen­taines de spec­ta­teurs sur les marches de la Bourse. Nous sommes le 5 mai 2001 et la BLGP a enfin conquis le centre de Bruxelles”.

“Un an plus tard : nous sommes le 4 mai 2002, sep­tième édi­tion de la pride. De nou­velles élec­tions fédé­rales s’an­noncent et nos reven­di­ca­tions se trouvent encore tou­jours dans les tiroirs du gou­ver­ne­ment arc-en-ciel. Depuis jan­vier 2000, nous avons bien le “contrat de coha­bi­ta­tion légale” mais cette dis­po­si­tion n’a qua­si pas de conte­nu sauf son impor­tance sym­bo­lique. La télé montre des images de “les­bi­gays” déçus, voir en rage ! Mais l’inespéré se réa­lise quand même en der­nière minute : la loi contre la dis­cri­mi­na­tion, notam­ment sur base de l’o­rien­ta­tion sexuelle, passe en décembre 2002. Et début 2003, nous assis­tons à l’ou­ver­ture du mariage aux couples du même sexe. Le droit à l’a­dop­tion n’est pas inclus et il y a quelques res­tric­tions sup­plé­men­taires (le par­te­naire étran­ger doit pro­ve­nir d’un pays où le mariage gay est auto­ri­sé. En 2003, cela veut dire que l’on peut se marier uni­que­ment avec quel­qu’un des Pays-Bas. Ce qui limite les pers­pec­tives ! “.

A ce moment-là, La Bel­gique se trouve tout à coup en tête en matière de réa­li­sa­tion des droits des les­bi­gays dans le monde. Est-ce la fin des reven­di­ca­tions ?

” Pour nous, il faut main­te­nir la pres­sion pour que les droits soient réa­li­sés plei­ne­ment. “We want more” est le slo­gan de cette hui­tième édi­tion et le nombre de par­ti­ci­pants tend vers les 20.000. Les femmes et hommes poli­tiques pré­sents sont appe­lés sur le podium et reçoivent une rose (mais pas la parole)! “.

En 2005 : la dixième BLGP attire 25.000 par­ti­ci­pants sous le thème “It’s a Fami­ly Affair” on y reven­dique l’adoption

” Oui, l’obtention de l’a­dop­tion devient urgente parce que les élec­tions fédé­rales se pointent à nou­veau à l’ho­ri­zon. On se concentre sur cette ques­tion en disant “It’s a Fami­ly Affair”, tout en fai­sant un grand clin d’œil à la grande famille ” les­bi­gay ” inter­na­tio­nale. Et nous fai­sons le plein : le cap des 25 000 par­ti­ci­pants est atteint !

On teste une nou­velle for­mule : une fête popu­laire et un vil­lage ” les­bi­gay ” dans le quar­tier Saint-Jacques et la soi­rée à l’An­cienne Bel­gique, avec Chan­tal Goya en guise d’a­pé­ri­tif. La marche et le vil­lage sont un suc­cès et l’AB est trop petite. Quelques mois plus tard, l’a­dop­tion devient un acquis. Nos reven­di­ca­tions légales sont réa­li­sées pour l’es­sen­tiel “.

La fin du com­bat ?

“L’é­di­tion de 2006 a failli être annu­lée mais s’or­ga­nise mal­gré tout. Il y a moins de par­ti­ci­pants (17.000); les asso­cia­tions sont moins impli­quées mais un petit groupe de nou­veaux béné­voles convain­cus remet la machine en marche… et nous voi­là repar­tis ! Cette année, le bourg­mestre Thie­le­mans tient son speech sur le bal­con de la Mai­son Arc-en-Ciel. Au même moment, la Gay Pride de Mos­cou se fait tabas­ser par des contre-mani­fes­tants et la police inter­vient à peine. Il est clair que la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale doit deve­nir une part impor­tante de nos ini­tia­tives. Nous avons obte­nu pas mal en Bel­gique, tan­dis qu’en Iran, des homo­sexuels sont pen­dus ! Il est temps d’in­ten­si­fier nos liens de soli­da­ri­té avec le reste du monde”.

Pas­ser d’une jour­née de lutte à une grande fête popu­laire c’est ça le chan­ge­ment ?

“Pour nous 2009 était une année de tran­si­tion sous le slo­gan “Change your mind”. Un par­te­na­riat struc­tu­rel a été enta­mé avec la Ville de Bruxelles et la Région de Bruxelles-Capi­tale. Depuis cela a pris de l’ampleur et depuis main­te­nant trois ans Visit­Brus­sels (L’office du tou­risme) est deve­nu copro­duc­teur de la Pride. Les chiffres de par­ti­ci­pants s’envolent pour atteindre 100 000 per­sonnes l’an der­nier, ce qui nous place dans les 10 évè­ne­ments majeurs à Bruxelles.

Cette année, outre les trois der­niers jours de fête géné­rale et le cor­tège annuel, un pro­gramme vaste et varié est éga­le­ment à décou­vrir tout au long des deux semaines de ce qui est aujourd’hui un vrai fes­ti­val. Si l’ambiance et la joie de vivre sont les maîtres-mots de la Pride à Bruxelles, c’est aus­si le moment de conti­nuer à bran­dir des reven­di­ca­tions de liber­té et de tolé­rance pour nous, en Bel­gique, qui avons gagné des droits mais aus­si pour tous ceux qui dans le monde ne peuvent vivre cette liber­té”.

Décou­vrez ici le pro­gramme com­plet des mani­fes­ta­tions de cette année anni­ver­saire.

O. Arendt

Source de l’ar­ticle : RTBF

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