La pornographie, c’est de la prostitution filmée

Par Michelle Kel­ly

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nor­dic­mo­del­now


Tra­duit par Trad­fem

 

Les illus­tra­tions sont des pein­tures de Daniel RICHTER issus de son expo­si­tion “Le Freak ”

“Je suis inté­res­sé par la sur­face, par la pla­néi­té de cette constel­la­tion de figures enche­vê­trées et figées dans un va-et-vient ». Une impres­sion de mou­ve­ment et de fusion se dégage de l’interaction des cou­leurs vives et des contours lestes qui relient les sil­houettes entre elles. Un sen­ti­ment de bes­tia­li­té émane des étranges pos­tures por­no­gra­phiques et des visages dis­tor­dus. Les traits expres­sifs mais non indi­vi­dua­li­sés frôlent le gro­tesque ; leur étran­ge­té fait écho au titre de l’exposition.” D. R.

EN LIEN :

L’in­dus­trie du sexe — témoi­gnage

En tant que sur­vi­vante de l’exploitation sexuelle com­mer­cia­li­sée, tant dans le sec­teur de la pros­ti­tu­tion que dans celui de la por­no­gra­phie, je trouve abso­lu­ment ridi­cule la pré­ten­tion qu’il faille dépé­na­li­ser les tierces par­ties, par exemple les proxé­nètes, pour « assu­rer la sécu­ri­té de toutes les femmes ».

Voi­ci pour­quoi.

Au Royaume-Uni, l’industrie por­no­gra­phique est qua­si-tota­le­ment dépé­na­li­sée. Seule la por­no­gra­phie met­tant en scène des agres­sions sexuelles sur mineur-es, de la nécro­phi­lie, de la bes­tia­li­té ou des actes impli­quant des dan­gers de mort est tou­chée par les lois pénales rela­tives à sa dis­tri­bu­tion et sa déten­tion.

Consi­dé­rée comme une indus­trie com­mer­ciale et un busi­ness légi­time, on pour­rait s’attendre – si les affir­ma­tions du lob­by pro-por­no étaient véri­diques – à ce que la por­no­gra­phie soit le domaine le plus sûr de l’industrie du sexe pour les femmes qui s’y trouvent.

C’est faux.

D’après mon expé­rience, l’industrie du por­no a été de loin la forme de pros­ti­tu­tion la plus vio­lente et toxique que j’aie vécue. Le fait qu’elle soit légale ne me don­nait pas accès aux « droits du tra­vail » en tant qu’ « actrice », mais créait plu­tôt un envi­ron­ne­ment non régle­men­té pour les proxé­nètes et les por­no­graphes pour vio­len­ter et exploi­ter à loi­sir.

C’était un secret de poli­chi­nelle. À l’époque, les deux artistes les plus pri­sées de l’industrie y avaient été intro­duites à l’âge de 14 et 15 ans. J’ai enten­du des por­no­graphes dis­cu­ter de l’obtention de fausses cartes d’identité pour y ame­ner des mineures, et j’ai assis­té à une conver­sa­tion qui sti­pu­lait que les jeunes femmes « fraî­che­ment sor­ties du sys­tème d’aide sociale » étaient les plus sus­cep­tibles de tra­vailler dans l’industrie. Ces fla­grantes mani­pu­la­tion et mise au pas  de filles et de jeunes femmes vul­né­rables, je ne l’ai jamais enten­du condam­ner une seule fois par ceux – prin­ci­pa­le­ment des hommes – qui orga­ni­saient, pro­dui­saient et dis­tri­buaient des films por­no­gra­phiques.

Le monde du por­no n’est pas dif­fé­rent de la pros­ti­tu­tion. Il y a d’autres per­sonnes impli­quées et l’une d’elle a une camé­ra qui enre­gistre chaque minute des vio­lences infli­gées, mais en défi­ni­tive il s’agit sim­ple­ment de pros­ti­tu­tion devant une camé­ra. Il y a aus­si beau­coup de dédou­ble­ment de rôles entre les per­sonnes impli­quées : la plu­part des actrices du por­no sont éga­le­ment « escortes » et inver­se­ment. Bon nombre des por­no­graphes que j’ai ren­con­trés géraient éga­le­ment des agences d’escortes, des bor­dels ou des sites d’annonces. Les bor­dels étaient bien sûr consi­dé­rés comme les com­merces les plus ris­qués, du fait de leur illé­ga­li­té au Royaume-Uni. Le fait de les décri­mi­na­li­ser ne ren­dra pas les femmes qui y sont exploi­tées moins vul­né­rables aux vio­lences, mais légi­ti­me­ra davan­tage les pro­fits pour ceux qui exploitent et vio­lentent déjà sexuel­le­ment des femmes et, sou­vent, des filles.

Le fait que la por­no­gra­phie devient de plus en plus vio­lente n’est pas un secret et pour­tant j’entends sou­vent pré­tendre que « c’est seule­ment un jeu de scène ».

Ce n’est pas un jeu. La fille étran­glée est vrai­ment étran­glée. La femme de la scène « encu­lage dou­lou­reux » implore vrai­ment l’auteur de son viol anal d’arrêter, parce que ça lui fait mal. L’indice est dans le nom don­né à la scène. Les vio­lences au visage, les viols col­lec­tifs et la tor­ture ne sont pas fac­tices ; et pour­tant, l’écran arrive à jouer un rôle de tam­pon qui aide le spec­ta­teur à déshu­ma­ni­ser la femme à qui ces vio­lences sont infli­gées. Elle est une « actrice », sans aucune agen­ti­vi­té sur le pla­teau, si ce n’est celle d’être mise en scène et d’être consom­mée par un regard mas­cu­lin qui en demande plus. Plus de dou­leur. Plus de souf­france. Plus d’avilissement. Le fait que ce soit la demande mas­cu­line qui ali­mente ce sec­teur est par­ti­cu­liè­re­ment per­cep­tible dans l’escalade de vio­lence dans la por­no­gra­phie.

J’ai, pra­ti­que­ment, subi un viol col­lec­tif devant une camé­ra. C’est sans aucun doute tou­jours en train de cir­cu­ler dans la por­no­sphère, pour que des hommes se mas­turbent. L’une des « actrices » les plus popu­laires men­tion­nées ci-des­sus a pleu­ré sur mon épaule après un tour­nage dans lequel elle avait été for­cée de ram­per dans des excré­ments alors qu’on la cou­vrait d’insultes. Et ça, c’était dans l’industrie clas­sique, consi­dé­rée par beau­coup comme étant plus sûre et même « gla­mour » que le por­no ama­teur style « gon­zo ».

Voi­là ce qui se passe lorsque nous légi­ti­mons le com­merce du sexe. Le pro­fit prime sur les droits humains. Et l’élimination de toute crainte chez les tierces par­ties signi­fie que les vio­lences sont invi­sibles, inau­dibles et non réper­to­riées.

Cela affecte éga­le­ment les femmes qui se retrouvent dans d’autres sec­teurs de la pros­ti­tu­tion et qui ne s’approcheront sans doute jamais d’un pla­teau de tour­nage por­no. En effet, les pros­ti­tueurs cherchent sou­vent une femme pros­ti­tuée pour repro­duire les scènes vio­lentes qu’ils ont vues dans un film por­no, en lui infli­geant les vio­lences à par­tir des­quelles ils ne pou­vaient alors que se mas­tur­ber.

Comme la femme pros­ti­tuée, l’actrice por­no constate que son « non » n’a pas grande impor­tance une fois que les camé­ras tournent. En fait, son « non » peut même être une condi­tion pour répondre à la demande de scé­na­rios de plus en plus vio­lents. J’ai appris à mes dépens que, quelles que soient les limites éta­blies à l’avance, une fois que la camé­ra com­mence à tour­ner, toutes les pro­messes s’envolent. Le fait que, dans ce cas, le « bai­seur » est éga­le­ment payé en tant qu’ « acteur » par­te­naire ne le décharge pas de sa res­pon­sa­bi­li­té pour les vio­lences qu’il inflige.

Dans cer­tains cas, les « acteurs » mas­cu­lins ne sont en réa­li­té que des pros­ti­tueurs ordi­naires. Les « soi­rées sexuelles » fil­mées où des hommes ordi­naires peuvent venir et payer pour par­ti­ci­per au « gang­bang d’une star du por­no » sont deve­nues popu­laires dans les sex-clubs du pays. Les por­no­graphes et les proxé­nètes qui créent ces entre­prises s’enrichissent de façon tou­jours plus ingé­nieuse, ouvrant de nou­veaux bou­le­vards pour l’exploitation et la vio­lence. Les pros­ti­tueurs et les spec­ta­teurs exa­cerbent, bien sûr, la demande pour des images et des expé­riences plus bru­tales, plus dures et plus extrêmes.

J’ai quit­té l’industrie du por­no après que l’on ait mis de la drogue dans mon verre pen­dant un tour­nage. À ce jour, je n’ai aucune idée de ce qui m’est arri­vé lorsque j’étais incons­ciente, mais je ne doute pas que ces scènes ne flottent quelque part sur un site Web.

Au fait, la « por­no du viol » n’est pas illé­gale, tant que la vio­lence phy­sique mon­trée n’est pas assez extrême pour por­ter atteinte à la vie.

La por­no­gra­phie et la pros­ti­tu­tion se moquent de nos lois sur le consen­te­ment sexuel.

Alors, expli­quez-moi encore com­ment cette décri­mi­na­li­sa­tion assu­re­rait la sûre­té des femmes…