La pornographie sape la base du mouvement #MeToo

Par Gail Dines & Robert Jensen / Houston Chronicle

Tra­duit par Trad­Fem

Mme Dines est pro­fes­seure émé­rite de socio­lo­gie et d’études fémi­nines au Whee­lock Col­lege de Bos­ton et auteure de Porn­land : Com­ment le por­no a détour­né notre sexua­li­té (à paraître aux Édi­tions LIBRE)

M. Jen­sen est pro­fes­seur émé­rite à l’école de jour­na­lisme de l’Université du Texas et auteur de plu­sieurs livres, dont The End of Patriar­chy : Radi­cal Femi­nism for Men et Get­ting Off : Por­no­gra­phy and the End of Mas­cu­li­ni­ty

EN LIEN :

L’industrie du por­no célèbre la domi­na­tion mas­cu­line sexua­li­sée

Charde Jack­son, tra­vailleuse en res­tau­ra­tion rapide, bran­dit une affiche lors d’une mani­fes­ta­tion contre le har­cè­le­ment sexuel, dans un McDonald’s de St. Louis, le 18 sep­tembre 2018. Une grève natio­nale, déclen­chée par l’organisation Fight for 15, est sur­ve­nue après que des tra­vailleuses de la chaîne McDonald’s aient por­té plainte contre l’entreprise en mai. (Nick Schnelle/New York Times)

Avec le trai­te­ment en man­chettes d’allégations contre le Prince Andrew et son asso­cia­tion avec (le mil­liar­daire pédo­phile) Jef­frey Epstein, le mou­ve­ment #MeToo pour­suit une longue lutte contre le har­cè­le­ment et les agres­sions sexuelles, en reje­tant l’idée que les femmes existent pour le plai­sir sexuel des hommes.

Mais paral­lè­le­ment au suc­cès crois­sant de ce mou­ve­ment, l’industrie de la por­no­gra­phie conti­nue de pros­pé­rer en pré­sen­tant des images expli­cites qui sexua­lisent exac­te­ment cette notion, celle que les femmes existent pour ser­vir les dési­rs des hommes, quels que soient ces dési­rs, sans égard à la quan­ti­té d’humiliation et de souf­france qu’ils imposent aux femmes.

La contra­dic­tion est évi­dente : au moment où les hommes com­mencent à être tenus res­pon­sables de l’utilisation de leur pou­voir pour mani­pu­ler et agres­ser sexuel­le­ment des femmes, l’industrie de la por­no­gra­phie conti­nue de socia­li­ser les hommes à adop­ter pré­ci­sé­ment ces com­por­te­ments. Il est temps pour le mou­ve­ment #MeToo — et pour le fémi­nisme de façon plus géné­rale — d’inclure une cri­tique de la por­no­gra­phie dans le pro­jet d’abolition de la vio­lence à l’égard des femmes.

La socié­té état­su­nienne est inon­dée de diver­tis­se­ments et de publi­ci­tés qui pré­sentent les femmes comme des objets sexuels plu­tôt que comme des êtres humains à part entière, et ces mes­sages ne sont nulle part aus­si intenses que dans la por­no­gra­phie. Est-ce impor­tant ? Bien sûr, parce que les images des médias de masse jouent un rôle impor­tant dans la culture contem­po­raine, et parce que des socié­tés à but lucra­tif façonnent ces images média­tiques.

Le mouvement #MeToo ne doit pas ignorer le problème de la pornographie.

Au cours du der­nier demi-siècle, tout le monde sait que l’industrie de la por­no­gra­phie s’est consi­dé­ra­ble­ment déve­lop­pée, sur­tout en ligne. Mais ce que des gens ignorent peut-être, c’est que les pra­tiques sexuelles qui sont deve­nues la norme dans l’industrie — péné­tra­tions mul­tiples d’une femme par plus d’un homme en même temps, sexe oral agres­sif jusqu’à l’étouffement, et scé­na­rios et lan­gage ouver­te­ment racistes — ont inten­si­fié le mes­sage de la domi­na­tion mas­cu­line. Au fur et à mesure que cette cruau­té envers les femmes s’est aggra­vée, le recours des gar­çons et des jeunes hommes à ces images est deve­nu si cou­rant que la por­no­gra­phie est aujourd’hui deve­nue l’éducation sexuelle par défaut aux États-Unis et dans la plu­part des autres pays du monde.

Mise en garde : Recon­naître que la por­no­gra­phie contri­bue à façon­ner les ima­gi­naires sexuels ne signi­fie pas que la por­no­gra­phie « cause » le har­cè­le­ment sexuel et le viol. La por­no­gra­phie n’est pas le seul endroit où les gar­çons et les hommes sont for­més à contrô­ler les femmes comme ins­tru­ment de plai­sir sexuel. Mais des études démontrent qu’il s’agit d’un élé­ment clé de cette for­ma­tion pour beau­coup, et il est dan­ge­reux d’ignorer cette réa­li­té.

Autre mise en garde : Cri­ti­quer l’industrie de la por­no­gra­phie n’équivaut pas à attaque les femmes uti­li­sées dans la por­no­gra­phie ; beau­coup d’entre elles subissent de graves pré­ju­dices psy­cho­lo­giques et phy­siques en rai­son des actes sexuels pénibles qu’elles doivent constam­ment endu­rer.

La plu­part des hommes rejettent le recours à la coer­ci­tion et à la vio­lence pour for­cer les femmes à des rap­ports sexuels. Grâce en grande par­tie au mou­ve­ment #MeToo, un plus grand nombre d’hommes exa­minent leur vie et modi­fient leurs com­por­te­ments lorsqu’ils sont inter­pel­lés par les femmes. Mais moins nom­breux sont les hommes prêts à explo­rer à quel point la por­no­gra­phie va au cœur de leur expé­rience du plai­sir sexuel, par le biais d’un sen­ti­ment de pou­voir et de contrôle. Il est plus dif­fi­cile de convaincre les hommes de sacri­fier les orgasmes rapides et appa­rem­ment faciles que pro­cure la por­no­gra­phie. (Nous met­tons l’accent sur les hommes hété­ro­sexuels, mais ce pro­blème concerne éga­le­ment la por­no­gra­phie gaie.)

Des femmes hété­ro­sexuelles ont recours à de la por­no­gra­phie, mais dans une pro­por­tion beau­coup plus faible, et bon nombre des femmes qui s’opposent à ces images gardent le silence à ce sujet, peut-être par crainte d’être éti­que­tées comme prudes.

L’industrie de la por­no­gra­phie tient à ce que nous ayons peur d’aborder cette ques­tion. Les pro­duc­teurs de por­no enve­loppent leur miso­gy­nie et leur racisme de pro­pos écu­lés sur la liber­té d’expression et, comme toute indus­trie, ils dépensent beau­coup d’argent en cam­pagnes de rela­tions publiques et en lob­bying pour pro­té­ger leurs pro­fits.

Nous ne pré­co­ni­sons pas la cen­sure, mais encou­ra­geons plu­tôt une cri­tique de la domi­na­tion mas­cu­line sexua­li­sée que met en valeur l’industrie du por­no. Dans les années 1980, des fémi­nistes ont pro­po­sé une approche fon­dée sur les droits civils pour don­ner aux femmes des manières de contes­ter la por­no­gra­phie ; cette approche a été blo­quée par les tri­bu­naux état­su­niens au nom du Pre­mier amen­de­ment de leur Consti­tu­tion. À l’ère de l’Internet, nous pré­co­ni­sons une varié­té d’approches juri­diques et sociales. Cer­taines solu­tions sont tech­niques, notam­ment la véri­fi­ca­tion de l’âge des inter­nautes pour blo­quer l’accès des enfants au por­no. Il est éga­le­ment essen­tiel d’investir dans une édu­ca­tion sexuelle franche, en uti­li­sant un modèle de san­té publique qui res­semble un peu au trai­te­ment de la conduite en état d’ébriété.

Le rejet de cette domi­na­tion au sein de la por­no­gra­phie relève du même prin­cipe que le rejet du har­cè­le­ment et des agres­sions sexuelles, soit la reven­di­ca­tion d’une liber­té et d’une auto­no­mie réelle pour les femmes, qui rende pos­sible une vie plus riche et plus satis­fai­sante pour toutes et pour tous.