La poupée Barbie aurait-elle des penchants esclavagistes ?

La « compétitivité » de l’industrie du jouet à un prix. Un prix cher payé par le consommateur occidental, vu les tarifs affichés, mais aussi par les ouvrières qui ont fabriqué et assemblé les composants de ces charmants bibelots en plastique.

Par Ivan du Roy, Nol­wenn Wei­ler (3 décembre 2012)

Salaires de misère, heures sup­plé­men­taires exces­sives, expo­si­tion à de mul­tiples pro­duits toxiques… Les condi­tions de tra­vail dans les usines chi­noises fabri­quant des jouets pour le groupe Mat­tel – Bar­bie ou Fisher Price – sont jugées indignes par des orga­ni­sa­tions chi­noises et euro­péennes, qui ont enquê­té sur place. Ce qui n’empêche pas le lea­der mon­dial du sec­teur de pré­tendre que ses pro­duits sont conçus dans des condi­tions socia­le­ment res­pon­sables. Visite vir­tuelle dans une usine chi­noise.

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Oh, la belle chambre de prin­cesse pour la nou­velle pou­pée Bar­bie ! Ah, la jolie caserne de pom­piers de Fisher Price ! Alors que Noël approche, si vous sou­hai­tez res­ter en contem­pla­tion devant les cas­cades de jouets, ne pas gâcher votre plai­sir et celui de vos enfants au pied du sapin, ni perdre vos illu­sions consu­mé­ristes, Bas­ta ! vous conseille d’arrêter ici la lec­ture de cette article.

Car la « com­pé­ti­ti­vi­té » de l’industrie du jouet à un prix. Un prix cher payé par le consom­ma­teur occi­den­tal, vu les tarifs affi­chés, mais aus­si par les ouvrières qui ont fabri­qué et assem­blé les com­po­sants de ces char­mants bibe­lots en plas­tique. En tout cas pour les ouvrières chi­noises qui tra­vaillent pour Mat­tel, lea­der mon­dial de la concep­tion, fabri­ca­tion et vente de jouets. Le groupe états-unien com­mer­cia­lise notam­ment les marques Bar­bie et Fisher price, et pos­sède les licences pour les figu­rines de Super­man et des Simp­son. En 2011, l’entreprise a réa­li­sé 4,8 mil­liards d’euros de reve­nus et 590 mil­lions d’euros de béné­fices. Une large part des pro­duits de Mat­tel sont fabri­qués en Chine, où le groupe pos­sède quatre de ses neuf usines, et où sont basés la majo­ri­té de ses autres four­nis­seurs.

San­té et sécu­ri­té ? Connaît pas

Vous avez rêvé un jour de fabri­quer une pou­pée Bar­bie ? Pas de pro­blème ! Direc­tion Foshan ou Shenz­hen, dans la région de Hong-Kong. Mat­tel n’est-elle pas, selon le maga­zine amé­ri­cain For­tune, l’une des « 100 meilleures entre­prises dans les­quelles tra­vailler » ? Après avoir signé un contrat de tra­vail qua­si-vierge, où par­fois le salaire n’est même pas spé­ci­fié ni la date d’entrée dans l’entreprise, vous aurez droit à un brie­fing d’environ quatre heures, his­toire de vous mettre au cou­rant des règles dis­ci­pli­naires et de confi­den­tia­li­té en vigueur dans l’usine. Côté san­té et sécu­ri­té, bien que vous soyez ame­né à mani­pu­ler des pro­duits chi­miques, une petite heure de for­ma­tion suf­fi­ra.

La loi chi­noise pré­voit bien trois jours de for­ma­tion à la san­té et sécu­ri­té, mais cela nuit à la com­pé­ti­ti­vi­té. De toute façon, il n’y a pas de gants pour mani­pu­ler les pein­tures et autres cires chi­miques, ni de masques pour les aéro­sols. A l’usine Mat­tel de Foshan[[Foshan City Nan­hai Mat­tel Die­cast Co., Ltd., où tra­vaillent 3 000 ouvriers et ouvrières.]], au Nord de Macao, où se fabriquent des Fisher Price, « les tra­vailleuses char­gées de net­toyer les jouets avec des diluants chi­miques toxiques ne sont pas auto­ri­sées à por­ter des gants de pro­tec­tion ».

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Et c’est par­ti ! Vous voi­là sur une chaîne de pro­duc­tion d’éléments pour les jouets. Vous tra­vaillez avec une dou­zaine de col­lègues. Objec­tif : fabri­quer entre 109 et 136 pièces par heure. Vous avez inté­rêt à être endu­rant : léga­le­ment, la jour­née est de 8h, mais les heures sup­plé­men­taires sont qua­si sys­té­ma­ti­que­ment la règle, sur­tout lors des pics de pro­duc­tion. Ce sera donc plu­tôt 11h par jour, 26 jours par mois.

Ici, on tra­vaille plus pour gagner plus : le week-end, l’heure sup­plé­men­taire est cen­sée être payée 2,14 € (selon la loi). Mais atten­tion, le comp­table de l’usine se trompe sou­vent. Dans l’usine d’un de nos four­nis­seurs, à Shenz­hen (près de Hong-Kong)[[inty Indus­tries Cor­po­ra­tions (Shenz­hen) Co., Ltd. où tra­vaillent 600 employés.]], c’est plu­tôt 1,25 € l’heure. Si vous avez une récla­ma­tion, dépo­sez-là auprès du comi­té de repré­sen­ta­tion des tra­vailleurs, s’il en existe un.

14 jours de tra­vail, 1 jour de repos

Peut-être ne vous a‑t-on pas mis au cou­rant, mais ici on tra­vaille presque tous les week-ends, sur­tout en période de pic de pro­duc­tion (c’est Noël !). Résul­tat : un seul jour de repos tous les 14 jours. Et si mal­gré votre salaire de 346 euros mensuels[[Tel que consta­té à l’usine Mat­tel de Foshan, pour 26 jours tra­vaillés, avec 111 heures sup­plé­men­taires]], vous n’arrivez pas à vous loger en ville, nous met­tons à votre dis­po­si­tion un de nos dor­toirs ouvriers.

Ah, les dor­toirs ! Une chambre de 20 à 30 m² où logent huit employés, sans prise élec­trique, avec une salle de bain par étage. Le tout pour la modique somme de 5,6 euros par mois. Ce n’est pas for­mi­dable ? Avec les repas pris à l’usine (1 euro par repas), il vous res­te­ra près de 315 euros. De toute façon, en tra­vaillant 11h par jour, vous n’aurez pas le temps de les dépen­ser.

Man­ger et dor­mir à l’usine

Un oubli anec­do­tique : évi­tez de tom­ber malade. « Une absence de trois jours d’affilé, ou plu­sieurs absences pen­dant l’année, sont consi­dé­rés comme une vio­la­tion grave des règles de l’entreprise », donc syno­nyme de licen­cie­ment sans indem­ni­tés. Et les congés mala­dies ne sont pas payés. Car à Mat­tel, « nous nous enga­geons à créer des jouets inno­vants, de haute qua­li­té et sûrs, de façon res­pon­sable et éthique »[[« We are com­mit­ted to crea­ting safe, high-qua­li­ty and inno­va­tive toys in a res­pon­sible and ethi­cal man­ner », Mat­tel, Glo­bal citi­zen­ship Report 2012.]]

Tous ces exemples sont consi­gnés dans un rap­port publié le 28 novembre par l’organisation non gou­ver­ne­men­tale chi­noise Chi­na Labour Watch (CLW), relayé en France par le réseau asso­cia­tif Peuples soli­daires, avec le sou­tien de la CGT. Ces entorses au droit du tra­vail et aux droits humains ont été consta­tées par des enquê­teurs de CLW qui se sont fait embau­cher dans plu­sieurs usines, ou ont inter­ro­gé plu­sieurs dizaines d’employés. Les usines sous-trai­tantes four­nissent aus­si des jouets pour des marques telles que Dis­ney, MacDonald’s ou Has­bro.

Droit de grève sup­pri­mé

En période de pic de pro­duc­tion (notam­ment les mois qui pré­cèdent Noël), les ouvriers n’ont que deux jours de repos par mois et font jusqu’à 200 heures sup­plé­men­taires, soit six fois plus que la limite légale (36 heures). Inca­pables de sur­vivre dans les grandes villes atte­nantes aux usines avec leur salaire (entre 250 et 375 € par mois), les ouvriers sont obli­gés de s’entasser dans des dor­toirs, occu­pés jour et nuit. Dans l’une des usines ins­pec­tées, il y a bien un comi­té de repré­sen­ta­tion des tra­vailleurs. Mais les ques­tions qu’on y sou­lève ne sont jamais trai­tées. Et dans l’un des règle­ments consul­tés, il est clai­re­ment indi­qué que « ceux qui appellent » à la grève seront licen­ciés.

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Ce n’est pas la pre­mière fois que Mat­tel est pris la main dans la hotte du Père Noël. Une enquête menée entre 1999 et 2009 par CLW a déjà démon­tré que les sous-trai­tants de Mat­tel abu­saient des heures sup­plé­men­taires, toutes sous-payées. Une enquête menée en 2011, suite au sui­cide d’une ouvrière, avait même fait état d’enfants tra­vailleurs !

L’hypocrisie selon Mat­tel

La réa­li­té n’a pas grand chose à voir avec ce que pré­tend le der­nier rap­port de la firme à pro­pos de sa « citoyen­ne­té mon­diale ». Et dans lequel Mat­tel pré­tend que ses ouvriers fabriquent ses pro­duits « de manière res­pon­sable et éthique ». Le code de conduite rédi­gé dès 1997 par le groupe à l’intention de ses four­nis­seurs, pré­cise pour­tant que les heures sup­plé­men­taires doivent être payées au taux pré­vu par la loi, que leur nombre ne doit pas excé­der la limite impo­sée, ou que des véri­fi­ca­tions doivent être menées pour s’assurer que la san­té des tra­vailleurs n’est pas en dan­ger. Mat­tel assure véri­fier régu­liè­re­ment que ces règles sont bien res­pec­tées.

Ce qui vaut à la griffe d’être clas­sée par­mi les « 100 entre­prises les plus citoyennes » par le maga­zine « Cor­po­rate res­pon­sa­bi­li­ty » (Res­pon­sa­bi­li­té sociale des entre­prises) ! Les cer­ti­fi­ca­tions d’usines accor­dées par la Fédé­ra­tion inter­na­tio­nale des indus­tries du jouet, l’Icti care pro­cess (ICP), sur la seule foi des infor­ma­tions four­nies par les entre­prises, par­ti­cipent à la construc­tion de cette image tota­le­ment défor­mée de l’honorable et res­pec­table entre­prise Mat­tel.

Mat­tel : un béné­fice en hausse de 20%

Les ONG dénoncent depuis des années le manque d’indépendance de l’ICP. Gérée par des repré­sen­tants des entre­prises, elle ne compte aucun repré­sen­tant des sala­riés. Elle délivre des cer­ti­fi­ca­tions à des usines qui ne res­pectent même pas la loi chi­noise. Les audits réa­li­sés ne sont en géné­ral sui­vis d’aucune action cor­rec­tive.

Par­mi les exi­gences récla­mées dans l’appel urgent lan­cé par Peuples soli­daires, la CGT et CLW : l’établissement de comi­tés de tra­vailleurs au sein des usines et de hot­lines indé­pen­dantes pour les tra­vailleurs. Ils demandent par ailleurs à Mat­tel de prendre de vraies mesures pour faire res­pec­ter les droits humains au tra­vail sur le long terme. Pour cela, Mat­tel devra chan­ger en pro­fon­deur ses pra­tiques d’approvisionnement, aug­men­ter le prix ver­sé à ses four­nis­seurs et allon­ger les délais de livrai­son impo­sés. Il fau­drait aus­si sans doute qu’elle renonce à une par­tie de ses béné­fices. De ce côté là, tout va bien : « Mat­tel a dévoi­lé un béné­fice net en hausse de plus de 20% à 366 mil­lions de dol­lars sur le tri­mestre écou­lé, soit 1,04 dol­lar par action. »[[Source]]

Nol­wenn Wei­ler et Ivan du Roy

Pho­tos : CC via Owni