#metoo, l’émancipation par le regard

Par Debo­rah De Rober­tis

/

entre­les­li­gne­sen­tre­les­mots

Ana­lyse fémi­niste des choix artis­tiques de Debo­rah De Rober­tis, femme-artiste et poli­ti­que­ment sub­ver­sive

Prendre le pouvoir par ma caméra

Cette révolte est his­to­rique. Les femmes ont pris la parole sur des abus sexuels qui jusque-là étaient dis­si­mu­lés par le sys­tème lui-même, qu’il s’agisse du ciné­ma, de la musique ou du monde de l’art. Cette volon­té d’inversion des rap­ports de pou­voir m’a inté­res­sée très tôt puisque, en tant qu’artiste, j’ai évo­lué dans un contexte d’éducation artis­tique patriar­cale.

« Cer­taines ima­ginent la sub­ver­sion dans la domi­na­tion même, d’autres vont la cher­cher en dehors de ce pro­ces­sus. Il existe plu­sieurs pos­si­bi­li­tés de résis­tance », explique la phi­lo­sophe Gene­viève Fraisse dans ses réflexions sur l’émancipation.

Moi, c’est en pre­nant la camé­ra que j’ai pris le pou­voir.

En effet, il y a plus de dix ans, j’ai enta­mé mes recherches sur ce que j’ai défi­ni comme le « point de vue du modèle nu fémi­nin » ou « l’œil du sexe ». Ce concept porte sur ce regard non pas diri­gé sur la nudi­té mais por­té par la nudi­té fémi­nine, une posi­tion que Gene­viève Fraisse défi­nit aujourd’hui plus lar­ge­ment comme le concept du « corps qui regarde » du point de vue phi­lo­so­phique et his­to­rique.

Dans mon tra­vail, par­tant du « point de vue » sym­bo­lique de « l’origine du monde », c’est « le sexe qui regarde ».

À par­tir de là, entre 2007 et 2010, j’ai conçu plu­sieurs pro­jets dont Le Modèle à la camé­ra et Les Hommes de l’art. Après mes études, j’ai très vite fait le constat que le monde de l’art était prin­ci­pa­le­ment mas­cu­lin et que « les hommes de l’art » que je ren­con­trais s’intéressaient bien plus à mon sexe de femme qu’à mon sexe d’artiste, c’est à ce moment-là que je me suis dit : « Je n’attendrai pas que le monde de l’art m’expose, c’est moi qui l’exposerai.

Avec ce pro­jet je m’inscris notam­ment dans la lignée d’Andrea Fra­ser, artiste amé­ri­caine, qui en 2003 dans son œuvre Untit­led met en scène une ren­contre dans un hôtel de Man­hat­tan avec un col­lec­tion­neur dans le but expli­cite d’avoir une rela­tion sexuelle avec lui en échange de la somme de 20 000 dol­lars. J’ai donc déci­dé de prendre la camé­ra pour inver­ser le point de vue et, par ce biais, de ques­tion­ner les rap­ports de pou­voir pré­éta­blis entre sujet et objet, modèle et artiste, artiste et gale­riste, homme et femme, etc.

Nue, camé­ra en main, j’ai choi­si d’inverser le mou­ve­ment du regard. J’ai trans­for­mé les « hommes de l’art » en objet de mon regard et de mon désir de femme. Pour pro­cé­der à une inver­sion plus lisible, j’aurais pu créer un autre dis­po­si­tif où les hommes dits de pou­voir seraient nus et moi habillée, mais en tant que vidéaste j’ai sou­hai­té pen­ser ce ren­ver­se­ment sur un plan plus abs­trait, par « l’œil du sexe fémi­nin ».

Contrai­re­ment aux idées reçues, le regard est le sujet de mon tra­vail et de ma réflexion, et non le sexe, car c’est par ce regard d’auteur diri­gé vers l’extérieur et signi­fié par l’objectif de la camé­ra que j’interroge l’émancipation de la nudi­té.

Lorsque j’ai fait « renaître » L’Origine du monde de Cour­bet, le 29 mai 2014, j’ai repla­cé le sexe là où il doit être, dans le corps d’une femme. (Nous savons depuis qu’elle se nomme Constance Qué­niaux.)

En voyant le tableau pour la pre­mière fois en vrai, j’ai eu la sen­sa­tion frap­pante de me trou­ver devant le trou de ser­rure d’une porte close. De mon point de vue, L’Origine du monde de Cour­bet est sans aucun doute davan­tage une his­toire de pein­ture qu’une his­toire de sexe fémi­nin. « Ceci n’est pas un sexe de femme », il y a comme une fausse note entre la taille de l’ouverture des cuisses et la fente du vagin. Serait-ce lié au fait qu’il ait fal­lu attendre cent cin­quante ans depuis la créa­tion du tableau pour que le cli­to­ris soit enfin repré­sen­té de manière réa­liste dans un manuel sco­laire ? Cette vulve faus­se­ment offerte, sans pro­fon­deur, sans chair ni lèvres, dans le contexte d’une socié­té contem­po­raine hyper­sexua­li­sée m’est sou­dain appa­rue comme une bouche fer­mée.

À la manière de Fon­ta­na mais aus­si de Mary Richard­son, j’ai ouvert mon sexe pour déchi­rer la toile. Mon geste est à la fois pic­tu­ral et radi­ca­le­ment contes­ta­taire. Cette acti­va­tion du tableau par le regard avait pour but d’ouvrir une autre pers­pec­tive que celle à laquelle nous nous réfé­rons depuis plus de cent cin­quante ans et donc de rendre visible le point de vue de celle que le monde regarde dans le sexe. Par l’ouverture de mon sexe, je révèle alors ce vide, cet angle mort, ce point de vue inexis­tant de l’histoire de l’art.

« Miroir de l’origine ». © DR

Mon sexe, celui de toutes les femmes

En expo­sant mon sexe sous L’Origine du monde, j’ai fait une décla­ra­tion dans une bande son que j’ai super­po­sée à la vidéo de la per­for­mance. Cette voix récite un texte, un man­tra qui dit « Je suis toutes les femmes… » Je veux dire par là que, ain­si expo­sé sous le tableau de Cour­bet, mon sexe devient un sexe public, poli­tique, plas­tique, le sexe de l’origine.

Cepen­dant, bien avant cette per­for­mance publique, je tra­vaillais sur une série de pho­to­gra­phies que j’ai inti­tu­lée Mémoire de l’origine. Ma démarche consis­tait à me ré-appro­prier les expo­si­tions en me fai­sant pho­to­gra­phier les deux mains tenant mon sexe ouvert dans des expo­si­tions d’artistes hommes et dans l’espace public. Je me rap­proche alors de l’artiste fémi­niste Valie Export qui, en 1972, réa­lise une série de pho­tos dans l’espace public « afin, dit-elle, d’extérioriser un sen­ti­ment, à une époque où la rue était essen­tiel­le­ment un espace mas­cu­lin, avec une archi­tec­ture construite par des hommes pour des hommes ».

C’est en mon­trant la série de pho­tos Mémoire de l’origine (mon sexe) à des gale­ristes et cri­tiques d’art (majo­ri­tai­re­ment mas­cu­lins) que j’ai mesu­ré le dan­ger : le rap­pro­che­ment de mon tra­vail avec celui d’artistes telles que Annie Sprinkle, Valie Export ou avec le tableau de Cour­bet était pour eux tota­le­ment inexis­tant. Pour empê­cher que mon sexe de femme soit décon­tex­tua­li­sé du cadre de mon tra­vail artis­tique et donc dis­so­cié de ma pen­sée, je l’ai expo­sé sous le tableau repré­sen­tant la vulve la plus connue du monde. Le but était de dépla­cer le regard du spec­ta­teur pour que le sexe que j’expose en tant que femme soit tou­jours vu à tra­vers le prisme de l’histoire de l’art, comme celui de L’Origine du monde.

À ce sujet, il est impor­tant de rap­pe­ler que ce n’est pas ma nudi­té qui est ori­gi­nale, c’est ce point de vue sin­gu­lier qui fait l’objet de ma réflexion et qui se situe dans mes choix esthé­tiques et mes prises de posi­tion en tant qu’auteure. Lorsque je réa­lise ma per­for­mance sous « L’Origine du monde de Gus­tave Cour­bet », je repense le modèle, et de ce point de vue mon geste se rap­proche davan­tage de celui du peintre que de celui du modèle.

Per­for­mance de Débo­rah de Rober­tis près d’un cli­ché de Moni­ca Bel­luc­ci, le 27 mars, lors d’une expo­si­tion consa­crée à Bet­ti­na Rheims à la Mai­son euro­péenne de la pho­to­gra­phie à Paris. (pho­to DR)

Le modèle a bougé

Nous avons été condi­tion­nés à per­ce­voir la nudi­té fémi­nine comme objet du regard, le regard des hommes sur le corps des femmes. En effet, il est inté­res­sant de décor­ti­quer ce méca­nisme qui opère comme un filtre, qui occulte la ques­tion du regard et donc de la pen­sée. À cha­cune de mes « ouver­tures de cuisses » mon dis­cours est occul­té par la vision de mon sexe nu qui agit comme un écran défor­mant. Le regard du public re-zoo­mant sans cesse sur le sexe dans l’image révèle les cadres que nous avons inté­grés à la vue d’un sexe de femme. Pour­tant, chaque ouver­ture dévoile une autre facette de ma recherche. Les nom­breuses plaintes dépo­sées par les ins­ti­tu­tions pour motif d’exhibition sexuelle à mon encontre sont la démons­tra­tion de la cen­sure dont fait l’objet le point de vue fémi­nin. Les auto­ri­tés uti­lisent ouver­te­ment la loi sur l’exhibition sexuelle pour cen­su­rer la parole des femmes.

Ma per­for­mance inti­tu­lée Olym­pia, droit de réponse reste l’exemple le plus signi­fi­ca­tif pour illus­trer le « point de vue » que je tente de construire dans mon tra­vail sur le modèle fémi­nin. Les médias réduisent sys­té­ma­ti­que­ment l’utilisation de la camé­ra dans mon tra­vail à un aspect pure­ment fonc­tion­nel et non concep­tuel. À l’inverse d’une volon­té de cap­tu­rer la réac­tion du public, je désire faire exis­ter le point de vue des nus que je ré-incarne par la per­for­mance. Après avoir révé­lé le regard du sexe peint par Cour­bet, il s’agissait de repen­ser une Olym­pia contem­po­raine qui à tra­vers l’objectif de la camé­ra GoPro ren­verse radi­ca­le­ment le point de vue occi­den­tal tra­di­tion­nel.

En effet, ce n’est pas tant sa nudi­té qui fai­sait scan­dale à l’époque, mais son réa­lisme et son regard droit inter­pel­lant direc­te­ment le spec­ta­teur. Contrai­re­ment à la Vénus d’Urbin du Titien, dont ce tableau est ins­pi­ré, ici c’est ce regard, son expres­sion froide et sérieuse excluant tout désir, qui repré­sente alors l’ultime pro­vo­ca­tion. Les nudi­tés fémi­nines clas­siques semblent sur­prises, comme si elles ne se mon­traient pasin­ten­tion­nel­le­ment nues. Le regard de la femme sur le spec­ta­teur rompt avec cette tra­di­tion pic­tu­rale. « La vraie nudi­té d’une vraie femme, mais sur­tout la mise à nu sym­bo­lique du regard du spec­ta­teur », lit-on dans les ana­lyses du tableau, écrites majo­ri­tai­re­ment par des cri­tiques mas­cu­lins.

Mais, de quelle « vraie femme » parle-t-on ? Tout ça n’est que fan­tasme, nous arri­vons à un moment de l’histoire contem­po­raine où un bas­cu­le­ment du regard ne pou­vait avoir lieu que si une femme vivante sub­sti­tuait son regard incar­né à celui du modèle peint par un homme. C’est donc dans la conti­nui­té de l’histoire de ce regard que je décide de remettre en scène avec mon corps et ma camé­ra le tableau de Manet.

Le 16 jan­vier 2016, en uti­li­sant l’objectif de la GoPro, je m’autorise un pas de plus dans l’histoire et j’émancipe « Olym­pia » du regard peint par l’artiste. Ce fai­sant, je redonne une voix et j’attribue un regard d’auteure à l’un des nus fémi­nins les plus impor­tants de l’histoire, en l’occurrence celui de Vic­to­rine Meurent qui, au-delà du rôle de modèle, était peintre elle-même.

La per­for­mance encore une fois très osée de Débo­rah de Rober­tis au musée Gui­met de Paris.

Ma chatte mon copyright

C’est de ma volon­té de ré-appro­pria­tion de l’histoire qu’est né mon ques­tion­ne­ment sur le copy­right d’un point de vue stric­te­ment fémi­niste. « Ma chatte mon copy­right » est une décli­nai­son ins­pi­rée du slo­gan fémi­niste « my body my rights ». Le copy(right) signi­fie mon regard d’auteure, c’est-à-dire que non seule­ment mon corps m’appartient mais les images créées par celui-ci sont ma pro­prié­té. Du point de vue juri­dique les pho­to­gra­phies issues de mon tra­vail revien­draient de droit ici « au pho­to­graphe » et non « au modèle ». Cepen­dant, dans le cas de figure où le nu fémi­nin bous­cule la tra­di­tion, l’enjeu de la pro­prié­té intel­lec­tuelle devient un enjeu fémi­niste et donc poli­tique.

« Le regard qui nous suit » propre au modèle de Léo­nard de Vin­ci m’a gui­dée jusqu’à la Joconde. Le 15avril 2017 ma per­for­mance au Louvre abor­dait la pro­blé­ma­tique de la pro­prié­té intel­lec­tuelle du point de vue de son modèle en me réfé­rant au cas de l’artiste Alber­to Sor­bel­li qui, habillé en femme, posait fesses nues devant le tableau de Vin­ci au musée du Louvre en 1997. Cette per­for­mance qui a contri­bué à chan­ger la concep­tion du droit d’auteur a d’abord été pho­to­gra­phiée et publiée dans dif­fé­rents ouvrages, cré­di­tée du seul nom du pho­to­graphe. L’artiste a sai­si la jus­tice, et la Cour d’appel de Paris lui a fina­le­ment recon­nu la qua­li­té de coau­teur. Il n’a pas été seule­ment « un sujet pris en pho­to, sujet inac­tif, qui aurait pris des poses dic­tées par le pho­to­graphe, mais a été un sujet actif ».

Vingt ans plus tard je décide de contes­ter l’issue de ce pro­cès en réin­car­nant une Joconde qui dévoile un sexe de femme et sort du cadre, reven­di­quant un droit total sur son image à la fois comme sujet, objet et auteure de l’œuvre. Trois jours avant la per­for­mance, parais­saient les sacs Vuit­ton de Jeff Koons exhi­bant le visage de la Joconde ven­due et reven­due comme une mar­chan­dise. Mona Lisa, le modèle femme abso­lu, qui fas­cine autant qu’elle intrigue, deve­nue une femme-sac et la marque d’un des plus grands musées du monde.

Ce rap­port entre la pro­prié­té intel­lec­tuelle et le nu fémi­nin a éga­le­ment été l’objet de ma per­for­mance concer­nant la récu­pé­ra­tion, en tant que modèles, des femmes du mou­ve­ment Femen dans le cadre de l’exposition Naked War. Sans être artistes elles-mêmes, les Femen sont sans aucun doute des créa­trices, maî­tresses de leur corps mais aus­si de leur ima­ge­rie. Cette ima­ge­rie indis­so­ciable de leur nudi­té res­treint par défi­ni­tion la liber­té de créa­tion des pho­to­graphes : par leur corps nu elles imposent leur propre esthé­tique indé­pen­dante et auto­nome. De la même manière, elles maî­trisent le regard du spec­ta­teur : il ne peut pas sim­ple­ment pro­je­ter ses dési­rs sur elles parce leur nudi­té le force à lire ce qui est ins­crit sur leur poi­trine. Dans mon tra­vail par­tant de l’origine du monde je me sers de ces œuvres clés his­to­riques ou contem­po­raines pour réflé­chir sur l’évolution du nu à tra­vers l’art et dans la socié­té.

Par l’utilisation de ma nudi­té je donne l’illusion que je repro­duis la pose du modèle fémi­nin, mais en réa­li­té je mets en scène de MON point de vue le scé­na­rio de son éman­ci­pa­tion qui prend la forme d’une mise en abîme. Pour des rai­sons tant artis­tiques que poli­tiques je reven­dique un droit total sur les images issues de ma créa­tion car mon dis­po­si­tif ren­verse les rôles pré­éta­blis qui puisent leur source dans une his­toire de l’art ou « les femmes doivent être nues pour entrer au musée » (Guer­ri­la Girls, 1989). Ceci rend la concep­tion du droit d’auteur tel qu’il existe actuel­le­ment tota­le­ment désuète dans le contexte socié­tal actuel.

Par le slo­gan « Ma chatte mon copy­right » j’exige les droits de pater­ni­té de toute les images créées à par­tir de MON corps, du point de vue de MA nudi­té et pour #Nous­toutes en tant qu’artiste je me ré-appro­prie l’histoire de l’art à la manière dont les femmes se ré-appro­prient la rue.

Débo­rah de Rober­tis nue dans le sanc­tuaire de Lourdes

Lourdes, du point de vue de Marie

Comme pour mes per­for­mances pré­cé­dentes, il s’agit ici de dévoi­ler ce qui reste caché. Si j’ai dévoi­lé le point de vue de L’Origine du monde lors de cette per­for­mance, je choi­sis de dévoi­ler le sexe de la Vier­ge­Ma­rie, qui, le temps d’une appa­ri­tion en chair et en os, ren­voie son regard au pèle­rin spec­ta­teur. Comme pour Miroir de l’origine au musée d’Orsay, je pro­pose ici deux gestes simul­ta­nés : révé­ler la nudi­té de la Vierge Marie, mais aus­si adres­ser le regard comme on adresse la parole.

En met­tant en jeu mon corps de femme, je défie le regard mas­cu­lin et j’unifie sym­bo­li­que­ment les deux « Marie ». Ma nudi­té incarne ici à la fois Marie et Marie-Made­leine, qui sont deux modèles fémi­nins emblé­ma­tiques. La pre­mière, asexuée dans les textes, sym­bo­lise la mère et ne repré­sente que par­tiel­le­ment la femme. L’autre est invi­si­bi­li­sée et dif­fa­mée car trop sexuelle – elle ren­voie à l’image de la putain. À ce pro­pos, il est inté­res­sant de faire un paral­lèle avec « Olym­pia », que j’ai ré-inter­pré­tée dans le contexte d’une expo­si­tion expli­ci­te­ment raco­leuse par­mi d’autres, qui, rap­pe­lons-le, s’intitulait Splen­deurs et misères, de la pros­ti­tu­tion et qui uti­li­sait le modèle du tableau de Manet comme tête d’affiche. Le modèle fémi­nin asso­cié à une com­mu­ni­ca­tion chère au musée d’Orsay à l’époque, qui s’apparente à une forme de proxé­né­tisme ins­ti­tu­tion­nel, indi­quait : « Venez au musée voir des gens tout nus ».

Au même moment, deux mille ans après J.-C., celle qu’on connaît comme la « pros­ti­tuée repen­tie » venait à peine d’être réha­bi­li­tée offi­ciel­le­ment par l’Église par un nou­veau décret daté du 3 juin 2016 : la célé­bra­tion de sainte Marie-Made­leine sera éle­vée dans le Calen­drier romain géné­ral au rang de fête. Cette date sym­bo­lique, qui ne semble ser­vir qu’à mieux camou­fler son exclu­sion jusqu’ici, ne fait que rendre plus visible les siècles d’absence de la voix des femmes dans les textes reli­gieux. Cette cita­tion de Del­phine Hor­vil­leur, une des trois rares femmes rab­bins de France, est criante : « Ils parlent tou­jours des femmes mais jamais avec les femmes ». En effet nous sommes héri­tiers d’un monde où tout a été tron­qué car conçu à par­tir d’une pers­pec­tive uni­la­té­rale, et tant que les femmes en seront exclues nous res­te­rons borgnes.

En impo­sant mon corps de femme en chair sous la sta­tue asep­ti­sée de la Vierge, je réunis deux modèles fémi­nins qui ont été his­to­ri­que­ment oppo­sés pour des rai­sons pro­fon­dé­ment miso­gynes. C’est une façon de lut­ter contre les sté­réo­types sexistes qui pèsent sur les rap­ports hommes-femmes dans nos socié­tés contem­po­raines judéo-chré­tiennes. En fai­sant « appa­raître » mon corps sexué sur le lieu sym­bo­lique qui ren­voie au « miracle » de la Vierge dans notre ima­gi­naire col­lec­tif, je crée volon­tai­re­ment une rup­ture qui agit comme un cri.

Par mon geste, je lutte ain­si contre la stig­ma­ti­sa­tion vio­lente qui découpe le corps des femmes dans leur essence même. L’artiste et théo­lo­gienne Lau­rette Mas­sant a déve­lop­pé une théo­rie per­ti­nente sur ce cli­vage qu’elle a inti­tu­lé « Vierge-Vénus » et qui nous divise en tant que femmes depuis « l’origine ».

Désir, jouissance

Dans mon tra­vail, je dis­tingue le désir sexuel et la jouis­sance. À mes débuts, au cours de mes études, j’ai trai­té la ques­tion du désir sexuel de manière fron­tale dans mon tra­vail vidéo et per­for­ma­tif. Tout a com­men­cé lorsque j’ai déci­dé de me faire enga­ger dans un club de strip-tease. C’est là, nue, expo­sée au regard des clients, que je me suis ren­du compte que ma nudi­té était une dis­si­mu­la­tion inver­sée pour regar­der le monde.

J’exhibe en même temps que j’observe. Concer­nant l’intime, je n’ai jamais fait que fil­mer l’intimité de mes sujets en don­nant l’illusion par ma nudi­té que je révé­lais la mienne. Je n’ai jamais fait que don­ner l’illusion que je pou­vais offrir mon cul, ma chatte ou ma bouche, en réa­li­té c’est à ma camé­ra que j’offrais. Cette ten­sion entre la nudi­té fémi­nine et la ques­tion du regard était déjà omni­pré­sente et a influen­cé le dis­po­si­tif que j’ai mis en place dans tout mon tra­vail jusqu’à aujourd’hui.

En 2014, à par­tir du moment où je suis sor­tie du « club », des « chambres d’hôtel » et des dis­po­si­tifs de huis clos que je met­tais en place pour fil­mer, j’ai vou­lu inté­grer les ins­ti­tu­tions muséales. À par­tir de ce moment, j’ai déci­dé de faire abs­trac­tion de la ques­tion du désir sexuel. Dans mon tra­vail cette dis­tinc­tion est fon­da­men­tale tant sur le plan artis­tique que juri­dique car, lorsque je per­forme dans l’espace public, je ne mets pas en scène ma nudi­té mais au contraire je mets mon corps au ser­vice d’une mise en scène qui exprime la jouis­sance d’une cer­taine liber­té. Ce fai­sant, à tra­vers mon sexe je crée des images et je réaf­firme une nou­velle forme d’émancipation.

Per­for­mance dénu­dée au musée Van Gogh de Debo­rah de Rober­tis

Subvertir par le regard

« Regar­der serait entrou­vrir son corps ». Cette cita­tion tirée du livre Fenêtre, chro­niques du regard et de l’intime, de Gérard Wajc­man, a eu sur moi l’effet d’un élec­tro­choc. Comme l’origine du monde, je me la suis ré-appro­priée et l’ai lit­té­ra­le­ment mise en pra­tique, mais d’un point de vue fémi­niste, c’est-à-dire en sub­sti­tuant à la fente de l’œil celle de mon sexe. Ensuite je l’ai décli­née tout le long de mes per­for­mances pour bous­cu­ler les repré­sen­ta­tions sexistes qui nous aveuglent car « ouvrir mon sexe c’est ouvrir la toile » et « ouvrir mon sexe c’est ouvrir ma bouche », mais sur­tout ouvrir mon sexe est un geste qui, loin d’être répé­ti­tif, révèle une méca­nique de cen­sure vio­lente sur le plan artis­tique, ins­ti­tu­tion­nel et poli­tique.

Ma nudi­té est un trompe‑l’œil, un vête­ment qui fait réfé­rence aux nus fémi­nins, par­tant tou­jours du prin­cipe que les artistes femmes ont d’abord été les ins­pi­ra­trices, les muses, les modèles de l’artiste mas­cu­lin. De cepoint de vue, il devient alors clair que n’est pas la nudi­té fémi­nine qui offense, c’est l’émancipation, la liber­té d’expression de la nudi­té.

Lorsque les ins­ti­tu­tions accusent d’exhibition sexuelle, ce n’est pas mon sexe ou la nudi­té fémi­nine engé­né­ral aux­quels elles s’attaquent, mais elles se confrontent à leurs propres contra­dic­tions par une cen­sure ins­ti­tu­tion­nelle. Les auto­ri­tés ins­tru­men­ta­lisent la loi sur l’exhibition sexuelle, qui n’est pas appli­quée de la même façon lorsqu’il s’agit d’un corps d’homme ou d’un corps de femme, pour répri­mer ouver­te­ment les artistes et les militant(e)s.

Il serait naïf de pen­ser que c’est la vue d’un corps de femme nue qui fait pani­quer ces orga­ni­sa­tions au point de s’adresser aux forces de l’ordre. La qua­li­fi­ca­tion d’exhibition sexuelle ici est le signal clair d’un refus caté­go­rique de lais­ser nos corps sor­tir de l’emprise du cadre impo­sé par notre socié­té.

La qua­li­fi­ca­tion d’exhibition sexuelle est un outil de répres­sion uti­li­sé à des fins clai­re­ment miso­gynes à l’encontre des femmes. La qua­li­fi­ca­tion d’exhibition sexuelle est l’empreinte sans équi­voque d’un refus caté­go­rique de nous lais­ser par­ti­ci­per à l’histoire.

Ce qui dérange véri­ta­ble­ment, ce n’est pas nos seins ou nos sexes, c’est le regard cri­tique qui vise direc­te­ment le patriar­cat et le pou­voir, en expo­sant sur la toile ces méca­nismes de domi­na­tion. Ces seins ou ce sexe de femme exposent à ce moment-là un point de vue sur lequel les ins­ti­tu­tions muséales, reli­gieuses ou poli­tiques n’ont aucun contrôle. En effet, contrai­re­ment à ce que l’on pour­rait pen­ser, ce n’est pas mon corps qui est l’outil de mon tra­vail mais ce sont les lieux de pou­voir dans les­quels j’impose mon corps de femme ; en les met­tant ain­si au ser­vice de mon regard et de nos sexes.