Entretien avec Christina Siganidou, journaliste à l’ERT (TV publique grecque): « C’est un véritable climat de guerre »

Nous avons changé, nos esprits ont changé, nos choix de sujets ne sont pas les mêmes. Nous avons des liens beaucoup plus profond avec les gens qui veulent s’exprimer et n’en ont pas la possibilité.

Chris­ti­na Siga­ni­dou, est jour­na­liste à la télé­vi­sion publique grecque ERT3 de Thes­sa­lo­nique qui vient de fêter sa réou­ver­ture il y a quelques jours. Au cours d’un entre­tien le 1er juillet der­nier, elle revient sur l’expérience autogestionnaire1 qu’elle a vécu au cours de ces deux der­nières années et nous donne son sen­ti­ment sur le contexte his­to­rique dans lequel ERT3 retrouve l’antenne.

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Avant de ren­trer dans le vif de l’actualité, je vou­drais faire un petit flash-back. Juin 2013 le gou­ver­ne­ment Sama­ras décide de fer­mer l’ERT et vous vous retrou­vez à un petit groupe de sala­riés tota­le­ment oppo­sés à cette fer­me­ture, jugée par beau­coup comme liée à des rai­sons plus poli­tiques qu’économiques. Vous avez déci­dé de résis­ter et de main­te­nir la chaîne en auto-ges­tion. Alors com­ment s’est crée ce front de résis­tance ? Et com­ment avez-vous per­son­nel­le­ment vécu cette entre­prise ?

C’était une aven­ture ter­ri­ble­ment inté­res­sante. Un évè­ne­ment qui a chan­gé nos vies. Cela a com­men­cé par de la rage face à l’injustice. On vou­lait mon­trer notre digni­té, sans crier, juste avec notre tra­vail. Et petit à petit c’est deve­nu un grand mou­ve­ment de résis­tance. Et jus­te­ment ici, cette salle dans laquelle nous nous trou­vons c’était vrai­ment le coeur de la résis­tance. D’ailleurs ins­tinc­ti­ve­ment j’ai vou­lu reve­nir ici pour dis­cu­ter avec toi. C’était le coeur du com­bat. On tra­vaillait jour et nuit en inter­ac­tion constante avec les mou­ve­ments de base. On croyait à ce moment être en guerre mais la vraie guerre en réa­li­té c’est main­te­nant.

Et donc vous avez fonc­tion­né sur un modèle auto­ges­tion­naire avec l’assemblée géné­rale comme ins­tance de déci­sion. Avec un peu de recul, que pen­sez-vous que ce fonc­tion­ne­ment ait appor­té ?

Beau­coup de matu­ri­té. Le sen­ti­ment de perdre nos peurs. C’est une période révo­lue aujourd’hui mais qui nous a appor­té un grand sen­ti­ment d’émancipation et nous a don­né confiance dans nos capa­ci­tés. Aujourd’hui pour nous rien n’est pareil. Les gens qui ne se sont pas bat­tus avec nous ont le sen­ti­ment que nous avons repris là où nous en étions il y a deux ans. Mais ça n’est pas le cas. Nous avons chan­gé, nos esprits ont chan­gé, nos choix de sujets ne sont pas les mêmes. Nous avons des liens beau­coup plus pro­fond avec les gens qui veulent s’exprimer et n’en ont pas la pos­si­bi­li­té. Car la socié­té grecque est divi­sée. Et les médias domi­nants font une énorme pro­pa­gande. Les médias, les banques et le milieu poli­tique forment un tri­angle de cor­rup­tion que le nou­veau gou­ver­ne­ment sou­haite rompre. Mais il se trouve confron­té à une hor­rible pro­pa­gande de la part de tous les médias. On le voit encore avec le réfé­ren­dum. Syri­za sou­hai­tait s’attaquer à l’opacité qui existe dans les médias pri­vés, mais force est de consta­ter que pour le moment il n’y par­vient pas du tout. Cer­tains ministres vont main­te­nant don­ner des inter­views sur leurs pla­teaux. Ren­trer dans leur jeu c’est les recon­naitre. Je ne nie pas qu’il y ait une bonne inten­tion de la part du gou­ver­ne­ment, mais pour le moment la situa­tion est telle qu’ils ne sont plus dans cette optique.

J’ai lu que suite à l’élection de Syri­za, qui s’était enga­gé à rou­vrir l’ERT, vous avez sou­mis au gou­ver­ne­ment la pro­po­si­tion de conti­nuer à fonc­tion­ner sur une base auto­ges­tion­naire ?

Oui effec­ti­ve­ment et ça n’a pas été accep­té. Il y a eu des fric­tions et les soli­daires — nom don­né aux per­sonnes qui n’étaient pas employés par l’ERT mais qui on rejoint le pro­jet en auto­ges­tion­naire — étaient notam­ment très déçues. D’ailleurs ils n’ont pas pu embau­cher les anciens soli­daires. Et aujourd’hui l’activité a repris mais il n’y a pas d’argent. Il y a juste de quoi payer les salaires, mais il n’y a aucun bud­get pour les pro­grammes. On doit donc de nou­veau se tour­ner vers des mécènes pour pou­voir fonc­tion­ner.

Est-ce que toutes les per­sonnes qui étaient employées avant 2013 ont deman­dé leur réin­té­gra­tion ? J’ai lu que les condi­tions de réem­bauche ne sont pas idyl­liques : on parle de salaires revus à la baisse et du rem­bour­se­ment des indem­ni­tés de licen­cie­ment que vous aviez reçu au moment de la fer­me­ture. Qu’en est-il exac­te­ment ?

Tout le monde a pré­fé­ré reve­nir à l’ERT car il est extrê­me­ment dif­fi­cile de trou­ver du tra­vail. Donc il n’est pas vrai­ment pos­sible de refu­ser cet emploi.
Pour ce qui est des salaires on ne le sait pas encore nous-mêmes. Lorsque la loi qui déclare la réou­ver­ture de l’ERT a été publiée au jour­nal offi­ciel nous avons reçu la somme de 1000 euros. En prin­cipe, nos salaires ont été ver­sés ces der­niers jours mais avec la fer­me­ture des banques nous ne savons pas réel­le­ment ce qu’il en est et pour le moment nous n’avons pas reçu de fiche de paie. Concer­nant les indem­ni­tés de licen­cie­ment, seules quelques per­sonnes, qui avaient beau­coup d’ancienneté, avait reçu une réelle indém­ni­té de licen­cie­ment. Ils ont effec­ti­ve­ment dû la rem­bour­ser. Mais la plu­part d’entre nous n’avions reçu que 4 mois d’indemnités. Nous ne sommes donc pas tenus de les rem­bour­ser.

Alors que vous sou­hai­tiez le main­tien du fonc­tion­ne­ment auto­ges­tion­naire, non seule­ment il y a un fonc­tion­ne­ment ver­ti­cal mais en plus c’est Lam­bis Tag­ma­tar­chis, ancien PDG sous l’ère Papan­dréou, qui a été nom­mé comme direc­teur. Dans ces condi­tions, est-ce que vous êtes en posi­tion de main­te­nir une ligne édi­to­riale proche des mou­ve­ments sociaux comme ce fut le cas au cours de ces deux der­nières années ?

Oui effec­ti­ve­ment cette nomi­na­tion a été une grande décep­tion. Et le nou­veau com­bat qui s’offre à nous va être de garan­tir le main­tien de cette proxi­mi­té avec les mou­ve­ments de base. Mais à vrai dire nous n’en sommes pas encore à ce stade. Tout cela on le ver­ra à l’issue du réfé­ren­dum car pour le moment la prio­ri­té est à cette actua­li­té. Ce que nous vivons ces der­niers jours c’est un véri­table cli­mat de guerre. Plus que tout ce que nous avons connu avant.

Par Emi­lie Pau­mard

Source de l’ar­ticle : CADTM

Inter­ven­tion de Chris­ti­na Siga­ni­dou pré­sen­tée par Vir­gi­nie Sas­soon from W(e)Talk | Wetalk on Vimeo.


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En Grèce, « une nou­velle page s’ouvre » pour la télé­vi­sion publique

L’ex-groupe audio­vi­suel public grec devrait réou­vrir sous l’ère Syri­za. Ses sala­riés veulent gar­der l’ADN de résis­tance qu’ils se sont for­gés pen­dant l’année et demie de leur lutte.

1er février 2015, par Erwan Manac’h, Marie Cham­brial

Depuis la fer­me­ture de leurs fais­ceaux en juillet 2013, une poi­gnée d’ex-employés de la radio-télé­vi­sion publique grecque, ERT, conti­nuaient d’émettre sans salaire (lire notre repor­tage).

La vic­toire de Syri­za, qui pro­met­tait la réou­ver­ture du réseau, ouvre une nou­velle ère pour ses employés. Le point avec Chris­ti­na Siga­ni­dou, jour­na­liste de l’ERT à Thes­sa­lo­nique.

Quelle est l’ambiance depuis dimanche, en Grèce et spé­cia­le­ment à l’ERT ?

Il y a une ambiance de réjouis­sance et de sou­la­ge­ment, le sen­ti­ment qu’une toute nou­velle page s’ouvre devant nos yeux. Chez nous, à l’ERT, tout le monde est venu le soir des élec­tions pour par­ta­ger sa joie avec les anciens col­lègues.

Alexis Tsi­pras a pro­mis la réou­ver­ture de l’ERT. Com­ment vont se pas­ser les jours qui viennent ? Avez-vous déjà des contacts avec le gou­ver­ne­ment ?

Pour le moment nous atten­dons, avec la prio­ri­té de pro­duire un pro­duit audio­vi­suel de top niveau. Il y a aus­si l’enjeu de l’audience. Depuis trois mois, plu­sieurs villes en Grèce nous reçoivent sur leurs écrans, en plus de la récep­tion via inter­net. Nous devons donc avoir l’image d’une chaine pro­fes­sion­nelle, digne de rede­ve­nir la radio-télé­vi­sion publique de la Grèce.

Aux légis­la­tives de dimanche der­nier, trois anciens tra­vailleurs de l’ERT ont été élus au Par­le­ment. Nous avons donc les meilleurs tuyaux pour avoir un dia­logue de près avec le gou­ver­ne­ment.

Si réou­ver­ture il y a, allez-vous conser­ver votre orga­ni­sa­tion en auto­ges­tion ?

Nous avons eu une nou­velle assem­blée géné­rale au len­de­main des élec­tions. Cette fois-ci, nous étions vrai­ment nom­breux. Notre sou­ci com­mun était de for­mu­ler un texte pour dire de manière solide notre sou­hait de conti­nuer de fonc­tion­ner avec notre modèle d’autogestion. Gar­der notre voix indé­pen­dante du pou­voir, où les jour­na­listes ne reçoivent aucune cen­sure.

L’ERT était deve­nue, entre autres, une caisse de réso­nance pour les luttes des Grecs. Sou­hai­tez-vous conser­ver cette ligne dans votre futur pro­jet édi­to­rial ?

Il va de soi que notre futur pro­jet édi­to­rial ne peut pas chan­ger. Nous avons for­mé une famille avec tous les mou­ve­ments de base, qui ont été nos alliés.

Il y déjà, le deuxième jour, l’engagement du gou­ver­ne­ment, de réem­bau­cher les gar­diens d’écoles et une déci­sion très favo­rable de la Cour pour les ouvriers de la cimen­te­rie de Chal­kis.

N’avez-vous pas peur de deve­nir la chaîne de Syri­za ? Com­ment pour­rez-vous garan­tir votre indé­pen­dance ?

Il n’ y a pas de peur, notre com­bat a été trop solide, mur et consis­tant pour être mani­pule !

Source de l’ar­ticle : blog pas­sages


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La Grèce ral­lume le poste

Par Jean-Claude Renard – 24 juin 2015

Hasard du calen­drier ? Sans doute pas. Ce jeu­di 11 juin, à 6 heures du matin, Elli­ni­ki Radio­fo­nia Tileo­ra­si (ERT) a de nou­veau émis, non sans émo­tion sous l’hymne natio­nal, depuis ses locaux his­to­riques au nord d’Athènes. Tout juste deux ans après sa fer­me­ture, le 11 juin 2013. Une déci­sion bru­tale alors, sans pré­avis, du pré­cé­dent gou­ver­ne­ment conser­va­teur d’Antonis Sama­ras, qui avait sou­le­vé l’indignation des Grecs et par­tout en Europe.

Avec ses trois chaînes et ses sta­tions radio, comp­tant près de 2 650 sala­riés, le groupe public était accu­sé de mau­vaise ges­tion, de per­son­nel plé­tho­rique, de gas­pillages. Sous pré­texte d’économies sur le nombre de ses fonc­tion­naires, l’État pri­vait ain­si sa popu­la­tion d’une source majeure d’information. Il se débar­ras­sait sur­tout d’un regard cri­tique sur son régime, au pro­fit des seules chaînes pri­vées. La Grèce deve­nait le seul État membre de l’Europe sans audio­vi­suel public, contrai­re­ment à un prin­cipe élé­men­taire ins­crit au trai­té d’Amsterdam. Un mois plus tard, le Conseil d’État grec avait impo­sé le retour à un ser­vice public. Au for­ceps, rafis­to­lé avec quelque 500 per­sonnes pour assu­rer les maigres pro­grammes pro­po­sés (non sans créer des ten­sions entre les sala­riés res­tés sur le car­reau, dans une totale pré­ca­ri­té, et ceux qui ont pour­sui­vi leur col­la­bo­ra­tion). Une télé rebap­ti­sée « DT », avant de prendre le nom de « Nerit », faite de redif­fu­sions de films des années 1960 et 1970, de docu­men­taires et de maga­zines musi­caux, avec un jour­nal tour­nant à la pro­pa­gande. Deux ans de simu­lacre de télé­vi­sion publique, c’est long.

Le réta­blis­se­ment d’ERT était l’une des pro­messes élec­to­rales de Syri­za. Fin avril, sous la hou­lette du par­ti majo­ri­taire, le Par­le­ment don­nait son feu vert (Nou­velle Démo­cra­tie, le par­ti de droite, a voté contre). C’est main­te­nant chose faite. L’audiovisuel retrouve l’antenne et son nom. Selon la loi, le coût de l’ERT s’élèverait à 60 mil­lions d’euros par an, contre 300 mil­lions avant sa fer­me­ture. Son finan­ce­ment sera assu­ré par une rede­vance fixée à 3 euros par mois (elle était de 4,20 euros en 2013). Ce ne sont pas moins de 1 550 sala­riés qui sont main­te­nant réin­té­grés. C’était une autre pro­messe d’Alexis Tsi­pras. Encore fau­dra-t-il effa­cer les ten­sions et les aigreurs entre ceux qui avaient été licen­ciés et ceux qui ont conti­nué avec la télé de Sama­ras, tan­dis que les coûts de fonc­tion­ne­ment ont été revus à la baisse : le salaire moyen à ERT tourne autour de 700 euros par mois. Même les stars et les cadres ne dépassent pas les 3 000 euros men­suels. Dans un contexte éco­no­mique évi­dem­ment lourd, il a été deman­dé à ceux qui avaient été licen­ciés en 2013, et main­te­nant de retour, de rem­bour­ser leurs indem­ni­tés. De quoi faire grin­cer les sala­riés, a for­tio­ri quand ces indem­ni­tés ont tout sim­ple­ment per­mis de sur­vivre durant ces deux années.

Res­tent que les pro­grammes ont repris des cou­leurs : éco­no­mie et poli­tique, docu­men­taires, débats sur l’actualité et des jour­naux télé. En toute indé­pen­dance sur­tout. « Cela tient aus­si à nous, relève Chris­ti­na Siga­ni­dou, jour­na­liste à ERT, spé­cia­li­sée dans les affaires euro­péennes et pré­sen­ta­trice d’un JT. Nous ne sommes plus une masse ano­nyme, qui va cher­cher son salaire, sans rien dire. On s’est bat­tus pour un média libre. » En atten­dant, il faut faire avec les moyens du bord. « Tout dépend de l’ambiance qui va régner, observe encore Chris­ti­na Siga­ni­dou. On peut faire de la télé inté­res­sante, si les gens sont moti­vés. Voi­là le pari pour les futurs diri­geants. » D’autant que devant le poste, « le public a rajeu­ni. Comme on n’avait pas de fré­quences offi­cielles, il a décou­vert la com­mu­ni­ca­tion via Inter­net, pour s’informer ». Le chan­tier de recons­truc­tion sera donc long. « On a mené des batailles amères mais, au fond, on sait que les gens sont avec nous, soli­daires des mou­ve­ments de base. On a for­gé un lien magni­fique avec la socié­té, conclut Chris­ti­na Siga­ni­dou. Nous nous sen­tons entou­rés, et les gens sont heu­reux de revoir le logo d’ERT sur leur écran ! »

Source de l’ar­ticle : POLITIS

« Notre his­toire n’est pas mar­gi­nale » from Pas­sages on Vimeo.