Fidel Castro et la répression contre les intellectuels

Comment la censure et la répression se sont abattues sur Ignacio Ramonet, en Espagne et en France, dès qu’il a publié son livre "Fidel Castro. Biographie à deux voix"...

La dic­ta­ture média­tique à l’ère de la post-véri­té (*) -700.jpg

Igna­cio Ramo­net a été direc­teur du Monde diplo­ma­tique. Il est actuel­le­ment direc­teur de son édi­tion espa­gnole. Il a été par­mi les pre­miers à défi­nir le concept de Pen­sée unique et il a été à l’origine de la créa­tion d’ATTAC dont il est Pré­sident d’honneur. Il a fait par­tie des pro­mo­teurs du Forum social mon­dial de Por­to Alegre qui lui doit le slo­gan :“Un autre monde est pos­sible”. Jour­na­liste, géo­po­li­to­logue, socio­logue, écri­vain, il a reçu de nom­breuses dis­tinc­tions inter­na­tio­nales.

Il raconte ici com­ment la cen­sure et la répres­sion se sont abat­tues sur lui, en Espagne et en France, dès qu’il a publié son livre “Fidel Cas­tro. Bio­gra­phie à deux voix” ou “Cent heures avec Fidel”- (Edi­tion Debate, Bar­ce­lone), fruit de cinq années de docu­men­ta­tion et de tra­vail, et des cen­taines d’heures de conver­sa­tions avec le lea­der de la révo­lu­tion cubaine.

Son récit est édi­fiant (gla­çant) alors que la qua­si-tota­li­té des médias viennent de nous expli­quer, à l’occasion de la mort de Fidel Cas­tro, ce que devrait être le droit des intel­lec­tuels à faire connaître leur tra­vail.

[Le Grand Soir
->https://www.legrandsoir.info/fidel-castro-et-la-repression-contre-les-intellectuels.html]


Fidel Cas­tro et la répres­sion contre les intel­lec­tuels

Igna­cio RAMONET

La mort de Fidel Cas­tro a don­né lieu — dans cer­tains grands médias occi­den­taux — à la dif­fu­sion de quan­ti­tés d’infamies contre le com­man­dant cubain. Cela m’a bles­sé. Cha­cun sait que je le connais­sais bien. Et j’ai donc déci­dé d’apporter mon témoi­gnage per­son­nel. Un intel­lec­tuel cohé­rent doit dénon­cer les injus­tices. En com­men­çant par celles de son propre pays.

Lorsque l’uniformité média­tique écrase toute diver­si­té, cen­su­rer toute expres­sion diver­gente et sanc­tion­ner les auteurs dis­si­dents, est natu­rel, en effet, on peut par­ler de “répres­sion”. Com­ment qua­li­fier autre­ment un sys­tème qui étouffe la liber­té d’expression et réprime les voix dif­fé­rentes ? Un sys­tème qui n’accepte pas la contra­dic­tion en arguant qu’il l’admet. Un sys­tème qui éta­blit une “véri­té offi­cielle” et ne tolère pas la trans­gres­sion. Un tel sys­tème a un nom, ça s’appelle “tyran­nie” ou “dic­ta­ture”. Pas de dis­cus­sion. Comme beau­coup d’autres, j’ai vécu dans ma chair les fléaux de ce sys­tème… en Espagne et en France. C’est ce que je vais vous racon­ter.

La répres­sion contre moi a com­men­cé en 2006, lorsque j’ai publié en Espagne mon livre “Fidel Cas­tro. Bio­gra­phie à deux voix” ou “Cent heures avec Fidel”- (Edi­tion Debate, Bar­ce­lone), fruit de cinq années de docu­men­ta­tion et de tra­vail, et des cen­taines d’heures de conver­sa­tions avec le lea­der de la révo­lu­tion cubaine.

Immé­dia­te­ment, je fus atta­qué. Et la répres­sion a com­men­cé. Par exemple, le jour­nal “El Pais” (Madrid), qui m’ouvrait régu­liè­re­ment ses pages d’opinion, m’a sanc­tion­né. Il ces­sa de me publier. Sans don­ner la moindre expli­ca­tion. Et non seule­ment cela, mais dans la meilleure tra­di­tion sta­li­nienne, mon nom a dis­pa­ru de ses pages. Sup­pri­mé. Plus aucun compte-ren­du de mes livres, plus aucune men­tion de mon acti­vi­té intel­lec­tuelle. Rien. Sup­pri­mé. Cen­su­ré. Un his­to­rien du futur qui cher­che­rait mon nom dans les colonnes du jour­nal “El País” dédui­rait que je suis mort il y a une décen­nie…

La même chose dans “La Voz de Gali­cia”, jour­nal dans lequel j’ai aus­si écrit pen­dant des années, une chro­nique heb­do­ma­daire inti­tu­lée “Res Publi­ca”. En rai­son de la publi­ca­tion de mon livre sur Fidel Cas­tro, et aus­si sans la moindre excuse, j’ai été puni. Ils ont ces­sé de publier mes chro­niques. Du jour au len­de­main : la cen­sure totale. Comme dans “El País” mise à l’écart abso­lue. Trai­te­ment de pes­ti­fé­ré. Jamais plus, ensuite, la moindre allu­sion à une de mes acti­vi­tés.

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Comme dans toute dic­ta­ture idéo­lo­gique, la meilleure façon d’exécuter un intel­lec­tuel est de le faire “dis­pa­raître” de l’espace média­tique pour le “tuer” sym­bo­li­que­ment. Hit­ler l’a fait. Sta­line l’a fait. Fran­co l’a fait. Le quo­ti­dien “El País” et “La Voz de Gali­cia” me l’ont fait.

En France, ce fut pareil. Quand les édi­teurs Gali­lée et Fayard ont publié mon livre “Fidel Cas­tro. Bio­gra­phie à deux voix” en 2007, la répres­sion s’est immé­dia­te­ment abat­tue sur moi.

Sur la radio publique “France Culture”, j’animais un pro­gramme heb­do­ma­daire le same­di matin, consa­cré à la poli­tique inter­na­tio­nale. Dès la publi­ca­tion de mon livre sur Fidel Cas­tro, les médias domi­nants com­men­cèrent à m’attaquer vio­lem­ment, le direc­teur de la sta­tion m’a appe­lé dans son bureau et sans détours, m’a décla­ré : “Il est impos­sible que vous, ami d’un tyran, puis­siez vous expri­mer sur nos ondes.” J’ai essayé d’argumenter. Rien à faire. Les portes des stu­dios se sont fer­mées à jamais pour moi. Ils m’ont aus­si bâillon­né. Le silence était impo­sé à une voix dis­cor­dante dans l’unanimisme anti-cubain.

A l’Université Paris-VII, cela fai­sait 35 ans que j’enseignais la théo­rie de la com­mu­ni­ca­tion audio­vi­suelle. Quand a com­men­cé la dif­fu­sion de mon livre et la cam­pagne média­tique contre moi à se pro­pa­ger, un col­lègue m’a pré­ve­nu : “Atten­tion ! Cer­tains fonc­tion­naires disent qu’on ne peut pas tolé­rer que “l’ami d’un dic­ta­teur” donne des cours dans notre facul­té…” Bien­tôt com­men­cèrent à cir­cu­ler dans les cou­loirs des dépliants ano­nymes contre Fidel Cas­tro qui exi­geaient mon expul­sion de l’université. Peu après, j’étais offi­ciel­le­ment infor­mé que mon contrat ne serait pas renou­ve­lé… Au nom de la liber­té d’expression, on m’a refu­sé le droit à l’expression.

Je diri­geais à l’époque, à Paris, le men­suel “Le Monde Diplo­ma­tique”, appar­te­nant au même groupe d’édition que le célèbre jour­nal “Le Monde”. Et, pour des rai­sons his­to­riques, je fai­sais par­tie de la “Socié­té des rédac­teurs” de ce jour­nal, mais n’écrivais plus dans ses colonnes. Cette socié­té était alors très impor­tante dans l’organigramme de l’entreprise par sa condi­tion d’actionnaire prin­ci­pal, parce qu’en son sein on éli­sait le direc­teur du jour­nal et parce qu’elle veillait au res­pect de l’éthique pro­fes­sion­nelle.

En ver­tu de cette res­pon­sa­bi­li­té pré­ci­sé­ment, quelques jours après la sor­tie de ma bio­gra­phie de Fidel Cas­tro en librai­ries, et après que plu­sieurs médias impor­tants (notam­ment le quo­ti­dien “Libé­ra­tion”) ont com­men­cé à m’attaquer, le pré­sident de la Socié­té des rédac­teurs m’appela pour me trans­mettre “l’extrême émo­tion” qui, selon lui, régnait au sein de la Socié­té des rédac­teurs depuis la publi­ca­tion du livre. “L’avez-vous lu ?” deman­dai-je. “Non”, répon­dit-il, “mais peu importe c’est une ques­tion d’éthique, de déon­to­lo­gie. Un jour­nal du groupe “Le Monde” ne peut pas inter­ro­ger un dic­ta­teur.” Je cite de mémoire une liste d’une dou­zaine d’authentiques auto­crates d’Afrique et d’autres conti­nents dont le jour­nal avait obli­geam­ment don­né la parole pen­dant des décen­nies. “Pas la même chose” dit-il, “pré­ci­sé­ment je t’appelle pour ça : les membres de la Socié­té des rédac­teurs veulent que tu viennes leur don­ner une expli­ca­tion.” “Vous vou­lez me faire un pro­cès ? Un « pro­cès de Mos­cou » ? Une « purge » pour dévia­tion­nisme idéo­lo­gique ? Il va fal­loir assu­mer votre rôle d’inquisiteurs et de police poli­tique, et m’emmener de force devant votre tri­bu­nal.” Ils n’ont pas osé.

Je ne peux pas me plaindre ; je n’ai pas été empri­son­né ni tor­tu­ré ni exé­cu­té comme cela est arri­vé à beau­coup de jour­na­listes et d’intellectuels sous le nazisme, le sta­li­nisme ou le fran­quisme. Mais j’ai subi des repré­sailles, sym­bo­li­que­ment. Comme dans ’El País’ ou ’La Voz’, j’ai “dis­pa­ru” des colonnes du jour­nal “Le Monde”. Lorsque j’étais cité, c’était seule­ment pour me lyn­cher.

Mon cas n’est pas unique. Je connais en France, en Espagne, dans d’autres pays euro­péens, de nom­breux intel­lec­tuels et jour­na­listes condam­nés au silence, à “l’invisibilité” et à la mar­gi­na­li­té parce qu’ils ne pensent pas comme le chœur féroce des médias domi­nants, parce qu’ils rejettent “le dogme anti-cas­triste obli­ga­toire”. Pen­dant des décen­nies, Noam Chom­sky lui-même, aux États-Unis, pays de la “chasse aux sor­cières”, a été condam­né à l’ostracisme par les grands médias qui lui ont inter­dit l’accès aux colonnes des jour­naux les plus influents et aux antennes des prin­ci­pales sta­tions de radio et de télé­vi­sion.

Cela n’a pas eu lieu il y a cin­quante ans dans une dic­ta­ture pous­sié­reuse loin­taine. Non, ça se passe main­te­nant dans nos “démo­cra­ties média­tiques”. Je conti­nue à en souf­frir à l’heure actuelle. Pour avoir sim­ple­ment fait mon tra­vail de jour­na­liste, et don­né la parole à Fidel Cas­tro. En jus­tice, ne donne-t-on pas la parole à l’accusé ? Pour­quoi ne pas accep­ter la ver­sion du diri­geant cubain que les grands médias domi­nants jugent et accusent en per­ma­nence ?

La tolé­rance n’est-elle pas le fon­de­ment même de la démo­cra­tie ? Vol­taire défi­nis­sait la tolé­rance de la manière sui­vante : “Je ne suis pas du tout d’accord avec ce que vous dites, mais je lut­te­rai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.” La dic­ta­ture média­tique, à l’ère de la post-véri­té (*), ignore ce prin­cipe fon­da­men­tal.

Igna­cio RAMONET

Direc­teur de “Le Monde diplo­ma­tique en español

(Tra­duc­tion Michel TAUPIN). Notes du tra­duc­teur : (*) “post-véri­té” : « qui fait réfé­rence à des cir­cons­tances dans les­quelles les faits objec­tifs ont moins d’influence pour mode­ler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opi­nions per­son­nelles » (dic­tion­naire Oxford). La véri­té a tou­jours été fal­si­fiée ou contes­tée, ce qui est nou­veau c’est qu’elle est deve­nue secon­daire, c’est l’ère de la post-véri­té.