La parole du zappeur, entretien avec Serge Daney

Et puis c'est une machine qui, contrairement au cinéma, marche à la nervosité et non pas à l'amour : Le caméraman filme le pape comme il filmerait un extincteur.

« Il fau­drait par­ler de la lumière froide de la télé­vi­sion ; pour­quoi elle est inof­fen­sive pour l’i­ma­gi­na­tion (y com­pris celle des enfants) pour la rai­son qu’elle ne véhi­cule plus aucun ima­gi­naire et ceci pour la simple rai­son que ce n’est plus une image ». Jean Bau­drillard. 1980.

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La rhé­to­rique de l’i­mage dans la presse écrite

« Après 1968, lorsque s’est ouvert le der­nier cha­pitre du puri­ta­nisme anti-média, Libé­ra­tion est pas­sé de la façon dont les gau­chistes mépri­saient l’i­mage en géné­ral à un retour­ne­ment à 180 degrés, pour ten­ter, à la suite de Barthes, de regrou­per des petits sémio­logues (por­ta­tifs) de tous les phé­no­mènes média­tiques. Cet inté­rêt par­ti­cu­lier pour l’i­mage est enra­ci­né dans l’his­toire même de Libé­ra­tion qui prend place exac­te­ment entre la fin du vieux dis­cours puri­tain « conte­nu-conte­nu » et, dans les années 80, l’at­trait pour les rhé­to­riques d’i­mages. On était habi­tué au « hard », c’est-à-dire à la pro­pa­gande, on mépri­sait la publi­ci­té, désor­mais entre la pro­pa­gande et la publi­ci­té, il exis­tait une place où un jour­nal malin pou­vait s’in­sé­rer : la rhé­to­rique d’i­mage, l’i­dée que l’i­mage c’est de la rhé­to­rique et que cette rhé­to­rique veut nous faire pen­ser.

Or, la télé­vi­sion pro­duit une rhé­to­rique tel­le­ment pauvre, tel­le­ment misé­rable par rap­port à ce qu’a été la rhé­to­rique à son âge d’or, qu’il suf­fit de la regar­der avec ce point de vue là, avec ce désir là, pour y trou­ver beau­coup de choses. La télé­vi­sion a, avait, un tel mono­pole de la repré­sen­ta­tion publique que long­temps elle n’a prê­té aucune atten­tion à sa propre façon de tra­vailler. Puis, comme elle s’est vue obser­vée sur sa pra­tique (sur­tout par Libé­ra­tion), elle a com­men­cé à inté­grer ce qu’on pou­vait dire d’elle et les rhé­to­riques se sont affi­nées.

Sous l’im­pul­sion de M. Cres­solles et G. Hoc­quen­ghem, Libé­ra­tion est le pre­mier jour­nal qui, au début des années 80, a créé une rubrique « télé­vi­sion » un peu para­doxale parce qu’elle était faite par des hommes qui aimaient la télé­vi­sion c’est-à-dire qui ne jouaient ni la ser­vi­li­té (France-soir) ni le mépris des gens de l’é­crit par rap­port à l’i­mage (Le Monde). Ce qui était nou­veau c’est qu’ils regar­daient la télé­vi­sion sans pré­ju­gés, à la fois avec affec­tion et méchan­ce­té. Ce trai­te­ment de la télé­vi­sion a duré quelques années puis s’est déli­té.

Mais Libé­ra­tion a joué son rôle c’est-à-dire faire admettre à tous les intel­lec­tuels, à tous les média­teurs que la télé­vi­sion fai­sait par­tie de ce qui leur était impo­sé, de leur réa­li­té : il fal­lait donc en par­ler. Puis l’i­dée s’est répan­due et les heb­do­ma­daires se sont livrés avec recy­clage tar­dif (peut-être trop tar­dif !) de Barthes et Lacan. Si ce phé­no­mène est né et s’est déve­lop­pé d’a­bord à Libé­ra­tion c’est que ce jour­nal a un rap­port à l’i­mage moins puri­tain, moins peu­reux que la plu­part des quo­ti­diens. Il ne faut pas oublier, par exemple, ce qu’est l’i­mage pour un jour­nal comme Le Monde qui n’u­ti­lise des pho­tos que pour illus­trer une expo­si­tion de pho­to­gra­phies !

D’une façon plus géné­rale, si les jour­naux ne parlent que très peu de la télé­vi­sion c’est que, par dépit, ils ne veulent pas lui rendre ce qu’elle leur a volé. La télé­vi­sion a volé à la presse le jour­nal télé­vi­sé, les rubriques, la vidéo, la mise en pages… Tout le voca­bu­laire de la télé­vi­sion est un voca­bu­laire de l’é­crit et pas du tout de l’i­mage, il n’y a pas d’i­mage à la télé­vi­sion, il n’y a que de l’é­crit : L’é­crit au sens de lire, décryp­ter, tour­ner les pages… etc est entiè­re­ment pas­sé à la télé­vi­sion. Ce qui reste d’é­crit, dans la presse quo­ti­dienne qui, en France, est peu lue et peu ven­due, se trouve spo­lié. Or les quo­ti­diens traitent la même matière que la télé­vi­sion et aujourd’­hui ne la traitent pas fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rem­ment. La façon de clas­ser, de par­ler est la même dans les jour­naux et à la télé­vi­sion ; les jour­naux télé­vi­sés de 13h et 20h sont des ren­dez- vous et servent de base de tra­vail aux rédac­tions (même à Libé­ra­tion) qui confrontent leur pro­jet avec ce que fait la télé­vi­sion.

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Le triomphe du décryp­tage

Il n’y a pas d’i­mage à la télé­vi­sion. D’a­bord il y a prin­ci­pa­le­ment des sons, de la parole. Ensuite, ce qui est don­né à voir, ce ne sont pas des images, ce sont des flux visuels. Le visuel se réduit à des signaux, à une codi­fi­ca­tion, à une signa­li­sa­tion qui suf­fisent lar­ge­ment pour le peu d’in­for­ma­tion qui est véhi­cu­lé par la télé­vi­sion. De ce fait, les pre­mières cri­tiques de télé­vi­sion dans la presse étaient très mora­li­santes. Il s’a­gis­sait de témoi­gner du moment où quel­qu’un avait tra­vaillé, avait pro­duit un tra­vail vivant à la télé­vi­sion. Car 90% de la télé­vi­sion est la ges­tion du tra­vail en bout de chaîne, du tra­vail mort au sens où Marx dit : « Le poids des morts pèse sur les vivants et les empêche de vivre ».

Et puis c’est une machine qui, contrai­re­ment au ciné­ma, marche à la ner­vo­si­té et non pas à l’a­mour : Le camé­ra­man filme le pape comme il fil­me­rait un extinc­teur. On coupe dans les dis­cours, il n’y a aucun res­pect de la matière. La télé­vi­sion ne pro­pose pas de l’i­mage mais quelque chose qui est du registre du tac­tile. Les machines à zap­per prouvent que le plai­sir de la télé­vi­sion est au bout des doigts. De même le zoom sert moins à regar­der qu’à tou­cher l’oeil. L’i­mage, disait Barthes, « c’est ce dont je suis exclu », et donc tout le tra­vail de l’i­ma­gi­na­tion, tout le jeu consiste à s’in­clure dans l’i­mage. A la télé­vi­sion on est défi­ni­ti­ve­ment exclu, cou­pé de ce qu’on voit parce que toutes les média­tions vivantes entre nous et l’i­mage ont dis­pa­ru : l’au­teur, le tra­vail, le lan­gage, le temps. Il s’a­git d’un mou­ve­ment géné­ral dont la télé­vi­sion est le lieu, dont la publi­ci­té est la matrice (et dont le ciné­ma crève !).

Sur ce point, tous les médias se res­semblent : le fonc­tion­ne­ment média­tique aujourd’­hui exige d’ap­prendre à lire et non d’ap­prendre à voir. Un enfant qui est né avec la télé­vi­sion apprend à maî­tri­ser les quelques dizaines de signaux optiques ou audi­tifs qui sont pro­po­sés. C’est le triomphe du décryp­tage, de la lec­ture au détri­ment de l’acte de voir et d’é­cou­ter. Et les jour­naux, de la même façon, ne savent plus appor­ter ce que la télé­vi­sion ne donne pas. Le décou­page en gros titres et sous-titres est fait pour des lec­teurs qui ne liront que ça. Le décou­page per­met une lec­ture « à la carte » et s’ap­pa­rente à un for­ma­tage. Dans ce tra­vail de for­ma­tage dis­pa­raît l’ex­pé­rience du télé­spec­ta­teur (per­çue désor­mais comme quelque chose d’ar­chaïque et de para­si­taire), c’est-à-dire voir et écou­ter.

Les jour­naux pour­raient clas­ser dif­fé­rem­ment les choses, bous­cu­ler la hié­rar­chie, moins for­ma­ter c’est-à-dire lais­ser plus d’é­las­ti­ci­té. Ils pour­raient par exemple faire com­prendre au lec­teur com­ment se fait un jour­nal, sor­tir du dog­ma­tisme de l’in­for­ma­tion. L’in­for­ma­tion est tou­jours don­née comme tom­bant du ciel ou du télé­scrip­teur. A la télé­vi­sion on filme le télé­scrip­teur et en fait ce que l’on filme c’est le ciel ! Quel­qu’un lit les nou­velles d’un air ins­pi­ré avec des « trucs » de comé­dien. On a opté pour l’i­cône sul­pi­cienne d’un corps soli­taire, doué de parole à qui la science infuse tom­be­rait du promp­teur. Les pré­sen­ta­teurs du jour­nal télé­vi­sé sont stirc­to sen­su des « spea­kers ». La télé­vi­sion met très rare­ment en scène son tra­vail qui consiste à col­lec­ter des infor­ma­tions et à les trier. Elle le fait par­fois pour de grands évé­ne­ments : ain­si La 5, à l’oc­ca­sion de la libé­ra­tion des otages à Bey­routh, avait eu le cou­rage d’an­nu­ler tous ses pro­grammes et mon­trait l’i­mage unique du jour­na­liste dans son stu­dio, qui atten­dait. Cette chaîne avait ain­si per­mis aux télé­spec­ta­teurs d’être non seule­ment dans le temps du sus­pense mais aus­si dans le temps du tra­vail des jour­na­listes qui attendent que l’é­vé­ne­ment advienne. Mais d’une façon géné­rale, la télé­vi­sion comme toutes les machines dog­ma­tiques où les véri­tés tombent incar­nées, a ten­dance à ne don­ner que quelque chose qui à la fois ne peut pas être mis en ques­tion et qui demain sera oublié. Les jour­naux ont ten­dance à pro­cé­der de la même façon.

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Le for­ma­tage des médias

De même, la télé­vi­sion donne peu de nou­velles du monde et ne le fait que d’un point de vue vil­la­geois, mais il s’a­git de moins en moins d’une spé­ci­fi­ci­té de la télé­vi­sion dans la mesure où les jour­naux copient la télé­vi­sion. C’est la télé­vi­sion qui donne le la, les jour­naux ont per­du leur capa­ci­té de faire autre chose que la télé­vi­sion. Il n’y a pas de dif­fé­rence entre le for­ma­tage de l’in­for­ma­tion dans France-Soir et sur la chaîne 5, le fait que R. Her­sant soit le pro­prié­taire de cha­cun de ces deux médias n’est pas déter­mi­nant, il ne fait que sym­bo­li­ser une fata­li­té. Le docu­men­taire a dis­pa­ru et a été rem­pla­cé par la ges­tion des docu­ments. Or il n’y a de docu­ments que s’il y a des morts. C’est la loi de la télé­vi­sion, qui ne donne pas de nou­velles du monde mais donne une sorte de cota­tion des docu­ments, à base de cadavres. Mais le docu­men­taires, comme a pu en faire le ciné­ma, n’existe plus à la télé­vi­sion ; on ne voit jamais de repor­tage sur la vie quo­ti­dienne au Bré­sil ou à Cos­ta Rica s’il n’y a pas d’en­jeu dra­ma­tique et ce qui dis­pa­raît dans ce pas­sage du docu­men­taire au docu­ment c’est l’im­pli­ca­tion du sujet, du jour­na­liste. Sur ce point le phé­no­mène est le même à la télé­vi­sion et dans les jour­naux, à ceci près tou­te­fois que la télé­vi­sion confère à cette cota­tion bour­sière des docu­ments une ampleur et un esprit de sérieux par­ti­cu­liers. Il paraît aujourd’­hui impen­sable que quel­qu’un, à l’ins­tar d’O. Welles annon­çant « la guerre des mondes » à la radio à la fin des années trente, puisse uti­li­ser une source d’in­for­ma­tion sérieuse pour jouer sur le vrai/faux.

La télé­vi­sion donne une infor­ma­tion par­tiale qui a besoin de la chair fraîche du docu­ment et pré­tend sans cesse au sérieux. Le sta­tut de véri­té auquel elle aspire ne lui vient pas de son tra­vail mais de sa propre croyance en l’im­por­tance et en la véra­ci­té des docu­ments : ils sont la preuve, d’une mono­to­nie régu­lière, que par­tout ailleurs ça meurt, que par­tout ailleurs c’est l’hor­reur. Dans les jour­naux aus­si, les repor­tages comme exer­cices lit­té­raires tendent à dis­pa­raître. Pour­tant les docu­men­taires sont tou­jours célé­brés, tout le monde se plaint de leur absence mais per­sonne n’en voit plus, per­sonne n’en fait plus.

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La culture de l’é­cran

On est moins aujourd’­hui dans une situa­tion de l’i­mage que dans une situa­tion de l’é­crit, mais il s’a­git d’un écrit appau­vri, qui peut venir sur un écran. Car on est dans une culture de l’é­cran, pas de l’i­mage. Il y a de l’é­cran par­tout mais l’é­cran n’im­plique pas néces­sai­re­ment l’i­mage. Il ne l’im­plique qu’en tant qu’elle est facile à décryp­ter. L’ap­pren­tis­sage de cette écri­ture de base est très simple : on l’ap­prend comme autre­fois on appre­nait le latin pour for­mer le futur cler­gé de base de la com­mu­ni­ca­tion libre et heu­reuse dans les socié­tés com­mu­ni­quantes. Ce qui n’a rien à voir ni avec la com­mu­ni­ca­tion, ni avec la lit­té­ra­ture.

Aujourd’­hui, la valeur d’é­change gagne sur tous les ter­rains et la valeur d’u­sage devient une sorte de luxe per­son­nel qui per­met, par exemple, de se payer la lit­té­ra­ture. (Pas grâce à Pivot d’ailleurs. Pivot donne quelques bonnes infor­ma­tions sur les essais, rien sur la lit­té­ra­ture. Il ne peut pas à la télé­vi­sion accueillir des écri­vains, et s ‘en garde bien.) L’é­crit ce sont, outre les livres de N. Mamère à R. Zaraï, les logos de la télé­vi­sion, la maquette d’un jour­nal, tout ce qui néces­site du spec­ta­teur ou du lec­teur qu’il décrypte. Seul ce type d’é­crit très appau­vri est dif­fu­sé dans les médias comme d’ailleurs tout ce qui est résu­mable. Ce qui n’est pas résu­mable, comme la poé­sie, plus lar­ge­ment la lit­té­ra­ture ou le ciné­ma, n’est pas inté­grable aux médias. Car le per­son­nel média­tique est dres­sé à l’art de tout résu­mer.

La télé­vi­sion ne crée rien, elle vam­pi­rise. La publi­ci­té paie la télé­vi­sion, paie le ciné­ma, il est nor­mal que la publi­ci­té finisse par avoir un droit de pré­emp­tion esthé­tique. Donc le trai­te­ment du monde par la télé­vi­sion est publi­ci­taire et l’es­thé­tique domi­nante du ciné­ma le devient. La rhé­to­rique de l’i­mage est très pauvre. Ce qu’a réus­si la publi­ci­té c’est rame­ner le ciné­ma à son point de départ : l’en­re­gis­tre­ment de ce qui est devant la camé­ra. La publi­ci­té n’a plus besoin de ruser avec la camé­ra, le mon­tage, les éclai­rages, tout ce qui fai­sait le ciné­ma, il lui suf­fit de « pré­sen­ter ». L’é­cran de télé­vi­sion est une vitrine, on est pas­sé de la repré­sen­ta­tion à la pré­sen­ta­tion. La télé­vi­sion est une mytho­lo­gie qui n’a rien à voir avec l’i­mage. Elle a raté l’oc­ca­sion his­to­rique de conti­nuer ce que le ciné­ma avait de mieux et l’a rem­pla­cé par quelque chose qui n’est pas cher, qui est la ges­tion des emblèmes.

Et le ciné­ma et la presse se traînent der­rière la télé­vi­sion ; leur seule spé­ci­fi­ci­té est un droit de pré­emp­tion sym­bo­lique sur les médias car le drame des média­teurs est leur manque de légi­ti­ma­tion. Tous les cler­gés sont à un moment dans cette situa­tion ; il faut donc écrire un livre ou faire un film pour se trou­ver une ori­gine noble. La télé­vi­sion n’a jamais été aimée par per­sonne (sauf peut-être, les pre­mières années, par ceux qui la fai­saient) ; mépri­sée, elle a un défi­cit sym­bo­lique qu’elle essaie de rat­tra­per. Plus elle a de pou­voir dans le réel, plus elle doit rat­tra­per ce défi­cit ; donc, elle s’as­su­jet­tit, en les rabais­sant à son niveau, la pra­tique lit­té­raire ou ciné­ma­to­gra­phique. Au lieu de don­ner des nou­velles de ce que font les écri­vains ou les cinéastes, elle pro­pulse ses propres offi­ciants dans le rôle de para-écri­vain ou para-cinéaste. C’est une his­toire très triste.

Entre­tien avec Serge Daney, réa­li­sé par Bri­gitte Le Gri­gnou (Libé­ra­tion)

Décembre 1988

Source : per­sée