La Poésie comme forme de résistance, par Linton Kwesi Johnson

Mon attirance était pour toutes poésies qui faisaient part de l’expérience des noirs. La poésie qui émergeait des luttes anti-coloniales! La poésie qui était sous forme de résistance contre l’oppression ! En gros, on pourrait résumer ça en poésie politique…

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“La Poé­sie comme forme de résis­tance”

Confé­rence don­née par Lin­ton Kwe­si John­son à l’oc­ca­sion du Salon du Livre de la Gua­de­loupe le 24 avril 2002 au Centre des Arts et de la Culture de Pointe-à-Pitre.

Trans­crip­tion effec­tuée par la Média­thèque Caraïbe (Manuel “Asa­liah” Rei­nette) avec l’ai­mable auto­ri­sa­tion de l’au­teur et du tra­duc­teur.

Tra­duc­tion : Annick Ben­ja­min

Les poèmes dits par Lin­ton Kwe­si John­son à l’oc­ca­sion de cette confé­rence sont repro­duits en audio.


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Le thème de notre ren­contre ce soir est la poé­sie comme forme de Résis­tance. Je pen­sais que mon publique serait plus jeune ! Même si je suis plus vieux que je ne le penses !!! Ce que je sug­gère comme dérou­le­ment avant que je vous fasse une pré­sen­ta­tion de mes débuts dans la poé­sie ; Les poètes qui ont par­ti­cu­liè­re­ment mar­qués mon tra­vail à mes débuts…

Ensuite je vous pro­pose de réci­ter cinq ou six poèmes, puis je répon­drai à vos ques­tions. Donc mon arri­vé dans la poé­sie a été la consé­quence de mon impli­ca­tion dans le mou­ve­ment radi­cal noire en Angle­terre. Quand j’étais jeune, j’ai par­ti­ci­pé au mou­ve­ment des Black Pan­thers. C’était donc une orga­ni­sa­tion qui s’intéressait au sort de la popu­la­tion noire et au com­bat face au racisme en Angle­terre.

Croyez-le ou non, mais jusqu’à l’âge de dix-sept ans, je ne savais pas qu’il exis­tait une lit­té­ra­ture noire ! Il n’y avait rien dans les pro­grammes sco­laires qui s’apparentait à la lit­té­ra­ture noire. C’est à tra­vers le mou­ve­ment du « Black Pan­ther » que j’ai décou­vert des livres écrits par des noirs sur le peuple noire. Pour moi ce fut une décou­verte abso­lu­ment fara­mi­neuse ! Et un des pre­miers ouvrages que j’ai eu en mains, a été écris par W.E.B Dubois qui s’appelle « L’âme du peuple noir ». Dubois était un uni­ver­si­taire afro amé­ri­cain ; et ses ouvrages s’intéressaient à la période « post-éman­ci­pa­tion » chez les noirs américains.Et bien que ses sujets por­taient essen­tiel­le­ment sur l’expérience des noirs aux Etats-Unis, je pou­vais donc me recon­naître à tra­vers ce qu’il disait. Je me sou­viens de deux choses spé­ci­fiques dans ce livre, Dubois par­lait de l’ombre de ce voile qui est devant les yeux du peuple noir.Il disait aus­si que le pro­blème majeur de ce ving­tième siècle était un pro­blème de race ! Tou­jours est-il que la lec­ture de ce livre a fait émer­ger en moi le désir de par­ler de mon expé­rience en tant que jeune noir en Angle­terre.

Par­mi les poètes qui m’ont le plus mar­qué au départ étaient pour cer­tains du mou­ve­ment lit­té­raire « Har­lem renais­sance ». Des gens comme Lang­ston Use, et plus tard des gens comme Gwen­do­line Brooks. C’était là des poètes qui affir­maient leur iden­ti­té noire. Un autre groupe de poètes qui a atti­ré mon atten­tion lorsque j’ai com­men­cé à m’intéresser à la poé­sie a été les poètes du groupe de la négri­tude. Des gens comme Sen­ghor du Séné­gal, Diop du Séné­gal aus­si, Depestre d’Haïti, Damas du Guya­na ; et celui qui a eu la plus grande influence sur moi a été Aimé Césaire de Mar­ti­nique !

Et en fait lorsque je suis par­ve­nu à la fin de ma lec­ture du cahier de retour au pays natal, j’étais com­plè­te­ment sous les effluves de la folie des mots !

Donc en fait mon atti­rance était pour toutes poé­sies qui fai­saient part de l’expérience des noirs. La poé­sie qui émer­geait des luttes anti-colo­niales ! La poé­sie qui était sous forme de résis­tance contre l’oppression ! En gros, on pour­rait résu­mer ça en poé­sie poli­tique… Lorsque j’ai com­mence à essayer de trou­ver ma voix, pour moi l’écriture était un acte poli­tique ! J’essayais de trou­ver des manières d’agencer les mots à tra­vers les vers pour arti­cu­ler la colère et l’expérience des jeunes de ma géné­ra­tion. Un ami frère et poète a cité il y a très peu de temps des vers d’un poète cari­béen… Un poème donc de Derek Wal­cott de St Lucie, et le poème disait et je cite : « Chan­ger de langue c’est chan­ger de vie ! » Quand j’ai déci­dé d’essayer de trou­ver ma propre voix en tant que poète, j’ai fait un choix sur la langue. Ceux d’entres-vous qui sont relies avec tout le mou­ve­ment de la créo­li­té pour­ront bien com­prendre quel che­mi­ne­ment j’étais en train de connaître… J’ai fait le choix d’être vrai par rap­port à mon pas­sé ain­si que par rap­port au contexte social et lin­guis­tique dans lequel j’avais été éle­vé en Jamaïque où je suis né. -636.jpg

J’ai aus­si pris la déci­sion de ne pas imi­ter le rythme et les séquences et la manière de ver­si­fiée de la poé­sie anglaise. Et donc j’allais faire appel plei­ne­ment à la culture popu­laire de laquelle je tirais tout mon fon­de­ment pour l’amener à dire ce que je vou­lais dire par écrit. Bien sûr ! En tant que jeune je me disais, que je suis un grand radi­cal & révo­lu­tion­naire ! Bien des poètes avaient déjà déga­gé le che­min pour moi… Louise Ben­net grâce à qui on a pu finir par admettre le lan­gage popu­laire envers l’impopulaire jamaï­cain com­met­tant un lan­gage légi­time pour la poé­sie et les acti­vi­tés nobles. Il y avait aus­si Kamau Bra­th­wait de Bar­bade qui avait déjà clai­ron­né depuis très long­temps que le cyclone ne ravage pas selon le rythme de la ver­si­fi­ca­tion anglaise et que quand il arrive il dégage ! Et c’est dans ce mou­ve­ment qu’il avait lar­ge­ment reje­ter ce que l’on appelle la soi-disant poé­sie clas­sique du dix neu­vième siècle en Grande Bre­tagne. Je dois une fière chan­delle à Kamau Bra­th­wait parce que c’est lui qui a ouvert les voies, qui a tra­cé le che­min et qui a mon­tré la lumière.

Mes parents et leur géné­ra­tion ont été décries par John La Rose comme la géné­ra­tion héroïque parce qu’ils ont été les pre­miers arri­vants par­mi les immi­grants en Grande-Bre­tagne dans les années cin­quante et début soixante. On les disait héroïques parce qu’ils ont pus par­ve­nir à faire de grandes choses en dépit des condi­tions tout à fait adverse.Et leurs pos­si­bi­li­tés de mani­fes­ter contre le racisme et les condi­tions qu’ils subis­saient étaient par­ti­cu­liè­re­ment limi­tés parce qu’ils avaient l’obligation de rame­ner le pain sur la table pour nour­rir leurs enfants. Je fais par­tie de la géné­ra­tion rebelle ; nous n’avons eu aucune contrainte nous empê­chant de lut­ter et de réagir ! Puisque nous n’avions pas de res­pon­sa­bi­li­tés. Le poème que je vou­drais vous réci­ter main­te­nant décrit un frag­ment de cette géné­ra­tion rebelle. Et à un cer­tain moment on l’a décrit sous le terme de « lum­pen pro­lé­ta­riat »… C’est un poème qui s’appelle “ It Noh Fun­ny ! ” :

Ecou­tez : “It Noh Fun­ny” par Lin­ton Kwe­si John­son (1’38)
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Ensuite le poème que je viens de vous réci­ter porte sur les pro­blèmes que ma géné­ra­tion a connu avec une loi en Grande-Bre­tagne qui s’appelait : la loi « SUS », qui veut dire que l’on pou­vait arrê­ter les gens sim­ple­ment par sus­pi­cion. Elle fai­sait par­tie d’une loi anti-vaga­bon­dage qui datait du 19ème siècle venant de Grande- Bre­tagne. C’était donc une loi qui avait été édi­tée pour contrô­ler tout mou­ve­ment venant du pro­lé­ta­riat, de la classe ouvrière blanche en Grande-Bre­tagne.

Cette loi était en som­meil depuis bien des années, on ne l’utilisait pas, on ne s’en ser­vait pas ; jusqu’au jour où on l’a fait émer­ger pour l’utiliser comme outil d’attaque contre les jeunes de ma géné­ra­tion. Inva­ria­ble­ment vous pou­viez vous faire arrê­ter & envoyer en pri­son pour motif d’avoir essayer de sub­ti­li­ser des choses appar­te­nant à des per­sonnes incon­nues. Ils ne pro­dui­saient jamais la soit disant vic­time qui venait vous accu­ser !

La seule chose q’un poli­cier avait pour vous faire incul­per était de convaincre le juge et le magis­trat, que dans son fort inté­rieur il était fon­dé à pen­ser que mani­fes­te­ment vous aviez pro­ba­ble­ment l’intention de com­mettre un acte délictueux.C’est ain­si qu’une large sec­tion des jeunes de ma géné­ra­tion a été tota­le­ment la vic­time des mesures & méthodes racistes poli­cières pen­dant toute une période en Angle­terre.

Ce poème retrace cette expé­rience. Il à la forme d’une lettre écrite par un jeune en pri­son à Brix­ton à sa mère dans la caraïbe. Et l’auteur de la lettre essaie d’expliquer à sa mère les rai­sons ayant entou­ré son empri­son­ne­ment et celui de son frère.

Ecou­tez : “Brix­ton Pri­son” par Lin­ton Kwe­si John­son (2’25)

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Je suis donc de Brix­ton, dans la par­tie sud de Londres. Nous avons une large com­mu­nau­té noire& pour beau­coup issue de la Jamaïque.

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En 1981, il y a eu une cer­taine rébel­lion ! Celle-ci fut le résul­tat d’un cer­tain nombre d’années d’oppression qu’avaient subi les gens ! 81 a été une année déci­sive pour la com­mu­nau­té noire en Angle­terre. En Jan­vier 81, il y a eu donc 13 jeunes noires qui avaient per­dus leurs vies dans un incen­die qui mani­fes­te­ment selon tout le monde avaient été cau­sées par des racistes ! En fait, ce sont les poli­ciers eux-mêmes qui avaient révé­lé aux parents d’un des enfants qui étaient morts, que c’était un incen­die cri­mi­nel volontaire!Cet inci­dent s’était pro­duit dans un quar­tier que l’on nomme “New cross”, et très rapi­de­ment on s’est mobi­li­sé pour mettre en place le comi­té contre le mas­sacre de New cross. Et en 48 heures la police sans enquête pré­li­mi­naire for­melle, a brus­que­ment sor­ti un com­mu­ni­qué décla­rant que ce n’était pas un incen­die cri­mi­nel !

Et à par­tir de cet ins­tant là, ils ont passes toutes leurs éner­gies à lut­ter contre le comi­té qui s’était mon­té plu­tôt qu’à faire jaillir la véri­té sur les actes mêmes.Ce fût au mois de Jan­vier 1981. En Mars, le comi­té a ras­sem­blé 20.000 per­sonnes pour une marche jusqu’à « High Park » au centre de Londres pour pro­tes­ter contre le mas­sacre de ces 13 jeunes et la manière dont les choses avaient été prise en main ou non prise en main par les auto­ri­tés.
Et bien sûr pour exi­ger a jus­tice !

Un mois après en Avril 81 à Brix­ton qui est le quar­tier où j’habite, la police a mon­té une opé­ra­tion qu’ils appe­laient « Opé­ra­tion Marécage’81 » ; où ils ont com­men­cé à har­ce­ler et inti­mi­der lit­té­ra­le­ment la popu­la­tion noire dans ses acti­vi­tés quo­ti­diennes. Et c’est ce qui a déclen­ché en fait les émeutes de Brix­ton.

Je décris donc ces évè­ne­ments dans ce poème que j’ai appe­lé : « La grande insur­rec­tion » !

Ecou­tez : “Di Great Insoh­reck­shan” par Lin­ton Kwe­si John­son (1’43)

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Le poème sui­vant, est un poème que j’ai écrit pour expri­mer mon inquié­tude face à des inci­dents qui se pro­duisent très sou­vent lorsque les noirs sont aux mains de la police & qu’ils meurent pen­dant qu’ils sont en déten­tion pro­vi­soire. Pen­dant toute une période il y a eu une mon­tée extra­or­di­naire de ces cas de morts de gens qui étaient arrê­tés & gar­dés en garde à vue par la police et qui décé­daient dans des condi­tions mys­té­rieuses… Les auto­ri­tés ne se pro­non­çaient pas des­sus et ne fai­saient rien à ce sujet ! C’était comme si il y avait une conspi­ra­tion silen­cieuse à pro­pos de tout ça…

Et cette conspi­ra­tion silen­cieuse qui per­du­rait en fait a trans­mis un faux mes­sage à la police qui a pen­sé que ce silence vou­lait dire qu’ils avaient le feu vert pour assas­si­ner comme ils vou­laient les membres de la popu­la­tion noire !

Donc j’ai écrit ce poème pour atti­rer l’attention sur ce pro­blème… et ça s’appelle « Droit de tuer ». C’est un dia­logue entre 2 amis :

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Source de l’ar­ticle : La média­thèque Caraïbe

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