Pour un art révolutionnaire indépendant

En défendant la liberté de la création, nous n’entendons aucunement justifier l’indifférentisme politique et qu’il est loin de notre pensée de vouloir ressusciter un soi-disant art « pur » qui d’ordinaire sert les buts plus qu’impurs de la réaction

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C’est lors de son séjour au Mexique en 1938 qu’André Bre­ton ren­con­tra Léon Trots­ky sur la demande de ce der­nier. Le pré­sident d’alors, Laza­ro Car­de­nas, avait accor­dé l’asile poli­tique à Léon et Sedo­va Trots­ky. Dié­go Rive­ra reçut André Bre­ton et Jac­que­line Lam­ba, sa com­pagne, à la Mai­son Bleue de Fri­da Kah­lo à Coyo­can là où rési­dait le couple Trots­ky.

De nom­breuses ren­contres eurent lieu entre les deux hommes ; Bre­ton vouait une très grande admi­ra­tion à Trots­ky. Ce der­nier, quant à lui, consi­dé­rait avec réserve, voire une cer­taine méfiance le sur­réa­lisme auquel il oppo­sait le réa­lisme tel que l’entendait Zola. Mal­gré des incom­pré­hen­sions, des diver­gences, des périodes de ten­sions, ils trou­vèrent un ter­rain d’entente afin que l’art et la poé­sie par­ti­cipent à la lutte éman­ci­pa­trice tout en conser­vant leur liber­té dans leur démarche propre. Trots­ky pro­po­sa à Bre­ton de rédi­ger un texte en ce sens. Cela don­na nais­sance au mani­feste « Pour un art révo­lu­tion­naire indé­pen­dant » relu, et, à cer­tains endroits, cor­ri­gé par Trots­ky. Mais l’intégralité du mani­feste est de la main de Bre­ton. Pour des rai­sons tac­tiques et de sécu­ri­tés, le mani­feste a été signé André Bre­ton et Dié­go Rive­ra. Dans la fou­lée fut fon­dée la F.I.A.R.I (Fédé­ra­tion Inter­na­tio­nale pour un Art Révo­lu­tion­naire Indé­pen­dant).

Ce texte fon­da­teur pour la pen­sée à la fois révo­lu­tion­naire et artis­tique est, bien enten­du, à repla­cer dans son contexte his­to­rique et son époque. Même si cer­tains pas­sages peuvent appa­raître sous l’éclairage d’aujourd’hui « de peu de cir­cons­tance », il reste néan­moins per­ti­nent face au pay­sage intel­lec­tuel et artis­tique de notre temps. Là où l’artiste n’est plus qu’un pro­duit de consom­ma­tion dont la valeur s’évalue au chiffre de vente ; là où l’artiste ne s’engage que sous la garan­tie de la pré­ser­va­tion de son image, ce mani­feste garde toute sa force devant la classe artis­tique sans oublier celle de la poli­tique qui jongle allé­gre­ment avec la per­fi­die du sys­tème qu’elle entre­tient lamen­ta­ble­ment.

Fabrice PASCAUD

Source de l’ar­ticle : arcane17

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Texte lu par André Dus­sol­lier


BRETON TROTSKY par intel­li­ge­re­mun­dum


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« Pour un art révo­lu­tion­naire indé­pen­dant »

Ce mani­feste, fruit de la col­la­bo­ra­tion d’André Bre­ton, de Die­go Rive­ra et, pro­ba­ble­ment, de Léon Trots­ki (alors l’hôte du peintre), qui choi­si­ra, semble-t-il pour des rai­sons stra­té­giques, de ne pas le signer, a été publié à Mexi­co le 25 juillet 1938 sous forme de tract. En voi­ci un extrait.

par André Bre­ton & Die­go Rive­ra

L’art ne peut consen­tir sans déchéance à se plier à aucune direc­tive étran­gère et à venir doci­le­ment rem­plir les cadres que cer­tains croient pou­voir lui assi­gner, à des fins prag­ma­tiques extrê­me­ment courtes. Mieux vaut se fier au don de pré­fi­gu­ra­tion qui est l’apanage de tout artiste authen­tique, qui implique un com­men­ce­ment de réso­lu­tion (vir­tuelle) des contra­dic­tions les plus graves de son époque et oriente la pen­sée de ses contem­po­rains vers l’urgence de l’établissement d’un ordre nou­veau.

L’idée que le jeune Marx s’était faite du rôle de l’écrivain exige, de nos jours, un rap­pel vigou­reux. Il est clair que cette idée doit être éten­due, sur le plan artis­tique et scien­ti­fique, aux diverses caté­go­ries de pro­duc­teurs et de cher­cheurs. « L’écrivain, dit-il, doit natu­rel­le­ment gagner de l’argent pour pou­voir vivre et écrire, mais il ne doit en aucun cas vivre et écrire pour gagner de l’argent… L’écrivain ne consi­dère aucu­ne­ment ses tra­vaux comme un moyen. Ils sont des buts en soi. »

Il est plus que jamais de cir­cons­tance de bran­dir cette décla­ra­tion contre ceux qui pré­tendent assu­jet­tir l’activité intel­lec­tuelle à des fins exté­rieures à elle-même et, au mépris de toutes les déter­mi­na­tions his­to­riques qui lui sont propres, régen­ter, en fonc­tion de pré­ten­dues rai­sons d’Etat, les thèmes de l’art. Le libre choix de ces thèmes et la non-res­tric­tion abso­lue en ce qui concerne le champ de son explo­ra­tion consti­tuent pour l’artiste un bien qu’il est en droit de reven­di­quer comme inalié­nable. En matière de créa­tion artis­tique, il importe essen­tiel­le­ment que l’imagination échappe à toute contrainte, ne se laisse sous aucun pré­texte impo­ser de filière. A ceux qui nous pres­se­raient, que ce soit pour aujourd’hui ou pour demain, de consen­tir à ce que l’art soit sou­mis à une dis­ci­pline que nous tenons pour radi­ca­le­ment incom­pa­tible avec ses moyens, nous oppo­sons un refus sans appel et notre volon­té déli­bé­rée de nous en tenir à la for­mule : toute licence en art.

Nous recon­nais­sons, bien enten­du, à l’Etat révo­lu­tion­naire le droit de se défendre contre la réac­tion bour­geoise agres­sive, même lorsqu’elle se couvre du dra­peau de la science ou de l’art. Mais entre ces mesures impo­sées et tem­po­raires d’autodéfense révo­lu­tion­naire et la pré­ten­tion d’exercer un com­man­de­ment sur la créa­tion intel­lec­tuelle de la socié­té il y a un abîme : si, pour le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives maté­rielles, la révo­lu­tion est tenue d’ériger un régime socia­liste de plan cen­tra­li­sé, pour la créa­tion intel­lec­tuelle elle doit dès le début même éta­blir et assu­rer un régime anar­chiste de liber­té indi­vi­duelle. (…)

De ce qui vient d’être dit il découle clai­re­ment qu’en défen­dant la liber­té de la créa­tion, nous n’entendons aucu­ne­ment jus­ti­fier l’indifférentisme poli­tique et qu’il est loin de notre pen­sée de vou­loir res­sus­ci­ter un soi-disant art « pur » qui d’ordinaire sert les buts plus qu’impurs de la réac­tion. Non, nous avons une trop haute idée de la fonc­tion de l’art pour lui refu­ser une influence sur le sort de la socié­té. Nous esti­mons que la· tâche suprême de l’art à notre époque est de par­ti­ci­per consciem­ment et acti­ve­ment à la pré­pa­ra­tion de la révo­lu­tion. Cepen­dant, l’artiste ne peut ser­vir la lutte éman­ci­pa­trice que s’il s’est péné­tré sub­jec­ti­ve­ment de son conte­nu social et indi­vi­duel, que s’il en a fait pas­ser le sens et le drame dans ses nerfs et que s’il cherche libre­ment à don­ner une incar­na­tion artis­tique à son monde inté­rieur.

André Bre­ton & Die­go Rive­ra

Source : mon­de­di­plo­ma­tique
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