Quand Bob Dylan était écouté par les Black Panthers

Cette chanson de Bobby Dylan prit une grande importance pendant le travail de publication du journal. On la mit je ne sais combien de fois. Ce disque nous conquit tous, y compris les frères qui étaient là pour assurer la sécurité.

Nous publions ici un frag­ment du livre “A l’af­fût” de Bob­by Seale, cofon­da­teur en 1966 du Par­ti des Black Pan­thers aux États-Unis.

Dans cet ouvrage paru en fran­çais chez Gal­li­mard en 1972, le pas­sage [page 164 – 166]] où Bob­by Seale ana­lyse la chan­son The Bal­lad of a Thin Man de Bob Dylan se passe au moment où ils tra­vaillaient à l’é­la­bo­ra­tion du jour­nal [Black Pan­ther Par­ty News­pa­per, ce jour­nal était vital pour ce mou­ve­ment : « Tous les gens qui prennent notre jour­nal peuvent y lire ce qui se passe vrai­ment, y apprendre que des mil­liers de frères et soeurs sont assas­si­nés, moles­tés et qu’on leur tire des­sus dans les com­mu­nau­tés noires et les ghet­tos sor­dides de tout le pays. Le nombre de jour­naux ven­dus se chiffre par mil­liers. Nous en sommes arri­vés au point que le Black Pan­ther dépasse en dis­tri­bu­tion tous les autres jour­naux de type under­ground.» [[Page 318]]

(…) « Le jour­nal nous coûte huit cents l’exem­plaire, mais avec les frais de trans­port et de poste, ça nous revient à dix cents. L’exem­plaire se vend vingt-cinq cents dont nous tou­chons quinze. Cet argent nous revient et nous l’u­ti­li­sons pour payer le loyer de nos locaux, les notes de télé­phone et les autres frais. Nous sommes fiers de notre jour­nal, car il est l’é­ma­na­tion de la com­mu­nau­té.» [[page 163]]

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Pen­dant qu’on tra­vaillait, un disque pas­sait en sour­dine. C’était, « The Bal­lad of a Thin Man » par Bob Dylan. J’avais l’air dans la tête. Je l’entendais par­fai­te­ment, j’entendais l’air, le rythme, mais je n’entendais pas les paroles. On mit le disque quand on com­men­ça à tra­vailler au jour­nal et on le remit le soir sui­vant. Ça devait être le troi­sième après-midi qu’il pas­sait. On le met­tait, on le remet­tait sans arrêt. Il y avait des tas de frères armés par mesure de sécu­ri­té. C’était une mesure néces­saire a cette époque, c’était pas pour rigo­ler.

Huey P. New­ton me fit décou­vrir les paroles. Pas seule­ment les paroles, mais aus­si leur signifi­ca­tion. Leur signifi­ca­tion dans le contexte de l’histoire du racisme et de son déve­lop­pe­ment dans le monde. Il me disait : « Écoute, écoute mec, t’entends ce qu’il dit ? » Huey était très sen­sible et savait recon­naître der­rière des faits appa­rem­ment ano­dins, l’expression du racisme. Il avait une telle faci­li­té pour dire en termes clairs ce qu’il res­sen­tait der­rière les sym­boles et les mots qu’utilisait Bob Dylan. Le pas­sage sur le monstre est très impor­tant, parce que c’est à ce moment-là que Huey m’entreprit. Je me sou­viens qu’à un moment la chan­son parle d’un type tend son ticket au monstre, et que celui-ci lui tend un os. J ’y com­pre­nais rien, et deman­dai à Huey : « Hé, Huey, attends une minute, mec, qu’est-ce que c’est que cette his­toire de monstre ? Qu’est-ce que c’est que ce monstre ? »

Huey m’expliqua : « Le monstre, dans le cas pré­sent, c’est géné­ra­le­ment un artiste de cirque, un ancien tra­pé­ziste qui a été bles­sé par exemple. Quelqu’un qui a pas­sé toute sa vie dans le cirque et ne sait rien faire d’autre. Il ne peut plus mon­ter sur un tra­pèze parce qu’il a été bles­sé gra­ve­ment, mais pour­tant il faut bien qu’il vive, il a besoin d’argent. Alors le cirque le prend en pitié et lui donne un bou­lot. On lui donne évi­dem­ment le bou­lot le plus rebu­tant, car il n’est plus bon à rien. On le met dans une cage, et les gens payent un quart de dol­lar pour le voir. On met des pou­lets vivants dans la cage, et il le mange tels quels,… vivants, avec les os, les plumes et tout. Évi­dem­ment il reçoit un salaire, puisque les gens payent pour le voir. Mais il fait ça parce qu’il y est obli­gé. Il n’aime ni la viande crue ni les plumes, mais il fait ça pour sur­vivre. Mais les gens qui viennent le voir, et le font pour se dis­traire, ce sont eux les véri­tables monstres. Et le monstre, le sait, mange les pou­lets crus et tend un os à un des membres de l’assistance. Il sait que ce sont eux les vrais monstres, parce qu’ils tirent du plai­sir à le voir faire on numé­ro que lui exé­cute uni­que­ment par néces­si­té. Voi­là les deux formes de monstres. C’est clair ? »

Pour le repla­cer dans le contexte de la vie cou­rante, ce que décrit Dylan, ce sont les gens des classes moyenne, ou supé­rieure, qui par­fois le dimanche après-midi, entassent leur famille dans une limou­sine, et viennent dans le ghet­to noir se repaître du spec­tacle de la cor­rup­tion et des pros­ti­tuées. Ils font cela par plai­sir ou pour se dis­traire le dimanche après-midi. Évi­dem­ment les gens qu’ils viennent voir sont bien là, ils sont bien for­cés d’être là. Les pros­ti­tuées sont là, parce qu’elles essayent de vivre, d’exister et qu’elles ont besoin d’argent. C’est en cela que les gens de classes moyenne ou supé­rieure, sont des monstres, parce qu’ils tirent du plai­sir de ce spec­tacle.

« Ça parle ensuite d’un nain borgne. Qu’est-ce que c’est que ce nain borgne ? Il crie et hurle après Mr Jones, et Mr Jones ne com­prend pas ce qui se passe. Alors le nain borgne lui dit, donne-moi un jus de fruit ou retourne chez toi. Là encore, c’est le sym­bole des gens dépour­vus qui condes­cendent à sup­por­ter la pré­sence de Mr Jones, le type de la classe moyenne. Tu sais, ça les inté­resse pas de voir ces gens se dis­traire à leurs dépens. Mais s’ils les payent pour faire un numé­ro, alors ils les tolèrent. Sinon ils les vident du ghet­to. Cette chan­son est ter­rible. Il faut que tu com­prennes à quel point elle décrit la socié­té. »

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Les Blancs et la classe moyenne de la socié­té sont éton­nés de voir que de Noirs font faire le tapin à leurs mômes. S’ils viennent nous voir, c’est parce qu’ils nous consi­dèrent nous, les Noirs, comme des monstres. Ils nous mettent tous dans le même sac. Ils pensent tout savoir des nègres. Mais les Noirs ne sont pas des nègres, ni des attar­dés, ni des abru­tis.

Huey dit que les Blancs consi­dèrent les Noirs comme des monstres et des anor­maux. Mais ce qui est sym­bo­lique ici, c’est que, lorsque la révo­lu­tion com­men­ce­ra, on fera un car­nage, et ils conti­nue­ront à nous appe­ler des montres. Mais le monstre se retourne en ten­dant un os à Mr Jones et lui demande : « Ça te plaît d’être taré ? » Et Mr Jones s’exclame : « Oh, mon Dieu, mais qu’est-ce qu’il se passe ? » Bob­by Dylan conti­nue : « Vous ne com­pre­nez pas ce qui se passe ? Hein Mr Jones ? ». Se faire tendre un os c’est vrai­ment trop pour lui.

Eldridge Clea­ver explique dans Soul on Ice[[Soul on Ice de Clea­ver Eldridge : tra­duit en fran­çais sous le titre Un noir a l’ombre, Édi­tions du Seuil]] que le Noir s’est fait tenir en laisse par le Blanc, d’abord par l’administrateur tout-puis­sant et main­te­nant par le gros homme d’affaires qui mani­pule et contrôle le gou­ver­ne­ment. Le Noir était tenu en laisse, et on le pré­sen­tait ain­si, atta­ché par une petite corde, une corde qui aurait pu être bri­sée en une seconde. La corde lui était pas­sée autour du cou et on le pré­sen­tait comme un grand gorille. C’était un gorille, pas un être humain, il ne savait pas par­ler. Il n’était pas cen­sé par­ler. Il n’était pas cen­sé pen­ser. Mais un jour, le gorille se frap­pa sur la poi­trine et dit : « Je suis un homme. » Ce qu’Eldridge sym­bo­lise ici, c’est exac­te­ment ce qui se pas­sa quand Cas­sius Clay dit : « Je suis le plus grand. » Il ne vou­lait rien dire d’autre que : « Je suis un homme. » Cas­sius dit aus­si : « Je suis un homme fort. » Cela scan­da­li­sa les racistes, l’administrateur tout-puis­sant, qui consi­dé­raient le Noir comme un gorille. Un jour, ils virent la corde se bri­ser et le gorille se frap­per la poi­trine et dire : « Je suis un homme. » Cas­sius Clay, c’est ça.

Cas­sius Clay se van­tait, mais les gens se sont mépris sur sa van­tar­dise. Ce qu’il fai­sait, ce n’était que défier tous ces mer­deux racistes tout-puis­sants, en leur criant à la face : « Je suis le plus grand, je suis invin­cible. » Enten­dant cela, l’administrateur tout-pui­sant raciste, le Blanc tenait le bout de la laisse, se trou­vait contraint de se poser la ques­tion : « Mais si c’est un homme, qu’est-ce que je suis, moi, bon Dieu ? » C’est ce que Bob­by Dylan sym­bo­lise dans le geste du nain qui tend un os à Mr Jones, en lui deman­dant : « Ça te plaît d’être un monstre ? » C’est ça que signifie sa ques­tion : Est-il un homme, est-il un monstre ? Et quand le nain dit à Mr Jones qu’il est un monstre, Mr Jones est obli­gé de se poser la ques­tion : un monstre, moi ? C’est ça le sym­bole qu’il y a dans l’interrogation : s’il est un homme, qu’est-ce que je suis ?

Cette chan­son de Bob­by Dylan prit une grande impor­tance pen­dant le tra­vail de publi­ca­tion du jour­nal. On la mit je ne sais com­bien de fois. Le frère Sto­ke­ly Car­mi­chael aimait aus­si ce disque. Ce disque nous conquit tous, y com­pris les frères qui étaient là pour assu­rer la sécu­ri­té.

Les frères avaient des gros écou­teurs qu’on se met sur les oreilles et qui vous donne une ambiance sté­réo, comme en direct, et quand on est « par­ti », c’est quelque chose ! Les frères étaient à moi­tié « par­tis », ils pre­naient je ne sais quoi, ils étaient assis, et pas­saient et repas­saient le disque. Sur­tout après que Huey nous l’ait expli­qué. Ils essayaient de com­prendre toute sa signifi­ca­tion. Ce vieux Bob­by, c’est un sacré cadeau qu’il a fait à la socié­té quand il a écrit cette chan­son. S’il y en a d’autres de lui que je ne com­prends pas, je deman­de­rai à Huey de nous expli­quer et peut-être qu’on trou­ve­ra des tas de trucs dans ce qu’il a écrit, le frère Bob­by Dylan, parce qu’il a fait un sacré bon disque.

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Bal­lad Of A Thin Man / La bal­lade d’un homme mince

Vous entrez dans la pièce

un crayon à la main
Vous voyez quel­qu’un nu
et vous dîtes : “Qui est cet homme?”

Vous faîtes tant d’ef­fort
mais ne com­pre­nez pas

Qu’est-ce que vous direz
en ren­trant chez vous

Parce qu’il se passe quelque chose ici

Mais vous ne savez pas quoi

N’est-ce pas, Mon­sieur Jones ?

Vous levez la tête

et deman­dez : “C’est bien là?”

et quel­qu’un vous montre du doigt et dit :

“C’est à lui”

Et vous dîtes : “Qu’est-ce qui est à moi?”

Et un autre dit : “Où est-ce que c’est?”

Et vous dîtes : “Oh mon Dieu,

suis-je seul ici?”

Parce qu’il se passe quelque chose ici

mais vous ne savez pas quoi

N’est-ce pas, Mon­sieur Jones ?

Vous don­nez votre billet

et allez voir le monstre forain

qui s’a­vance immé­dia­te­ment vers vous

dès qu’il vous entend par­ler

et dit : “Qu’est-ce que ça fait

d’être si bizarre?”

Et vous dîtes : “Impos­sible”

Comme il vous tend un os

Parce qu’il se passe quelque chose ici

mais vous ne savez pas quoi

N’est-ce pas, Mon­sieur Jones ?

Vous avez de nom­breux contacts

chez les bûche­rons

pour vous four­nir des faits

quand quel­qu’un attaque votre ima­gi­na­tion

Mais per­sonne n’a le moindre res­pect

de toute façon ils s’at­tendent déjà tous

à ce que vous don­niez un chèque

déduc­tible d’im­pôt à des orga­ni­sa­tions cari­ta­tives

Vous avez fré­quen­té les pro­fes­seurs

tous ont aimé votre phy­sique

avec de grands avo­cats

vous avez débat­tu des lépreux et des escrocs

vous avez par­cou­ru tous les

livres de F. Scott Fitz­ge­rald

Vous lisez beau­coup

c’est bien connu

Parce qu’il se passe quelque chose ici

mais vous ne savez pas quoi

N’est-ce pas, Mon­sieur Jones ?

L’a­va­leur de sabres vient vers vous

et s’a­ge­nouille

il se signe

puis fait cla­quer ses haut talons

et sans autre forme de pro­cès

il vous demande com­ment vous sen­tez-vous

et dit : “Je vous rends votre gorge

mer­ci pour le prêt”

Parce qu’il se passe quelque chose ici

mais vous ne savez pas quoi

N’est-ce pas Mon­sieur Jones ?

Main­te­nant vous voyez ce nain borgne

crier le mot “MAINTENANT”

et vous dîtes : “Pour quelle rai­son?”

et il dit : “Com­ment?”

et vous dîtes : “Qu’est-ce que ça veut dire?”

et il vous répond en hur­lant : “Vous êtes une vache

don­nez-moi du lait

ou bien ren­trez chez vous”

Parce qu’il se passe quelque chose ici

mais vous ne savez pas quoi

N’est-ce pas, Mon­sieur Jones ?

Vous entrez dans la pièce

comme un cha­meau et vous fron­cez les sour­cils

vous met­tez les yeux dans vos poches

et votre nez par terre

il devrait y avoir une loi

vous empê­chant de venir ici

On devrait vous faire

por­ter des écou­teurs

Parce qu’il se passe quelque chose ici

mais vous ne savez pas quoi

N’est-ce pas, Mon­sieur Jones ?

Source : bobdylan.fr