Voix multiples, un seul monde

Rapport MacBride de la Commission internationale pour l’étude des problèmes de la communication de l’UNESCO
Aus­si dis­po­nible en : Deutsch, English, العربية, Español
Année de publi­ca­tion : 1980
ISBN : 92 – 3‑201216 – 2, 92 – 3‑201216 – 2, 92 – 3‑201216 – 2

Vers un nou­vel ordre mon­dial de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion plus juste et plus effi­cace.

Rap­port final de la Com­mis­sion inter­na­tio­nale de l’U­NES­CO pour l’é­tude des pro­blèmes de com­mu­ni­ca­tion, publié en 1980. Cette com­mis­sion, pré­si­dée par Sean Mac­Bride et com­po­sée d’ex­perts de 16 pays, s’est consa­crée à l’é­tude de “l’en­semble des pro­blèmes de com­mu­ni­ca­tion dans les socié­tés modernes”. Elle a ana­ly­sé dif­fé­rents pro­blèmes : le contrôle gou­ver­ne­men­tal, la cen­sure, le mono­pole et la com­mer­cia­li­sa­tion des médias, la domi­na­tion cultu­relle, le pou­voir des socié­tés trans­na­tio­nales et le simple droit d’in­for­mer.

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SEAN MACBRIDE et al. — Voix mul­tiples, un seul monde. Com­mu­ni­ca­tion et socié­té aujourd’­hui et demain. — Paris et Dakar. Publié conjoin­te­ment par l’U­nes­co, les Nou­velles édi­tions afri­caines et la Docu­men­ta­tion fran­çaise. 1980. — 367 p.

Les livres qui pro­voquent dès leur paru­tion un impact ou les livres atten­dus parce qu’on sait qu’ils sus­ci­te­ront une polé­mique se font de plus en plus rares. Le rap­port Mac­Bride en est. Pour bien sai­sir la valeur et la por­tée de ce livre, il faut connaître le contexte de son éla­bo­ra­tion.

Le rap­port Mac­Bride a été rati­fié par la com­mis­sion « culture et com­mu­ni­ca­tion » de l’U­nes­co le 14 octobre 1980, « dans une curieuse atmo­sphère d’u­na­ni­mi­té contrainte » (Le Monde, 17 – 10-80). Il a don­né lieu à trois pro­jets de réso­lu­tion de la part des trois groupes direc­te­ment visés, l’Ouest, l’Est et les non-Ali­gnés ; ces réso­lu­tions invi­taient l’U­nes­co à pour­suivre ses recherches sur la com­mu­ni­ca­tion. Appa­rem­ment donc la vic­toire était impor­tante : on avait enfin réus­si à faire recon­naître la valeur déter­mi­nante des com­mu­ni­ca­tions pour l’a­ve­nir des socié­tés humaines, à faire recon­naître aus­si que les com­mu­ni­ca­tions engendrent des dés­équi­libres tout aus­si puis­sants que les forces éco­no­miques. L’U­nes­co pre­nait désor­mais en charge tout ce sec­teur.

Mais ces trois réso­lu­tions avaient aus­si l’al­lure d’é­loges funèbres. Car, comme le sou­li­gnait un fonc­tion­naire de l’U­nes­co, on assis­ta à un « bel enter­re­ment ». Per­sonne n’ac­cep­ta de gaie­té de coeur non seule­ment les conclu­sions mais l’en­semble du rap­port. Ce livre est un chef-d’oeuvre de diplo­ma­tie ten­dan­cieuse qui n’é­pargne per­sonne tout en pre­nant en consi­dé­ra­tion le point de vue de cha­cun. Les Sovié­tiques lui reprochent d’être trop « impré­gné de ter­mi­no­lo­gie occi­den­tale », tra­dui­sant mal la dyna­mique des com­mu­ni­ca­tions en pays socia­listes. Les Occi­den­taux se méfient des pro­po­si­tions avan­cées qui, selon eux, mènent à l’ins­tau­ra­tion de règles de contrôle qui choquent le prin­cipe fon­da­men­tal de la liber­té d’ex­pres­sion ; le repré­sen­tant du Royaume-Uni l’a dans ce sens com­pa­ré à un « oeuf pour­ri ». Les non-Ali­gnés regrettent le manque de mesures dra­co­niennes per­met­tant une refonte com­plète des cir­cuits de com­mu­ni­ca­tions. Etc. Bref le rap­port ne satis­fait per­sonne, mais tous sont por­tés à en prendre la défense quand il est atta­qué par un camp adverse.

Le rap­port fait remar­quer aux Sovié­tiques les dan­gers d’une mani­pu­la­tion sys­té­ma­tique de l’in­for­ma­tion, aux Occi­den­taux le carac­tère rela­tif de la liber­té de presse et aux non-Ali­gnés la néces­si­té de délais dans l’é­ta­blis­se­ment d’un « nou­vel ordre de l’in­for­ma­tion ». En octobre der­nier, hor­mis 151 édi­to­riaux scan­da­li­sés dans la presse amé­ri­caine, le rap­port pas­sa en douce.

L’é­tape sui­vante, celle qui se pré­pare actuel­le­ment, risque par contre de sus­ci­ter de dures confron­ta­tions. Sur la base des recom­man­da­tions du rap­port, l’U­nes­co entre­prend l’é­tude de mesures concrètes pour l’é­ta­blis­se­ment d’une meilleure cir­cu­la­tion des infor­ma­tions. Et main­te­nant l’of­fen­sive prime, une offen­sive viru­lente qui fait fi des codes d’é­thique les plus élé­men­taires, en par­ti­cu­lier chez les Occi­den­taux. Ain­si, à la mi-février, l’U­nes­co a réuni une quin­zaine d’or­ga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales de jour­na­listes pour éta­blir une charte de pro­tec­tion des jour­na­listes en pays étran­gers, en par­ti­cu­lier dans des zones de conflits armés, une charte qui pré­vien­drait les risques d’ar­res­ta­tion, d’ex­pul­sion et de per­sé­cu­tion des jour­na­listes. Dès avant l’ou­ver­ture de cette ren­contre, le New York Times pre­nait l’i­ni­tia­tive, accu­sant l’U­nes­co de vou­loir éta­blir une « cen­sure éthique » (New York Times, 16 – 02-81). Et même si les par­ti­ci­pants ne purent s’en­tendre, les quatre grandes agences de presse occi­den­tales blo­quant tout consen­sus, les attaques se pour­sui­virent. C’est l’U­nes­co tout entier que l’on porte au banc des accu­sés : cette « inter­na­tio­nale du men­songe qui patronne l’ins­tal­la­tion d’un sys­tème mon­dial de cen­sure de l’in­for­ma­tion » (Revel, in L’Ex­press, 14 – 03-81). On accuse désor­mais direc­te­ment l’U­nes­co de vou­loir pro­té­ger les dic­ta­tures du Tiers-Monde. La joute enga­gée après la recon­nais­sance offi­cielle du rap­port Mac­Bride est loin d’être ter­mi­née.

L’U­nes­co cherche actuel­le­ment à redé­fi­nir sa posi­tion dans le champ de la diplo­ma­tie inter­na­tio­nale, favo­ri­sant l’ex­pres­sion des pays du Sud, bâillon­nés par­tout ailleurs. Et les pro­blèmes de com­mu­ni­ca­tion consti­tuent un objet de choix satis­fai­sant à la fois la voca­tion de l’U­nes­co et la recon­nais­sance de pro­blèmes cru­ciaux. À la confé­rence de Nai­ro­bi en novembre 1976, le direc­teur géné­ral de l’U­nes­co fit part d’une pré­oc­cu­pa­tion crois­sante de l’or­ga­ni­sa­tion quant aux pro­blèmes de com­mu­ni­ca­tion, sou­li­gnant que « la répar­ti­tion des moyens de com­mu­ni­ca­tion et de l’im­mense poten­tiel qu’ils repré­sentent est à l’i­mage de l’i­né­gale dis­tri­bu­tion inter­na­tio­nale de la puis­sance éco­no­mique ».

Un an plus tard, on avait réuni seize « per­son­na­li­tés » pour for­mer une Com­mis­sion d’é­tude char­gée de rendre compte de tous les pro­blèmes de com­mu­ni­ca­tion dans la socié­té contem­po­raine. Sean Mac­Bride, homme poli­tique et jour­na­liste, prix Nobel de la paix et prix Lenine de la paix, fon­da­teur d’Am­nis­tie inter­na­tio­nale, s’en­tou­ra de col­la­bo­ra­teurs de pres­tige, dont Elie Abel, ancien doyen de l’é­cole de jour­na­lisme de Colum­bia, Hubert Beuve-Méry, fon­da­teur du Monde, Elebe MaE­kon­do, direc­teur de l’a­gence Zaire Presse, Ser­gei Losev, direc­teur de Tass, Gabriel Gar­cia Mar­quez, roman­cier sud-amé­ri­cain fort connu, etc. Bref une équipe triée sur le volet de som­mi­tés mon­diales et res­pec­tant un équi­libre abso­lu des ten­dances.

Les tra­vaux allaient se diri­ger dans quatre grandes orien­ta­tions :

— L’a­na­lyse de l’é­tat de la com­mu­ni­ca­tion dans le monde actuel, et notam­ment de l’en­semble des pro­blèmes de l’in­for­ma­tion ;

— L’a­na­lyse des pro­blèmes rela­tifs à la libre cir­cu­la­tion de l’in­for­ma­tion ain­si qu’aux besoins spé­ci­fiques des pays en déve­lop­pe­ment ;

— L’a­na­lyse des pro­blèmes de com­mu­ni­ca­tion dans la pers­pec­tive d’un nou­vel ordre éco­no­mique et des ini­tia­tives à prendre pour favo­ri­ser l’ins­tau­ra­tion d’un « nou­vel ordre mon­dial de l’in­for­ma­tion» ;

— L’a­na­lyse du rôle de la com­mu­ni­ca­tion pour faire prendre conscience à l’o­pi­nion des grands pro­blèmes aux­quels le monde se trouve confron­té.

La pre­mière par­tie du rap­port, essen­tiel­le­ment des­crip­tive, passe en revue les nom­breux sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion, de la com­mu­ni­ca­tion inter­per­son­nelle à la télé­ma­tique, en repé­rant dans chaque sys­tème les dis­pa­ri­tés les plus fla­grantes. La seconde par­tie dégage les prin­ci­paux fac­teurs poli­tiques et éco­no­miques qui font obs­tacle à l’ins­tau­ra­tion d’un ordre équi­li­bré de la com­mu­ni­ca­tion : défauts dans la cir­cu­la­tion, per­tur­ba­tions de la dif­fu­sion, dis­tor­sion de l’o­pi­nion publique, obs­tacles à la démo­cra­ti­sa­tion, etc. Cette lec­ture est pré­cise et mor­dante. La der­nière par­tie est consa­crée aux cadres ins­ti­tu­tion­nels et orga­ni­sa­tion­nels de la com­mu­ni­ca­tion, sui­vie d’une conclu­sion géné­rale qui reprend les dif­fé­rents pro­blèmes sous forme de 80 recom­man­da­tions de chan­ge­ment.

Le rap­port vise sur­tout à reprendre et pro­lon­ger les anciens prin­cipes poli­tiques des lumières, liber­té d’ex­pres­sion, droit à l’in­for­ma­tion, à les recon­naître comme un droit essen­tiel et à les ajus­ter aux déve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques affec­tant tous les sec­teurs d’é­change à tra­vers le monde. On redé­fi­nit dès lors la démo­cra­ti­sa­tion en l’in­ter­pré­tant comme « un pro­ces­sus conti­nu de chan­ge­ment » qui doit impli­quer une « par­ti­ci­pa­tion sociale à tous les niveaux » grâce à un ren­for­ce­ment des capa­ci­tés (agences de presse natio­nales fortes, pro­duc­tion natio­nale de livres, de pro­grammes de radio­dif­fu­sion, etc.). C’est une reva­lo­ri­sa­tion expli­cite du plu­ra­lisme qui devrait contre­ba­lan­cer l’ho­mo­gé­néi­sa­tion tech­no­lo­gique. Le rap­port se ter­mine par l’é­non­cé d’un concept ambi­gu, mal défi­ni, « l’au­to­dé­pen­dance col­lec­tive », mais qui est don­né comme « la pierre de touche du nou­vel ordre mon­dial de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion ». À ce niveau on débouche dans le vide.

Le rap­port Mac­Bride a l’é­norme avan­tage de résu­mer d’une manière fort adé­quate et sans for­ma­li­sa­tion les pro­blèmes actuels des com­mu­ni­ca­tions. Il a pris en consi­dé­ra­tion tous les aspects « visibles », les a sériés et leur a attri­bué des causes poli­tiques directes. Il demeure le pre­mier docu­ment de syn­thèse de tous les pro­blèmes sociaux rela­tifs aux com­mu­ni­ca­tions.

Mais, res­pec­tueux de son man­dat diplo­ma­tique qui vise à une ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion et à l’en­ca­dre­ment assu­ré des pro­ces­sus de com­mu­ni­ca­tion, le rap­port manque d’une pers­pec­tive his­to­rique qui tienne compte du déve­lop­pe­ment des enjeux et de la néces­si­té d’un dépla­ce­ment conti­nuel des forces. L’é­qui­libre pro­po­sé est celui d’une sta­bi­li­sa­tion qua­si ter­ri­to­riale des rap­ports de com­mu­ni­ca­tion et non pas un équi­libre instable qui prenne en consi­dé­ra­tion le pro­ces­sus his­to­rique. Car le res­sour­ce­ment des com­mu­ni­ca­tions pro­vient aus­si d’un jeu impré­vi­sible dans le temps, fait de sou­lè­ve­ments popu­laires, de mou­ve­ments natio­naux subits où désor­mais les com­mu­ni­ca­tions sont direc­te­ment impli­quées. Le cas de la Pologne actuelle en est le meilleur exemple. L’en­ga­ge­ment des com­mu­ni­ca­tions dans les pro­ces­sus sociaux qui échappent aux inten­tions poli­tiques n’est pas pris en consi­dé­ra­tion par les auteurs. On veut bien redis­tri­buer les forces mais tou­jours dans des ornières d’en­ca­dre­ment à par­tir de struc­tures stables et éprou­vées. L’ef­fort de déve­lop­pe­ment devra répondre à un ordre crois­sant d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion, dont l’U­nes­co et Amnis­tie Inter­na­tio­nale seraient des modèles exem­plaires…

Jean-Pierre Desaul­niers

Dépar­te­ment de com­mu­ni­ca­tion Uni­ver­si­té du Qué­bec à Mont­réal

Desaul­niers Jean-Pierre. Sean Mac­bride et al. Voix mul­tiples, un seul monde. Com­mu­ni­ca­tion et socié­té aujourd’­hui et demain,1980.. In : Com­mu­ni­ca­tion Infor­ma­tion, volume 4 n°1,1981. pp. 156 – 158 / Per­see