Syndicalisme et prostitution

Par Dones d’Enllaç

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Dones d’Enl­laç (Les femmes d’Enl­laç) — Pro­jet à l’Es­quer­ra de l’Eixample — Bar­ce­lo­na, qui lutte contre l’i­so­le­ment des femmes, et en par­ti­cu­lier celles plus vul­né­rables (immi­grées et han­di­ca­pées) > http://www.donesdenllac.org/

EN LIEN :

Illus­tra­tion : pho­to­gra­phie de Ron­nie Ramirez

Quelques ques­tions embarrassantes

Abor­der la pros­ti­tu­tion en termes syn­di­caux est trom­peur – et faus­se­ment soli­daire avec les femmes pros­ti­tuées – lorsque l’on veut exa­mi­ner cette réa­li­té. Cela donne l’impression qu’il s’agit de la « défense orga­ni­sée » d’un cer­tain col­lec­tif de femmes. Mais, en fait, ce trai­te­ment de la ques­tion conduit à l’acceptation impuis­sante d’un phé­no­mène de domi­na­tion et de vio­lence sexiste. Par­ler de l’organisation syn­di­cale de la pros­ti­tu­tion pré­sup­pose qu’il s’agit d’un tra­vail, et que c’est un tra­vail humai­ne­ment accep­table. Cepen­dant, la pre­mière hypo­thèse éva­cue tout un fais­ceau de ques­tions sociales, raciales et de genre : quel type de « tra­vail » est-ce, ce « tra­vail » exer­cé au pro­fit exclu­sif du plai­sir mas­cu­lin par des femmes ou des êtres fémi­ni­sés ? Et, sin­gu­liè­re­ment, par des femmes pauvres, pla­cées dans des situa­tions d’extrême vul­né­ra­bi­li­té, étran­gères ou appar­te­nant à une mino­ri­té eth­nique opprimée ?

La deuxième hypo­thèse n’est pas moins contes­table : un « métier » qui connaît un taux de mor­ta­li­té 40 fois plus éle­vé que la moyenne, un « tra­vail » asso­cié à des situa­tions géné­ra­li­sées de stress, d’alcoolisme et d’addiction aux drogues devrait, au moins, sus­ci­ter de vives inter­ro­ga­tions et être mis en qua­ran­taine à par­tir d’un point de vue stric­te­ment syn­di­cal. Les enfants qui extra­yaient le char­bon dans les mines anglaises du XIXe siècle – ou les enfants qui, de nos jours, tra­vaillent dans les usines asia­tiques pour le compte des grandes firmes de l’économie mon­diale – effec­tuent incon­tes­ta­ble­ment un tra­vail. Le syn­di­ca­lisme de classe consi­dère, cepen­dant, que ce tra­vail devrait être inter­dit, car il a des effets dévas­ta­teurs sur ces enfants et parce qu’il ne per­met pas leur déve­lop­pe­ment en tant qu’êtres humains. Le syn­di­ca­lisme, dont l’horizon his­to­rique est l’abolition de l’esclavage sala­rié, lutte quo­ti­dien­ne­ment pour réduire le taux d’exploitation du tra­vail par le capi­tal. Et il cherche à obte­nir des condi­tions maté­rielles et morales plus favo­rables pour la classe ouvrière. Par consé­quent, le syn­di­ca­lisme clas­sique consi­dère qu’il y a des seuils de res­pect de la digni­té et l’intégrité humaines en-des­sous des­quels ces rela­tions contrac­tuelles sont impossibles.

Eh bien, par­ler de défense syn­di­cale du « tra­vail sexuel » implique de consi­dé­rer que, dans la pros­ti­tu­tion, ce seuil peut être éta­bli. Et même que, à par­tir de là, il est tout à fait pos­sible d’améliorer pro­gres­si­ve­ment les condi­tions de tra­vail pour les per­sonnes pros­ti­tuées. La réa­li­té dément à chaque pas une telle pré­ten­tion. La simple ten­ta­tive d’application de cer­tains para­mètres syn­di­caux dans le monde de la pros­ti­tu­tion conduit à une absur­di­té qui donne des fris­sons. Voyons quelques exemples…

Quel serait l’âge légal pour l’exercice pro­fes­sion­nel de la pros­ti­tu­tion ? Consi­dé­rons-nous que, à l’âge de 18 ans, une fille est déjà prête à être pos­sé­dée par tout indi­vi­du dis­po­sé à payer un prix sti­pu­lé ? Serions-nous prêts à admettre des « contrats d’apprentissage » à un âge plus pré­coce ? A 16 ans, par exemple ? Lorsque l’on sait que dans les pays indus­tria­li­sés, l’âge moyen d’entrée dans le monde de la pros­ti­tu­tion se situe en des­sous de quinze ans, la conclu­sion logique serait que cette « période de for­ma­tion » ne ferait que per­fec­tion­ner ou pro­fes­sion­na­li­ser – et, bien sûr, for­ma­li­ser – une pra­tique avec laquelle ces filles seraient déjà « natu­rel­le­ment » fami­lia­ri­sées. Par­lant de la for­ma­tion… Les syn­di­cats ne devraient-ils pas veiller à garan­tir son homo­lo­ga­tion à tra­vers des diplômes accré­di­tant cette qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle ? Soit dit en pas­sant, cette option de « tra­vail », enfin nor­ma­li­sée, devrait être pro­po­sée dans les écoles et les col­lèges, comme pers­pec­tive d’avenir pour les jeunes, prio­ri­tai­re­ment pour les filles. Et, par la même occa­sion, les offres d’emploi dans l’industrie de la pros­ti­tu­tion devraient être inclues, avec les autres offres, sur les pan­neaux de tous les bureaux des Agences pour l’Emploi. (On peut ima­gi­ner que le syn­di­ca­lisme le plus rigou­reux reven­di­que­rait avec force que la ges­tion de ces demandes de « pro­fes­sion­nelles du sexe » soit dans les mains d’un réseau public, en reje­tant l’intrusion des entre­prises de tra­vail temporaire).

En effet, si tel était le cas, une per­sonne au chô­mage pour­rait-elle refu­ser une offre d’emploi de pros­ti­tu­tion cor­res­pon­dant au pro­fil requis par l’employeur ? Pour­rait-elle conti­nuer à béné­fi­cier des allo­ca­tions de chô­mage, si elle n’acceptait pas une telle pro­po­si­tion ? (Com­ment dites-vous ?  Que dans l’industrie du sexe existent d’autres cir­cuits, un « mar­ché du tra­vail » tout à fait par­ti­cu­lier ? Eh bien, ces cir­cuits obs­curs sont inac­cep­tables pour le syn­di­ca­lisme, qui exige sans cesse trans­pa­rence et nor­ma­li­sa­tion des rap­ports contrac­tuels ! Il est impos­sible de défendre une caté­go­rie socio­pro­fes­sion­nelle dans un cadre informel.)

Le syn­di­ca­lisme exige des contrats bien défi­nis, recon­nus et pro­té­gés par l’Etat. À ce pro­pos, que serait un contrat de pros­ti­tu­tion ? Seraient-ce des contrats per­ma­nents, fixes / dis­con­ti­nus « tem­po­raires, sai­son­niers, de ser­vice » ? Sera-t-il pos­sible d’y éta­blir le droit de refu­ser cer­taines demandes des « clients » ? Com­ment défi­nir une faute pro­fes­sion­nelle ou fixer des barèmes de pro­duc­ti­vi­té ? Ces contrats, feraient-il l’objet d’une conven­tion col­lec­tive de l’industrie de la pros­ti­tu­tion ? Les syn­di­cats savent que pour que la défense des sala­riés soit effec­tive, il est néces­saire d’élargir le champ de la négo­cia­tion au maxi­mum : l’individu iso­lé est faible face à l’employeur. On peut donc sup­po­ser, que le syn­di­ca­lisme ver­rait de meilleures pos­si­bi­li­tés dans le cadre de l’industrie du sexe, négo­ciant avec des employeurs recon­nus, plu­tôt que sous un régime pré­caire de pros­ti­tu­tion « arti­sa­nale » , face à des misé­rables proxé­nètes de quar­tier. Nous pou­vons sup­po­ser aus­si que serait pré­vue une ins­pec­tion du tra­vail sérieuse. Quels devraient être les cri­tères pour sanc­tion­ner un abus patro­nal ? Et éven­tuel­le­ment, com­ment le détec­ter et le prou­ver ? Sera-t-il pos­sible de dénon­cer le patron d’un bor­del qui obli­ge­rait « ses filles », par exemple, à réa­li­ser des « ser­vices sexuels » non dési­rés ? (C’est-à-dire que le syn­di­cat recon­naî­trait le reste de ces ser­vices, comme des « actes dési­rés » par les femmes ?)

Et ain­si de suite. Les domaines que le syn­di­ca­lisme se doit d’aborder sont nom­breux. Les mala­dies sexuel­le­ment trans­mis­sibles, seraient-elles consi­dé­rées comme des mala­dies pro­fes­sion­nelles ? Et les troubles psy­cho­lo­giques et la toxi­co­ma­nie direc­te­ment liés à la pra­tique de la pros­ti­tu­tion ? Com­ment gérer un sys­tème d’arrêt-maladie ? Et l’âge de la retraite… fau­drait-il l’établir à 67 ans ? Ou bien, consi­dé­rions-nous que c’est un tra­vail pénible jus­ti­fiant une retraite anticipée ?

Assez. Dans les condi­tions réelles des indus­tries du sexe, un monde domi­né par le crime orga­ni­sé dans lequel sont exploi­tées des per­sonnes préa­la­ble­ment condi­tion­nées par tout un sys­tème proxé­nète, le fait d’évoquer l’action syn­di­cale implique de déchar­ger sur les femmes la res­pon­sa­bi­li­té de leur situa­tion et de la légi­ti­mer (au-delà de la pro­messe d’adoucir cer­tains de ses aspects). Pire encore, une approche syn­di­cale de la pros­ti­tu­tion, comme acti­vi­té pro­fes­sion­nelle, conduit inévi­ta­ble­ment à dyna­mi­ter les droits du tra­vail de l’ensemble de la classe sala­riée, et porte direc­te­ment atteinte à la liber­té des tra­vailleuses (qui, non seule­ment deviennent léga­le­ment sus­cep­tibles d’être pros­ti­tuées, mais pous­sées effec­ti­ve­ment à la pros­ti­tu­tion). Un syn­di­ca­lisme au ser­vice des inté­rêts des exploi­teurs est un syn­di­ca­lisme jaune. Et, dans ce cas, un syn­di­ca­lisme ouver­te­ment proxénète.