L’info télé, scénario du déjà-vu, entretien avec Gérard Leblanc

La scénarisation de l'information est très proche du modèle judiciaire: on part presque toujours d'une infraction à un ordre présumé normal du monde.

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On connaît tous cette sen­sa­tion. Un soir, on regarde un jour­nal à la télé­vi­sion. Et que voit-on ? Rien. Ou si peu. Que com­prend-on ? Rien. Ou si peu. Des morts en Algé­rie, des manifs qui se res­semblent, des crimes ou des mas­sacres qui se répètent, des images, des brèves, des « sujets » qui s’en­tassent au fond de notre cer­veau comme dans un évier bou­ché. D’où cela vient-il ? Dans son livre Scé­na­rios du réel[[Scé­na­rios du réel — L’Har­mat­tan, tome I et II, 130 francs cha­cun.]], Gérard Leblanc, cher­cheur en ciné­ma et com­mu­ni­ca­tion à Paris III, explique que la télé­vi­sion (mais aus­si le ciné­ma, la presse écrite, voire la poé­sie) fonc­tionne selon un modèle scé­na­ris­tique domi­nant qui empêche une bonne com­pré­hen­sion de la réa­li­té.

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Jus­qu’à main­te­nant, on nous a sur­tout dit de nous méfier des images, du risque de leur mani­pu­la­tion” Et vous, vous nous dites qu’il y a plus inquié­tant : la scé­na­ri­sa­tion de la réa­li­té par la télé­vi­sion.

D’a­bord, le mot « scé­na­rio » est l’un des plus pro­non­cés dans l’in­for­ma­tion télé­vi­sée. On l’u­ti­lise aus­si bien pour décrire une situa­tion au pré­sent qu’une situa­tion au pas­sé. Pour un hold-up, on dira : « Le scé­na­rio s’est réa­li­sé comme les mal­frats l’a­vaient pré­vu. » Ce n’est pas un hasard. Tan­dis qu’au ciné­ma, le scé­na­rio se résorbe dans l’i­mage et la mise en scène, à la télé­vi­sion c’est l’in­verse : l’i­mage dis­pa­raît der­rière le scé­na­rio. Plus les images sont insi­gni­fiantes, plus les infor­ma­tions sont insuf­fi­santes, plus la télé­vi­sion scé­na­rise.

Ce n’est pas nou­veau. Depuis le trai­te­ment média­tique de la Guerre du Golfe, l’i­dée a été rebat­tue” Oui, mais parce que la guerre du Golfe fut un type de scé­na­ri­sa­tion exem­plaire. On nous a racon­té la guerre du Golfe comme on nous raconte un conte : il était une fois un Golfe arabe où la paix régnait. Un jour, un grand méchant loup, Sad­dam Hus­sein, a vou­lu dévo­rer un tout petit ani­mal, le Koweit. Il a fon­du sur lui pour le dévo­rer. Mais heu­reu­se­ment les forces du bien ­ les Alliés ­ se sont inter­po­sées pour le sau­ver. Il y a eu retour à un ordre ini­tial qui n’au­rait jamais dû être per­tur­bé.

Où est le pro­blème ?

Cette scé­na­ri­sa­tion clas­sique, qui vient du fond des âges et qui domine la télé­vi­sion, contri­bue à endor­mir la vigi­lance du télé­spec­ta­teur. Comme si la paix avait tou­jours régné dans cette région du monde ! En fait, il me semble que la scé­na­ri­sa­tion de l’in­for­ma­tion est très proche du modèle judi­ciaire : on part presque tou­jours d’une infrac­tion à un ordre pré­su­mé nor­mal du monde. On montre tou­jours l’in­frac­tion à la règle, sans jamais s’in­ter­ro­ger sur la règle ou sur l’ordre qui pré­exis­tait à l’in­frac­tion. Pre­nez la cor­rup­tion, par exemple : on aura les yeux fixés sur Tapie ou sur un autre, mais la ques­tion de savoir pour­quoi un homme poli­tique hon­nête devient mal­hon­nête ne sera jamais abor­dée.

Vous vou­lez dire qu’il y a une sorte de tra­ves­tis­se­ment de la réa­li­té par les jour­na­listes de télé­vi­sion ?

Il y a une concep­tion de l’ac­tua­li­té comme l’é­ter­nel retour du même. Chaque hiver, les inon­da­tions se répètent. Chaque jour, les morts s’a­joutent aux morts, les mas­sacres aux mas­sacres, comme en Algé­rie. Ce ne sont pas des faits nou­veaux. Ce sont des nou­veaux faits. Or il fau­drait pas­ser plus de temps à construire les faits nou­veaux, à déga­ger leur sin­gu­la­ri­té, plu­tôt qu’à accu­mu­ler les faits qui n’ap­portent aucun élé­ment nou­veau. Car enfin : qu’est-ce qui res­semble le plus à un jour­nal télé­vi­sé si ce n’est un autre jour­nal télé­vi­sé ! Depuis 1964, il y a comme un seul et même jour­nal, dif­fé­rent dans son habillage et ses pré­sen­ta­teurs, mais tou­jours avec la même struc­ture. Le reflet d’une actua­li­té tra­gique : le monde est chao­tique et l’homme n’y peut rien.

Ce sont les jour­na­listes qui pro­duisent ces scé­na­rios domi­nants, comme ce jour­na­liste de télé­vi­sion qui disait : « un repor­tage de télé­vi­sion, c’est très simple : il y a tou­jours une vic­time, un bour­reau et un sau­veur»”?

Il y a chez eux une inté­gra­tion qui n’est pas tou­jours consciente des méca­nismes scé­na­ris­tiques. C’est donc dif­fi­cile de par­ler de mani­pu­la­tion. Lors d’une recherche, sur une catas­trophe, j’ac­com­pa­gnais une équipe de télé­vi­sion et le jour­na­liste écri­vait déjà son com­men­taire avant même que les images n’ar­rivent. Ils savaient ce qu’elles seraient, ils les avait déjà dans la tête. De la même façon, les agences de télé­vi­sion qui avaient fil­mé ces images savaient cer­tai­ne­ment quels mots y seraient asso­ciés. Quand on dit repor­tage aujourd’­hui, à la télé­vi­sion, ce sont des codes, des images de lieux, des bribes d’in­ter­views, don­nés pour le réel. Or ils ne sont que le réel du repor­tage.

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Oui mais com­ment faire ? Un jour­na­liste n’est pas un auteur de docu­men­taire, un his­to­rien ou un anthro­po­logue. Et on n’a pas encore inven­té la machine à enre­gis­trer la réa­li­té vraie ?

C’est une ques­tion de construc­tion. Autre­ment dit : com­ment ne pas pla­quer des grilles a prio­ri sur ce qu’on filme, sur ce qu’on décrit. Com­ment être en posi­tion de décou­verte et inven­ter de nou­velles formes de récit ? Les jour­na­listes sont par­fai­te­ment à même de le faire. Cela com­mence par écar­ter le plus pos­sible le recours aux sté­réo­types. Ain­si, à chaque fois qu’on s’é­loigne de l’in­frac­tion, on découvre des nou­velles formes, même dans les jour­naux de TF1. Et comme par miracle, le lan­gage devient plus inven­tif, moins langue de bois. Il faut pou­voir cher­cher ses mots. Or aujourd’­hui, on inter­dit à la télé­vi­sion de cher­cher ses mots, de cher­cher ses images.

C’est bien gen­til, mais un jour­na­liste télé doit rame­ner des images à tout prix pour le 13 ou 20 heures. Il n’a pas le temps du cher­cheur.

Ce n’est pas une ques­tion de temps. C’est une ques­tion de for­ma­tion, de pré­pa­ra­tion. Il n’y pas de fata­li­té. Dans M. le Mau­dit de Fritz Lang, il n’y a pas d’ex­pli­ca­tion eth­no­lo­gique ou scien­ti­fique, il y a juste une énigme sin­gu­lière, un mys­tère bien racon­té. Or à la télé­vi­sion, un crime est tou­jours pré­sen­té selon un sché­ma : « Dans ce pavillon, un homme a tiré sur sa famille », sui­vi d’une inter­view du voi­sin du genre « on ne l’au­rait jamais cru capable de faire cela”». Or chaque crime est un mys­tère. L’in­for­ma­tion doit nous dire que rien n’est évident, mal­gré le carac­tère répé­ti­tif de cer­tains faits. C’est presque une démarche poé­tique : retrou­ver le mys­tère de la pre­mière fois dans un monde usé. C’est Fran­cis Ponge, essayant de décrire un galet, un savon, des choses très banales. Il faut scé­na­ri­ser l’in­for­ma­tion dans l’ordre de la décou­verte, et non du déjà vu.

Emma­nuel PONCET

Source : Libé, 5 mai 1997

Illus­tra­tions de Nam June Paik