Qualia(s)
&
Scherrington


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Claude Bailblé

- Que sont les qua­lia ?

Je mords dans un citron, sens l’o­deur de la rose, entends le son du vio­lon, passe la main sur une sur­face rugueuse, res­sens une vio­lente dou­leur dans l’é­paule, un cha­touille­ment dans la paume de la main, voit une sur­face rouge vif, suis d’hu­meur mélan­co­lique, sens mon­ter une vio­lente colère, etc.

Dans cha­cun de ces cas, je me trouve dans un état men­tal doté d’un carac­tère sub­jec­tif par­ti­cu­lier. Être dans l’un de ces états me fait un effet par­ti­cu­lier et l’ef­fet que cela fait de sen­tir l’o­deur de la rose n’est pas le même que de sen­tir l’o­deur d’œufs pour­ris ou d’en­tendre le son de la trom­pette. Cha­cun de ces états a sa phé­no­mé­no­lo­gie propre. (du grec phai­no­mé­nov : ce qui appa­rait)

Le terme de qua­lia (au sin­gu­lier quale) est uti­li­sé par les phi­lo­sophes (et aujourd’hui par les neu­ros­ciences) pour faire réfé­rence aux aspects phé­no­mé­naux de notre vie men­tale. On parle aus­si de pro­prié­tés phé­no­mé­nales, de pro­prié­tés qua­li­ta­tives ou sen­sa­tion-nelles.

Les désac­cords portent sur les ques­tions sui­vantes :

Quels états men­taux ont des qua­lia ? Les qua­lia sont-ils seule­ment des pro­prié­tés intrin­sèques du sujet qui per­çoit ? Quelles sont les rela­tions entre les qua­lia et le monde phy­sique tant externe (l’en­vi­ron­ne­ment, le corps), qu’in­terne (le cer­veau) ?

les qua­lia sont des traits intrin­sèques de l’ex­pé­rience, des éprou­vés sen­sibles qui : sont acces­sibles à l’in­tros­pec­tion ; peuvent varier sans aucune varia­tion du conte­nu inten­tion­nel des expé­riences ; sont les contre­par­ties men­tales de cer­taines pro­prié­tés direc­te­ment obser­vables des objets (ex. la cou­leur) ; sont les seuls déter­mi­nants du carac­tère phé­no­mé­nal des expé­riences ; inef­fables (ato­miques ou inana­ly­sables) qu’est ce que le bleui­té ? c’est du bleu… ; pri­vés (acces­sibles uni­que­ment à celui qui en fait l’ex­pé­rience) ; et fina­le­ment don­nés incor­ri­gi­ble­ment (on ne peut se trom­per sur la nature des qua­lia dont on a l’ex­pé­rience)


Quels sont les états men­taux qui pos­sèdent des qua­lia ? 


 


(1) Expé­riences per­cep­tives : entendre le son d’une trom­pette, voir un objet rouge, tou­cher un objet gluant, sen­tir l’o­deur du café, res­sen­tir le goût du café…

(2) Sen­sa­tions cor­po­relles : res­sen­tir une dou­leur, avoir faim, avoir froid, sen­sa­tion de cha­touille­ment, mal de tête, étour­dis­se­ment, dés­équi­libre, plai­sir…

(3) Pas­sions, émo­tions : res­sen­tir de la peur, de l’a­mour, du cha­grin, du regret, désir sexuel, jalou­sie, etc.

(4) Humeurs : se sen­tir joyeux, dépri­mé, calme, ten­du, stres­sé, mal­heu­reux…
 


En per­cep­tion, chaque moda­li­té sen­so­rielle ou motrice se fait connaître par des qua­lias =

La cou­leur pos­sède trois qua­lias (teinte, satu­ra­tion , lumi­no­si­té) irré­duc­tibles : ce sont des éprou­vés sen­sibles élé­men­taires, non ana­ly­sables comme tels : des atomes per­cep­tifs qui se com­binent avec d’autres qua­lias [ex : une orange = sphère, tex­ture, taille, cou­leur] pour for­mer des « molé­cules », à savoir des objets de per­cep­tion visuelle…

Qua­lias spé­ci­fiques = ex : timbre et hau­teur sonores, cou­leur, acide sucré salé amer, cha­leur…

Qua­lias mixtes = ex : grain (audi­tif) rugo­si­té (tac­tile) et tex­ture (visuelle)

Qua­lias com­muns = espace/temps soient : posi­tion (azi­mut et dis­tance), durée (brève ou longue)… tra­jec­toires…

L’œil sépare des détails de 30“ d’arc, l’ouïe de 2° d’angle. La vision opère en quelques cen­taines de mil­li­se­condes, l’audition en quelques secondes …etc …

Deux dimen­sions du men­tal :

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Au ciné­ma, trois per­cep­tions en jeu : audi­tion, vision, mais aus­si mou­ve­ment (par pro­jec­tion de la mémoire cor­po­relle du spec­ta­teur depuis le cor­tex pré-moteur, qui aus­si le lieu de la mémoire des actes et de l’imagination motrice)…

Ain­si le sui­vi des per­son­nages (actions, états men­taux, per­cep­tions) per­met de retrou­ver –par projection/identification très per­son­nelle– une bonne part des qua­lias cor­po­rels éprou­vés par les per­son­nages. Le spec­ta­teur, avec toutes ses expé­riences internes ou externes, est donc l’ultime inter­prète du jeu d’acteur…


CLASSIFICATION DE SCHERRINGTON (1913)

SHERRINGTON a divi­sé les trois grandes rubriques de la sen­si­bi­li­té soma­tique. Cette divi­sion se base sur la posi­tion plus ou moins péri­phé­rique des récep­teurs sen­so­riels.

l’Ex­te­ro­cep­tion : les sens à dis­tance et les sens de contact

Vision (kms) ; Audi­tion (dizaine de mètres) ; Odo­rat (proxi­mi­té)

Tou­cher (sen­so­ri-moteur, mêlant 9 types de sti­mu­li); Goût (com­plexi­té : saveur + tac­ti­li­té motrice+ fla­veur + vision)

la Pro­prio­cep­tion : le sché­ma cor­po­rel au repos ou à l’effort

Sen­si­bi­li­té Mus­cu­laire / Sen­si­bi­li­té Ten­di­neuse. La pro­prio­cep­tion per­met une sen­si­bi­li­té myoar­ti­cu­laire et une connais­sance du mou­ve­ment et de l’effort. Elle inclut le sens de l’é­qui­libre.

l’In­té­ro­cep­tion : Elle regroupe les sen­sa­tions vis­cé­rales. (plai­sir, dou­leur)


Toute clas­si­fi­ca­tion va créer arti­fi­ciel­le­ment des com­par­ti­ments sans rela­tion les uns avec les autres.

La sen­si­bi­li­té soma­tique peut avoir plu­sieurs fonc­tions qui appar­tiennent à plu­sieurs moda­li­tés. Exemples : La vision appar­tient à l’ex­té­ro­cep­tion, elle va acqué­rir une pro­prié­té pro­prio­cep­tive à par­tir du moment où elle per­met d’ap­pré­hen­der un mou­ve­ment cor­po­rel.

Le tou­cher appar­tient à l’ex­té­ro­cep­tion, mais aus­si à la sen­si­bi­li­té hap­tique (bras + mains, c’est à dire au tra­vail manuel), avec une fonc­tion pro­prio­cep­tive si l’on s’in­té­resse aux récep­teurs situés sous la plante des pieds nous per­met­tant de coder la posi­tion du corps dans l’es­pace.

Si on com­pare les dif­fé­rents sys­tèmes sen­so­riels entre eux, on constate un cer­tain nombre de points com­muns. Dans tous les cas, il s’agit· d’ex­traire la qua­li­té de l’in­for­ma­tion (qua­lias) :· de connaître l’in­ten­si­té de la sti­mu­la­tion, sa durée et de la loca­li­ser dans l’es­pace du corps ou dans l’en­vi­ron­ne­ment exté­rieur.

La moindre de nos connais­sances résulte d’un trai­te­ment conjoint d’in­for­ma­tions en pro­ve­nance de mul­tiples moda­li­tés sen­so­rielles ou motrices. Il y a donc une inté­gra­tion mul­ti-sen­so­rielle de l’in­for­ma­tion.

Les récep­teurs sen­so­riels

On peut clas­ser les récep­teurs sen­so­riels en fonc­tion de trois grands cri­tères : situa­tion ana­to­mique ;· type de sti­mu­lus per­cus ; com­plexi­té et asso­cia­tion à d’autres sti­mu­li.

On retrouve la clas­si­fi­ca­tion de Sher­ring­ton, exté­ro­cep­teur, inté­ro­cep­teur, pro­prio­cep­teur

Les exté­ro­cep­teurs sont sen­sibles aux sti­mu­li qui pro­viennent de l’en­vi­ron­ne­ment, ils sont situés à la sur­face du corps ou à proxi­mi­té. Ce sont les récep­teurs cuta­nés du tou­cher, de la pres­sion, de la dou­leur, de la tem­pé­ra­ture ain­si que la plu­part des récep­teurs des organes des sens.

Les pro­prio­cep­teurs réagissent aux sti­mu­li internes, on les trouve dans les muscles, les ten­dons, les arti­cu­la­tions, les liga­ments et les tis­sus conjonc­tifs qui recouvrent les os et les muscles. On peut consi­dé­rer que les récep­teurs de l’é­qui­libre, situés dans l’o­reille interne, sont éga­le­ment des pro­prio­cep­teurs

Les inté­ro­cep­teurs : ils réagissent éga­le­ment aux sti­mu­li internes et on va les trou­ver au niveau des vis­cères et des vais­seaux. Le plai­sir ou la dou­leur sont sus­cep­tibles d’envahir la conscience cor­po­relle (détour par Freud…).
Il existe cinq grandes classes de récep­teurs.

1ère classe : Les méca­no­ré­cep­teurs vont conduire les influx ner­veux lorsque eux-même ou les tis­sus adja­cents sont défor­més par des sti­mu­la­tions méca­niques comme le tou­cher, la pres­sion ou l’é­ti­re­ment ; 2ème classe : Les ther­mo­ré­cep­teurs qui répondent aux chan­ge­ments de tem­pé­ra­ture ; 3ème classe : Les pho­to­ré­cep­teurs qui réagissent à un signal lumi­neux ; 4ème classe : Les chi­mio­ré­cep­teurs sen­sibles aux sub­stances chi­miques en solu­tion, aux molé­cules res­pi­rées ou goû­tées, ain­si qu’à des chan­ge­ments de la com­po­si­tion chi­mique du sang ; 5ème classe : Les noci­cep­teurs qui vont répondre ins­tan­ta­né­ment à des sti­mu­la­tions poten­tiel­le­ment nui­sibles et inter­pré­tées comme de la dou­leur par le cer­veau.

Tous les récep­teurs peuvent jouer un rôle –trans­fi­gu­ré– lorsque les sti­mu­la­tions sont intenses (exci­ta­tion « inva­sive » et sen­sa­tions de l’amour).