Ciné-débat : Jusqu’à nous enterrer dans la mer, avec Thierry Deronne

19.04 2018 /
19h30 Pianofabriek. Salle Arenberg. Rue du Fort 35 - 1060 Bruxelles
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Pro­jec­tion / Ren­contre avec Thier­ry Deronne
Jus­qu’à nous enter­rer dans la mer

en pré­sence du réa­li­sa­teur, échange avec le public

Jeu­di 19 avril 2018 à 19h30
Pia­no­fa­briek. Salle Aren­berg
Rue du Fort 35 — 1060 Bruxelles

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70 minutes • VO-STFR • Vene­zue­la 2017

“Le film le plus juste que j’ai vu sur l’Amérique Latine”
Mau­rice Lemoine

Le quo­ti­dien d’un quar­tier popu­laire de Cara­cas, loin de l’image construite par les grands médias. Ici sur­git l’image locale d’une révo­lu­tion dif­fi­cile, patiente, fémi­nine et presque uni­ver­selle.
Fruit d’un an de vie en com­mun avec les habi­tants du quar­tier popu­laire « Bel­lo Monte » dans l’état d’Aragua, Thier­ry Deronne tente de faire le point sur la révo­lu­tion boli­va­rienne. Il est aus­si une autre manière de par­ler de la poli­tique et de la faire s’exprimer

Bande annonce

Inter­view du réa­li­sa­teur par Glo­ria Verges, pré­si­dente de France-Amé­rique Latine Bor­deaux Gironde (FAL33.org), Bor­deaux, 19 mars 2017.

Glo­ria Verges – Thier­ry tu viens de pré­sen­ter à nos 34èmes Ren­contres du ciné­ma lati­no-amé­ri­cain a Bor­deaux, hors com­pé­ti­tion, ton docu­men­taire inédit « Jusqu’à nous enter­rer dans la mer » qui tente de faire le point sur la révo­lu­tion boli­va­rienne au Vene­zue­la et qui est aus­si une autre manière de repré­sen­ter la poli­tique.

Thier­ry Deronne – Oui, évi­dem­ment on pour­rait se conten­ter de repré­sen­ter le poli­tique véné­zué­lien en jouant les envoyés spé­ciaux, en fil­mant tour à tour les visages d’opposants et d’amis, ou de membres du gou­ver­ne­ment mais ce serait ana­chro­nique, cela revien­drait à expor­ter en Amé­rique latine la fausse éga­li­té des pla­teaux de télé qu’a démon­tée Pierre Bour­dieu. Pire : Ce serait repro­duire le nar­cis­sime du jour­na­liste poli­tique-gre­nouille qui veut deve­nir bœuf en fré­quen­tant les palais pré­si­den­tiels et puis qui donne, en toute impar­tia­li­té, « 50 % à Hit­ler et 50 % aux Juifs » comme rit bien Godard…

G. V. – Pour­quoi « ana­chro­nique » ?

T.D. – Parce que la réa­li­té pro­fonde du poli­tique n’est plus dans cette rue média­tique binaire, trop bien faite pour les camé­ras ! Elle est notam­ment dans le temps, l’écoute, la par­ti­ci­pa­tion et les leçons citoyennes à tirer de la construc­tion ou décons­truc­tion d’organisations. Elle est, sur­tout, dans la dépo­li­ti­sa­tion géné­ra­li­sée qui déborde la forme poli­tique clas­sique, en par­ti­cu­lier dans cette nou­velle géné­ra­tion qui par­tout, par­mi la plu­part des jeunes du Bré­sil, de Cuba ou même par­mi les jeunes démo­bi­li­sés des FARC, se fout de cette pro­jec­tion poli­tique des jour­na­listes. La majo­ri­té de la jeu­nesse est ailleurs, elle ne vote plus, elle s’est per­due quelque part dans le nou­veau cos­mos de la glo­ba­li­sa­tion et des tech­no­lo­gies vir­tuelles. C’est ce qui explique en grande par­tie pour­quoi la plu­part des gauches sont dans les cordes actuel­le­ment. Ce phé­no­mène pla­né­taire fait qu’on ne peut pas repré­sen­ter le poli­tique comme avant. D’ailleurs la gauche et la poli­tique elle-même n’ont pas d’avenir en dehors de la démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de la pro­prié­té des médias, de la for­ma­tion et des poli­tiques cultu­relles. On peut se deman­der pour­quoi la gauche ne s’y est pas atte­lée depuis le début ! ça confine au sui­cide ou à la ser­vi­tude volon­taire de La Boé­tie.

G.V. – Com­ment alors repré­sen­ter le poli­tique ? Com­ment as-tu fait pour ton docu­men­taire ?

T.D. – Notre film est le fruit d’un an de vie en com­mun avec les habi­tants du quar­tier popu­laire « Bel­lo Monte » dans l’état d’Aragua. Pas de pré­ju­gés, de com­men­taire off, pas d’interview jour­na­lis­tique. Cette écoute n’est pas pour autant huma­ni­taire ou inti­miste, nous par­lons d’une ana­lyse col­lec­tive issue des rap­ports entre situa­tions et per­son­nages. Elle per­met de com­prendre la rela­tion du petit ter­ri­toire avec le vaste monde, par exemple des citoyens avec l’Etat ou avec la glo­ba­li­sa­tion. Elle génère par­fois la poé­sie sonore ou visuelle qui peut sau­ver de la misère de l’apolitisme et de l’évangélisme. Elle est la pos­si­bi­li­té de ces­ser de nous racon­ter des his­toires, d’arrêter de pro­je­ter notre temps média­ti­co-poli­tique sur le temps de la socié­té lati­no-amé­ri­caine. Ici on met les cartes sur la table, on n’éteint aucune contra­dic­tion, on montre les conflits pro­fonds de la réa­li­té sous l’apparence lisse et sta­tique. « Ce n’est que d’une tech­nique que l’on peut déduire une idéo­lo­gie » disait Louis Althus­ser. Contre la mono­forme jour­na­lis­tique de la gou­ver­nance pla­né­taire, il s’agissait pour nous de construire une forme ouverte avec des temps d’identification aux êtres comme sujets et non comme objets, de retrou­ver un mon­tage intel­lec­tuel qui laisse au spec­ta­teur un espace pour pen­ser, par­ti­ci­per, tra­vailler au sens.

G.V. – Pen­dant le fes­ti­val tu nous as aus­si pré­sen­té plu­sieurs films issus du tra­vail de l’école popu­laire et lati­no-amé­ri­caine de ciné­ma…

T.D. – Nous venons de mener un an d’enquête par­mi les trente-cinq col­lec­tifs qui font de la télé asso­cia­tive qui a sur­gi un peu par­tout au Vene­zue­la depuis que la révo­lu­tion boli­va­rienne a léga­li­sé ce droit. Pre­mière conclu­sion, la dif­fi­cul­té énorme de créer un nou­veau modèle de télé­vi­sion dans un champ média­tique qui reste écra­sé par la forme com­mer­ciale. Une forme deve­nue tel­le­ment « natu­relle » qu’elle est imi­tée par le ser­vice public et par les médias asso­cia­tifs. Notre école popu­laire de ciné­ma et télé­vi­sion cherche depuis vingt ans à des­ser­rer ce car­can et à ouvrir d’autres voies, notam­ment en étu­diant d’autres expé­riences d’esthétique révo­lu­tion­naire et en repar­tant tou­jours de la par­ti­ci­pa­tion popu­laire. Un média n’est pas révo­lu­tion­naire parce que son conte­nu est révo­lu­tion­naire mais parce que son mode de pro­duc­tion, sa forme d’organisation, est révo­lu­tion­naire. Ces films récents sont le témoin de ce chan­tier.

« Jusqu’à nous enter­rer dans la mer », Vene­zue­la 2017, 75 min, sous-titres fran­çais. Pour acqué­rir le film en DVD, vous pou­vez contac­ter le dis­tri­bu­teur gloriaverges@free.fr