Projection film : A Leak in Paradise — L’Homme qui voulait détruire le secret bancaire, en présence du réalisateur

06.03 2017 /
IHECS : rue de l'Etuve, 58-60 à 1000 Bruxelles

le lun­di 06/03 à 18h au ciné-club de l’I­HECS : rue de l’E­tuve, 58 – 60 à 1000 Bruxelles

A Leak in Para­dise — L’Homme qui vou­lait détruire le secret ban­caire, un film de David Leloup, en pré­sence du réa­li­sa­teur

(par­te­na­riat avec le ciné-club estu­dian­tin)

Ren­contre avec David Leloup — “A leak in Para­dise”

Ren­contre avec David Leloup, le réa­li­sa­teur de A leak in Para­dise, qui revient lon­gue­ment sur son approche ain­si que sa ren­contre avec Rudolf Elmer. La conver­sa­tion s’est enri­chie de la pré­sence de Raf Keu­nen, le com­po­si­teur de la musique du film. Ils nous parlent de leur col­la­bo­ra­tion et de leurs choix musi­caux pour accom­pa­gner ce per­son­nage éton­nant.

Ciner­gie : Com­ment s’est dérou­lée ta ren­contre avec Rudolf Elmer ?
David Leloup : Depuis 2007, je m’in­té­res­sais aux bal­bu­tie­ments du site Wiki­leaks. Quand Julian Assange l’a lan­cé, per­sonne ne connais­sait Wiki­leaks, les infor­ma­tions n’é­taient pas reprises car la « marque » Wiki­leaks n’exis­tait pas encore vrai­ment et seuls quelques geeks et quelques jour­na­listes dont je fai­sais par­tie, sui­vaient l’é­vo­lu­tion de ce pro­jet. Début 2008, j’ai vu appa­raître sur le site des don­nées ban­caires incroyables aux­quelles je n’a­vais jamais eu accès. Je n’a­vais jamais vu autant de docu­ments pro­ve­nant d’une banque off­shore, à savoir une banque suisse qui pos­sé­dait une suc­cur­sale aux îles Caï­mans et qui offrait à ses clients les plus riches la pos­si­bi­li­té de créer des trusts. Un trust est un masque de pre­mier niveau qui, lui-même, détient des socié­tés off­shore, deuxième niveau, donc vous avez deux couches de secret. Et vous avez une troi­sième couche de secret parce que ces socié­tés off­shore détiennent elles-mêmes des comptes en Suisse, des comptes numé­ro­tés, ano­nymes. En cumu­lant ces trois couches de secret, vous arri­vez à créer uns struc­ture qui est pra­ti­que­ment invio­lable par le fisc, sauf si vous avez des fuites de don­nées. Ce que Rudolf Elmer a fait. Il a mis à mal tout le « busi­ness model » de la banque et sur­tout, l’a­no­ny­mat de la plu­part des clients car les clients appa­rais­saient avec leurs vrais noms sur les docu­ments révé­lés. Au départ, je ne savais pas que c’é­tait Rudolf Elmer qui avait publié ces don­nées.
Il faut savoir que très vite la banque a por­té plainte contre Wiki­leaks et dans les docu­ments judi­ciaires dépo­sés auprès d’un tri­bu­nal en Cali­for­nie, le nom de Rudolf Elmer appa­rais­sait comme étant, aux yeux de la banque, le prin­ci­pal sus­pect de ces fuites. Je l’ai contac­té et, très rapi­de­ment, il m’a confir­mé que c’é­tait lui. J’ai vou­lu le ren­con­trer. À la mi 2008, il a por­té plainte contre le secret ban­caire suisse auprès de la Cour euro­péenne des droits de l’homme. Il esti­mait que la loi suisse sur le secret ban­caire l’empêche d’exer­cer son droit à la liber­té d’ex­pres­sion qui est un droit fon­da­men­tal. Nous avons fait une pre­mière inter­view où il m’a expli­qué toute sa démarche et son his­toire. De là, je me suis dit qu’il y avait matière à faire un film, que sa vie était comme un thril­ler. De fait, Rudolf Elmer s’é­tait fait filer par des détec­tives enga­gés par la banque. Mais il a aus­si été inti­mi­dé de même que sa femme, sa belle-mère, sa fille qui ont été sui­vies et tout cela est attes­té par des rap­ports de police.
A par­tir de là, il s’est noué une rela­tion de confiance entre Rudolf et moi, même si à plu­sieurs reprises, il a vou­lu tout arrê­ter. Il avait envie que le docu­men­taire sorte rapi­de­ment et serve sa cause ce qui n’é­tait abso­lu­ment pas mon but en tant que jour­na­liste. Je vou­lais racon­ter son his­toire de manière claire, objec­tive, sans aucune ambi­guï­té. Je ne vou­lais pas du tout faire un docu­ment consa­cré à sa cause et qui aurait pu mas­quer toute une série de détails dont j’ai pris connais­sance au cours de ma propre enquête.

Après cette série de har­cè­le­ments par des détec­tives pri­vés, un méde­cin indé­pen­dant a diag­nos­ti­qué un syn­drome post-trau­ma­tique. Suite à cela, il a por­té plainte à plu­sieurs reprises auprès de la jus­tice zuri­choise contre la banque et contre ces détec­tives pri­vés. Le pro­blème est que la jus­tice suisse, mais aus­si d’autres com­po­santes de la socié­té suisse, ont dû se posi­tion­ner. Rudolf Elmer a joué un rôle de révé­la­teur de cer­tains élé­ments tacites qui font la socié­té suisse. Et il a dû aller jus­qu’à la plus haute juri­dic­tion du pays pour for­cer la jus­tice zuri­choise à ouvrir une enquête sur ces faits pour­tant avé­rés sur base de rap­ports de police, de rap­ports médi­caux, sur la souf­france de sa petite fille, sur sa propre souf­france.

Aujourd’­hui encore, il passe sa vie à se battre contre ce sys­tème suisse. Et ni les médias, ni la jus­tice et ni la socié­té civile suisse ne lui ont ten­du la main. Il n’a reçu d’ap­pui que de l’ex­té­rieur, d’une ONG inter­na­tio­nale, le Tax et Jus­tice Net­work et d’un avo­cat amé­ri­cain qui appa­raît dans le film. En Suisse, il n’a reçu aucun sou­tien y com­pris poli­tique à l’ex­cep­tion de celui, tar­dif, du par­ti de gauche Alter­na­tive Linke pour lequel d’ailleurs Rudolf Elmer s’est pré­sen­té.

C. : As-tu eu des dif­fi­cul­tés à pro­duire ce film ?

D. L. : Ça été dif­fi­cile car c’est mon pre­mier film et on peut se deman­der qui va parier sur un jour­na­liste qui débarque dans le sec­teur docu­men­taire. C’est très dif­fi­cile de convaincre les chaînes et ça a pris des années. Il y avait la ques­tion de savoir si on allait pou­voir ter­mi­ner ce film avec ce per­son­nage assez ambi­va­lent. Entre 2011 et 2013, il y a eu très peu de tour­nage. Il est aus­si allé en pri­son, ce qui n’a pas faci­li­té le tour­nage.

En tous cas, je vou­lais abso­lu­ment pou­voir ter­mi­ner le film en ayant une his­toire com­plète à racon­ter. Car c’est sûr que l’his­toire de Rudolf Elmer va encore durer 10 ans devant les tri­bu­naux. S’il n’ob­tient pas gain de cause, il retour­ne­ra à la Cour euro­péenne des droits de l’homme. Pour le moment, il a tou­jours deux pour­suites judi­ciaires sur le dos pour vio­la­tion du secret ban­caire et la jus­tice suisse ne semble pas très rapide à abou­tir. Pour lui, il s’a­git d’une stra­té­gie de l’é­pui­se­ment car il y a tou­jours cette épée de Damo­clès au-des­sus de sa tête, et il risque beau­coup. Et durant le tour­nage, la loi sur le secret ban­caire et les peines pour vio­la­tion de ce secret ont été ren­for­cées.

C’est donc non seule­ment un film sur le secret ban­caire, mais aus­si sur la condi­tion des lan­ceurs d’a­lerte pour les­quels il n’existe qua­si aucun sta­tut. Il existe des lois qui les pro­tègent aux Etats-Unis, éga­le­ment une excel­lente loi au Royaume-Uni depuis 1998 et dans d’autres pays de l’U­nion euro­péenne, mais il n’existe aucune loi com­mune, claire. D’ailleurs Rudolf Elmer dit bien que si c’é­tait à refaire, il le ferait de façon tout à fait ano­nyme. Il n’y aucune loi en Suisse qui pro­tège les lan­ceurs d’a­lerte. C’est en dis­cus­sion depuis 2003, mais il n’y a tou­jours rien. Il faut dire aus­si qu’une telle loi serait en contra­dic­tion avec celle sur le secret ban­caire, secret qui pèse quand même une grosse par­tie du PIB suisse. Cette rai­son a pous­sé Elmer à retour­ner en Suisse, pour prendre le tau­reau par les cornes et uti­li­ser tous les moyens judi­ciaires à sa dis­po­si­tion.

C. : Mais on ne com­prend pas très bien pour­quoi il dénonce ce sys­tème, quelles sont ses moti­va­tions.

D. L. : Effec­ti­ve­ment, il est très ambi­gu. Pour moi, Rudolf Elmer n’est pas un che­va­lier blanc mais plu­tôt un che­va­lier gris car ses moti­va­tions sont troubles. Elles sont d’ordre éthique, et ça j’en suis convain­cu car c’est en grim­pant les éche­lons qu’il a pu voir un champ de plus en plus large sur les acti­vi­tés de la banque, et c’est à la fin de sa car­rière, juste avant qu’il ne se fasse remer­cier aux îles Caï­mans où il était vice-direc­teur de la suc­cur­sale, qu’il s’est ren­du compte de l’i­den­ti­té réelle de cer­tains clients. Il s’est ren­du compte qu’il y avait des femmes et des hommes poli­tiques, mais aus­si d’au­then­tiques cri­mi­nels qui avaient été condam­nés. Il a donc eu un éveil éthique qui explique en par­tie son licen­cie­ment. Ajou­té à cela un conflit inter­per­son­nel avec son supé­rieur hié­rar­chique direct et il a donc été éjec­té, selon lui, abu­si­ve­ment. Il a d’a­bord vou­lu se battre pour réta­blir son hon­neur et il espé­rait sans doute pou­voir réin­té­grer la banque, mais ça n’a pas fonc­tion­né. N’ar­ri­vant pas à ses fins, il a donc déci­dé d’embêter la banque en divul­guant ces don­nées. Il y a donc un mélange entre ce réveil éthique et une cer­taine ven­geance. Mais aujourd’­hui, je pense qu’il ne se bat plus pour lui seul et qu’il est deve­nu un véri­table lan­ceur d’a­lerte, ce qu’il n’é­tait pas au début.

Dimi­tra Bou­ras

Ciner­gie