Andreï Tarkovski : Pour être libre

Andreï Tar­kovs­ki

Le Temps scel­lé : de “l’En­fance d’I­van” au “Sacri­fice”, Paris : Cahiers du Ciné­ma, 2004. p 169 – 171

Andrey Tar­kovs­ky Inter­na­tio­nal Ins­ti­tute | Face­book

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Vent Clair — Dans le laby­rinthe d’An­dreï Tar­kovs­ki

Vent Clair, film fan­tôme d’An­dreï Tar­kovs­ki

Je suis convain­cu que si un artiste par­vient à réa­li­ser quelque chose, c’est qu’en réa­li­té il vient com­bler un besoin qui existe chez les autres, même si ceux-ci n’en sont pas conscients sur le moment.

Pour être libre, il suf­fit de l’être, sans en deman­der l’au­to­ri­sa­tion à per­sonne. Il faut se faire une hypo­thèse sur son propre des­tin et s’y tenir, sans se sou­mettre ni céder aux cir­cons­tances. Une telle liber­té exige de l’homme de véri­tables res­sources inté­rieures, un niveau éle­vé de conscience indi­vi­duelle, et le sens de la res­pon­sa­bi­li­té devant lui-même et par là devant les autres.
La tra­gé­die est hélas que nous ne savons pas être libres. Nous récla­mons une liber­té qui doit coû­ter à l’autre mais sans rien lui aban­don­ner en échange, voyant déjà là comme une entrave à nos liber­tés et à nos droits indi­vi­duels. Nous sommes tous carac­té­ri­sés aujourd’­hui par un extra­or­di­naire égoïsme. Or ce n’est pas cela la liber­té. La liber­té signi­fie plu­tôt apprendre à ne rien deman­der à la vie ni à ceux qui nous entourent, à être exi­geant envers soi-même et géné­reux envers les autres. La liber­té est dans le sacri­fice au nom de l’a­mour.

Je ne vou­drais pas ici qu’on me com­prenne mal. Ce dont je parle est la liber­té au sens moral supé­rieur du terme. Je n’ai pas l’in­ten­tion de polé­mi­quer ou de mettre en doute les conquêtes et les valeurs incon­tes­tables qui dis­tinguent les démo­cra­ties euro­péennes. Cepen­dant, la condi­tion de vie actuelle de ces démo­cra­ties pose aus­si le pro­blème du manque de spi­ri­tua­li­té et celui de la soli­tude de l’homme. Il me semble que dans sa lutte pour les liber­tés poli­tiques, sans doutes très impor­tantes, l’homme moderne a per­du cette liber­té dont il avait tou­jours dis­po­sé : celle d’être capable de se don­ner en sacri­fice au nom de l’autre et de la socié­té.

Quand je pense aux films que j’ai réa­li­sé jus­qu’à pré­sent, je constate que j’ai tou­jours vou­lu par­ler de gens libres inté­rieu­re­ment, mal­gré un entou­rage de gens inté­rieu­re­ment dépen­dants et qui n’é­taient donc pas libres. J’ai mon­tré des êtres appa­rem­ment faibles, mais d’une fai­blesse qui avait une force nour­rie par une convic­tion et une prise de posi­tion morales.

Le Stal­ker nous semble un être faible, mais en réa­li­té c’est lui qui est inven­cible par sa foi et sa volon­té de ser­vir les autres. Car fina­le­ment les artistes ne pra­tiquent pas leur pro­fes­sion pour racon­ter quelque chose à quel­qu’un, mais pour mani­fes­ter leur volon­té de ser­vir les gens. Je suis tou­jours stu­pé­fait quand les artistes s’i­ma­ginent qu’ils se créent par eux-mêmes ou qu’ils croient cela pos­sible. Alors que c’es le lot de l’ar­tiste de com­prendre qu’il est crée par son temps et par les hommes au milieu des­quels il vit. Comme Pas­ter­nak l’a écrit :

« Ne dors pas, ne dors pas, artiste,
Ne t’a­ban­donne pas au som­meil…
Tu es l’o­tage de l’é­ter­ni­té,
Le pri­son­nier du temps…
»

Je suis convain­cu que si un artiste par­vient à réa­li­ser quelque chose, c’est qu’en réa­li­té il vient com­bler un besoin qui existe chez les autres, même si ceux-ci n’en sont pas conscients sur le moment. Voi­là com­ment le public est tou­jours le vain­queur, celui qui gagne quelque chose, et l’ar­tiste tou­jours le vain­cu, celui qui doit payer.

Je ne peux pas ima­gi­ner ma vie libre au point de faire tout ce dont j’ai envie. Je suis obli­gé, à chaque étape, de réa­li­ser le plus impor­tant et le plus néces­saire. Le seul moyen pour com­mu­ni­quer avec le public est de res­ter soi-même, et de ne pas tenir compte des quatre-vingts pour cent de spec­ta­teurs qui ont déci­dé, en ver­tu de quelque rai­son, que nous avions à les diver­tir. Mais en même temps, nous avons tel­le­ment ces­sé de res­pec­ter ces quatre-vingts pour cent de spec­ta­teurs, que nous sommes prêts à les diver­tir, car le finan­ce­ment de notre pro­chain film en dépend… Triste tableau !

Pour en reve­nir à la mino­ri­té, à ces spec­ta­teurs qui veulent des impres­sions esthé­tiques véri­tables, à ce public idéal qui est l’es­poir de tout artiste, il faut, pour trou­ver chez lui un écho en pro­fon­deur, que le film reflète ce que son auteur a réel­le­ment vécu et souf­fert. Mon res­pect est tel pour le public, que je ne veux pas, ni pour­rais lui men­tir : j’ai confiance en lui, et c’est pour­quoi j’ose lui par­ler de ce qui m’est le plus secret, le plus impor­tant.