Angelina Jolie, la guerre et l’illusion du témoignage

par Jean-Arnault Dérens

Source : blog du Diplo

C’est comme si Ange­li­na Jolie avait vou­lu faire une sorte d’étrange « best of » de la guerre, repre­nant tous ses épi­sodes les plus tra­giques — et les plus télé­vi­suels.

Pour son pre­mier pas­sage de l’autre côté de la camé­ra, Ange­li­na Jolie n’a pas eu peur de sur­prendre. Son pre­mier film, Au pays du sang et du miel, est une fic­tion située dans le contexte de la guerre de Bos­nie-Her­zé­go­vine. Même si l’on connaît les enga­ge­ments huma­ni­taires de la star, « ambas­sa­drice de bonne volon­té » du Haut Com­mis­sa­riat des Nations Unies aux réfu­giés (UNHCR) depuis 2001, le choix de ce sujet, lar­ge­ment « pas­sé de mode », sur­tout outre-Atlan­tique, ne peut que for­cer la curio­si­té, voire le res­pect, car on est ten­té de sup­po­ser qu’Angelina Jolie a choi­si elle-même de le trai­ter, sans qu’il lui soit « sug­gé­ré ». Il y a sans aucun doute aujourd’hui, à Hol­ly­wood, plus ven­deur que la Bos­nie !

Les sur­prises ne s’arrêtent pas là, car le film est aty­pique et n’est pas com­pa­rable aux super­pro­duc­tions hol­ly­woo­diennes qui pré­tendent mon­trer la guerre, comme Wel­come to Sara­je­vo (1997) de Michael Win­ter­bot­tom. Dans le film de Win­ter­bot­tom, le sché­ma nar­ra­tif est extrê­me­ment simple : une équipe de télé­vi­sion bri­tan­nique, venant donc du monde « civi­li­sé », est confron­tée à la vio­lence de la guerre menée par plu­sieurs tri­bus sau­vages dont l’une (les Serbes) est assu­ré­ment la plus redou­table… Le spec­ta­teur, néces­sai­re­ment occi­den­tal, est appe­lé à s’identifier à ces héros occi­den­taux — car il serait bien inima­gi­nable qu’il puisse s’identifier à un per­son­nage « indi­gène ». Les quelques films consa­crés au tra­vail du Tri­bu­nal pénal inter­na­tio­nal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), mêlant par­fois fic­tion et docu­men­taire, fonc­tionnent à peu près sur le même registre : des héros exté­rieurs (occi­den­taux) contemplent la bar­ba­rie, essaient de la jugu­ler ou de la juger.

Ici, rien de tel. Ange­li­na Jolie n’a pas vou­lu prendre un point de vue occi­den­tal, mais elle a cher­ché à adop­ter un point de vue « bos­nien ». Hor­mis le nom de la réa­li­sa­trice, il n’y a aucune star hol­ly­woo­dienne sus­cep­tible d’attirer le spec­ta­teur. Le cas­ting, excellent, ne parle guère qu’au public de l’ex-Yougoslavie, et à ceux qui connaissent les nou­velles ciné­ma­to­gra­phiques de cette par­tie du monde. On retrouve ain­si Ana Mar­ja­no­vic, née en 1983 à Sara­je­vo, qui fut révé­lée au grand public par Pre­mières neiges, le bijou réa­li­sé en 2008 par Aida Begic, ou bien Vane­sa Glod­jo, née en 1974 à Sara­je­vo, qui tenait un rôle cen­tral dans Sara­je­vo, mon amour de Jas­mi­la Zba­nic (2006)…

Un casting « yougo » Retour à la table des matières

Ces talents, jeunes ou moins jeunes, se regroupent autour du « chef de famille », l’immense acteur Rade Ser­bed­zi­ja, né en 1946 dans un vil­lage serbe de Croa­tie. Au cours de la pre­mière par­tie de sa car­rière, de 1967 à 1992, il joua dans une bonne cin­quan­taine de longs métrages pro­duits à Zagreb, Sara­je­vo ou Bel­grade. C’était alors l’un des acteurs les plus popu­laires de toute la (défunte) Fédé­ra­tion you­go­slave. Le der­nier film de la pre­mière par­tie de sa vie et de sa car­rière s’intitule Dezer­ter (Le Déser­teur). Il fut tour­né en 1992 par le réa­li­sa­teur serbe Ivo­jin Pav­lo­vic dans la ville croate de Vuko­var, que les milices serbes venaient d’occuper. Stig­ma­ti­sé comme « Serbe » dans la Croa­tie ultra-natio­na­liste de Fran­jo Tud­j­man, Rade Ser­bed­zi­ja s’était ins­tal­lé en Ser­bie, où il s’engagea clai­re­ment contre le natio­na­lisme, la guerre et le régime de Slo­bo­dan Milo­se­vic. Depuis Le Saint de Phi­lip Noyce (1997), ou Mis­sion impos­sible 2 (2000) de John Woo, la car­rière de Rade Ser­bed­zi­ja a pris une dimen­sion réso­lu­ment hol­ly­woo­dienne. On a même pu le voir dans Har­ry Pot­ter et les reliques de la mort… C’est donc cet acteur culte de la scène « ex-you­go­slave » — éta­bli aujourd’hui en Istrie où il a recréé un fes­ti­val de théâtre — qui assure le « lien » entre la réa­li­sa­trice amé­ri­caine et les jeunes talents des Bal­kans recru­tés pour l’occasion.

Cer­tains acteurs du film se sont fait connaître en par­ti­ci­pant à des séries télé­vi­sées serbes, d’autres brûlent les planches du théâtre bos­nien… La dis­tri­bu­tion est natu­rel­le­ment « you­go­slave », recou­rant aux meilleurs talents de cet espace cultu­rel com­mun, réunis­sant sans pro­blème des acteurs ayant tous en com­mun la langue autre­fois appe­lée le « ser­bo-croate ».

Le der­nier mérite d’Angelina Jolie, et pas le moindre, est en effet d’avoir réa­li­sé le film en deux ver­sions lin­guis­tiques, l’une anglaise, l’autre « ser­bo-croate » ou « bos­nienne » : les scènes étaient d’abord fil­mées en anglais, avant d’être rejouées dans « cette langue » [[On par­lait autre­fois du « ser­bo-croate ou croa­to-serbe ». Ses locu­teurs pré­fèrent aujourd’hui l’appeler « serbe », « croate », « bos­nien » ou « mon­té­né­grin », mais il s’agit tou­jours de la même langue.]]. S’agissant de cette der­nière, l’action se déroule « nor­ma­le­ment » en ser­bo-croate, les seules incur­sions de la langue anglaise étant des inter­ven­tions exté­rieures : la radio com­men­tant la guerre, ou les rares et brefs dia­logues impli­quant des sol­dats de la force d’interposition des Nations Unies (FORPRONU). Une telle confi­gu­ra­tion lin­guis­tique est suf­fi­sam­ment rare dans un film amé­ri­cain pour être saluée !

Pour­quoi donc, dans ces condi­tions, le film d’Angelina Jolie ne semble-t-il pas se diri­ger vers le suc­cès régio­nal qu’espérait sans aucun doute la réa­li­sa­trice, qui s’est plus impli­quée dans sa pro­mo­tion à Sara­je­vo ou à Zagreb qu’à Paris ou à Londres (et cela encore est à son hon­neur) ?

Mauvaises polémiques

Avant même qu’il ne soit ache­vé, avant même, d’ailleurs, que ne com­mence son tour­nage, le film a sus­ci­té de vio­lentes polé­miques. À l’automne 2010, l’association des femmes vic­times de viol durant la guerre de Bos­nie-Her­zé­go­vine avait dénon­cé l’attitude « arro­gante » et « l’ignorance » d’Angelina Jolie, dans une lettre adres­sée au UNHCR[Lire « [Bos­nie-Her­zé­go­vine : “Ange­li­na Jolie ignore les vic­times” », Le Cour­rier des Bal­kans, 2 décembre 2010.]]. Cette asso­cia­tion s’opposait notam­ment au thème prin­ci­pal de l’intrigue du film, à savoir une his­toire d’amour entre une femme déte­nue dans un camp de viol et l’un de ses bour­reaux. Face aux oppo­si­tions de diverses natures ren­con­trées à Sara­je­vo, Ange­li­na Jolie a dû se résoudre à tour­ner le film en Hon­grie.

Une avant-pre­mière réser­vée aux asso­cia­tions de vic­times de la guerre a été orga­ni­sée le 11 décembre der­nier à Sara­je­vo, et l’opinion géné­rale sur le film s’est ren­ver­sée. « Il s’agit d’un film puis­sant pour qui­conque a sur­vé­cu à la guerre, pour toutes les vic­times et toutes les per­sonnes qui ont connu la guerre et ont été témoins de ces vio­lences et de ces agres­sions orga­ni­sées », s’exclamait Hatid­za Meh­me­do­vic, pré­si­dente de l’association des Mères de Sre­bre­ni­ca. Murat Tahi­ro­vic, sur­vi­vant du camp d’Omarska, aujourd’hui pré­sident de l’Association des anciens pri­son­niers des camps de Bos­nie-Her­zé­go­vine, a recon­nu avoir été l’un de ceux qui ont exer­cé des pres­sions pour que le tour­nage du film soit annu­lé, ce qu’il affirme désor­mais regret­ter [Lire Mari­ja Arnau­to­vic, «[ Ciné­ma : “In the Land of Blood and Honey”, quand Ange­li­na Jolie raconte la guerre en Bos­nie », Le Cour­rier des Bal­kans, 18 décembre 2011.]]. Bref, l’unanimité semble s’être faite en Bos­nie-Her­zé­go­vine, du moins dans le camp bos­niaque : ce film sert la « bonne cause », il rap­pelle la « juste » vision de la guerre.

Natu­rel­le­ment, des réac­tions dia­mé­tra­le­ment oppo­sées ont vu le jour en Ser­bie et en Repu­bli­ka Srps­ka, « l’entité serbe » de Bos­nie [« [La Bos­nie-Her­zé­go­vine étouffe dans le car­can de Day­ton », Le Monde diplo­ma­tique, sep­tembre 2008.]]. Le tabloïd bel­gra­dois à scan­dale Kurir a don­né le signal d’une cam­pagne de presse bien orga­ni­sée, dénon­çant les « pré­ju­gés anti­serbes » d’Angelina Jolie, jugée per­so­na non gra­ta en Ser­bie. L’actrice est accu­sée de repro­duire les pon­cifs de la « pro­pa­gande bos­niaque ». Cette cam­pagne, pré­vi­sible et assez « clas­sique » dans ses conte­nus, se déve­loppe sur­tout sur Inter­net, notam­ment sur les réseaux sociaux comme Face­book ou encore sur des sites spé­cia­li­sés comme IMDB, où les inter­nautes sont invi­tés à com­men­ter et à noter des films : les « spec­ta­teurs » bos­niaques et serbes se sont natu­rel­le­ment livrés aux joies d’une véri­table bataille ran­gée vir­tuelle, d’autant plus remar­quable qu’a prio­ri ni les uns ni les autres n’avaient vu le film.

Une sor­tie offi­cielle d’Au pays du sang et du miel est tou­te­fois pré­vue au prin­temps en Ser­bie, tan­dis qu’il ne devrait pas être dis­tri­bué en Repu­bli­ka Srps­ka — du moins pas dans les réseaux offi­ciels de salles obs­cures. Des invi­ta­tions à des pro­jec­tions pri­vées cir­culent déjà sur Face­book, notam­ment dans la ville de Pri­je­dor — haut lieu du net­toyage eth­nique, mais où un nombre impor­tant de citoyens bos­niaques sont reve­nus vivre ces der­nières années. Ces pro­jec­tions « pirates » ont, natu­rel­le­ment, la béné­dic­tion de la pro­duc­tion, car elles ren­forcent la « charge » idéo­lo­gique du film : le vision­ner devien­drait un acte poli­tique, un véri­table geste de « résis­tance »…

Illusion documentaire

Pour­tant, que montre, au juste, Ange­li­na Jolie ? L’héroïne du film, Ajla, raflée par les mili­ciens serbes, est conduite dans un « camp-bor­del », un ancien gym­nase où des femmes bos­niaques doivent ser­vir la sol­da­tesque, tout en étant régu­liè­re­ment vio­lées. Là, Ajla retrouve son der­nier amant, qui n’est autre que le capi­taine diri­geant ce camp ! Mal­gré l’inévitable méfiance qui entoure leurs retrou­vailles, la pas­sion l’emporte vite et les deux tour­te­reaux vivent une his­toire d’amour, tout de même bien sur­pre­nante dans cet uni­vers concen­tra­tion­naire.

Avec l’aide de Dani­jel, son amant capi­taine, Ajla par­vient fina­le­ment à s’enfuir. Elle retrouve sa sœur, elle aus­si expul­sée de son domi­cile, et qui sur­vit dans les ruines d’une ville que l’on sup­pose être Sara­je­vo, avec une petite bande de « francs-tireurs » bos­niaques. Ces der­niers convainquent Ajla de repar­tir auprès de Dani­jel, qui vient d’être muté au quar­tier géné­ral des forces serbes : elle espion­ne­ra pour le compte de la résis­tance bos­niaque.

En fait, l’intention d’Angelina Jolie est assez banale : intro­duire une « petite his­toire » dans le tour­billon de la « grande his­toire », cette « petite his­toire » étant, comme bien sou­vent, une his­toire d’amour. C’est le res­sort clas­sique de nombre d’excellents films. Et pour­tant, le par­ti pris de « réa­lisme », la volon­té de réa­li­ser une film « péda­go­gique », vou­lant rap­pe­ler à un public oublieux ce que fut vrai­ment cette guerre, échoue tota­le­ment.

Pour écrire ce scé­na­rio, Ange­li­na Jolie s’est entou­rée de quelques conseillers, notam­ment Tom Gjel­ten, qui a cou­vert la guerre en Bos­nie pour la radio publique amé­ri­caine NPR. À prio­ri, rien n’est « faux », rien de ce que veut mon­trer la réa­li­sa­trice n’est illu­soire ou men­son­ger. Les milices serbes ont effec­ti­ve­ment expul­sé les rési­dents bos­niaques musul­mans de cer­tains quar­tiers d’immeubles col­lec­tifs modernes, elles ont effec­ti­ve­ment géré des « camps-bor­dels » dans des gym­nases, com­pa­rables à celui où Ajla est déte­nue…

Les pro­blèmes tiennent, tout d’abord, à la construc­tion du scé­na­rio. Dani­jel n’est pas seule­ment capi­taine de l’armée serbe, c’est aus­si le propre fils du géné­ral en chef, incar­né par Rade Ser­bed­zi­ja, dans lequel il est bien dif­fi­cile de ne pas voir le géné­ral Rat­ko Mla­dic… Cette « impres­sion » est encore ren­for­cée par le dia­logue tota­le­ment impro­bable entre ce géné­ral et la belle Ajla dans une cham­brée de la caserne. Pour­tant, dans une fic­tion ain­si enra­ci­née dans l’histoire, les héros ne peuvent que croi­ser les per­son­nages réels de l’histoire. C’est un peu comme si l’on vou­lait faire un film sur la résis­tance fran­çaise en lui « inven­tant » un chef qui ne s’appellerait pas De Gaulle mais Dupont, tout en étant lui aus­si géné­ral…

Cet aspect des choses paraî­tra peut-être secon­daire à un spec­ta­teur amé­ri­cain, pour qui le chef mili­taire des Serbes de Bos­nie peut bien se nom­mer Rat­ko, Nebo­j­sa, Pierre, Paul ou Jacques. Il n’en va pas de même pour le public qu’Angelina Jolie affirme viser en prio­ri­té, c’est-à-dire celui de l’ancienne You­go­sla­vie, pour qui Rat­ko Mla­dic est un per­son­nage ô com­bien réel, dont l’arrestation remonte à moins d’un an [Rat­ko Mla­dic a été arrê­té le 22 mai 2011, dans un vil­lage peu dis­tant de Bel­grade, en Ser­bie. Il est en ins­tance de juge­ment devant le TPIY de La Haye. Lire « [L’arrestation de Rat­ko Mla­dic », La valise diplo­ma­tique, 26 mai 2011.]].

Alors que ce « vrai-faux » Mla­dic est fort gênant, Ange­line Jolie joue étran­ge­ment sur les para­mètres de temps et de lieux. Le film est décou­pé en séquences tem­po­relles (prin­temps 1992, hiver 1993, été 1995, etc.) clai­re­ment indi­quées, mais l’on ne sait par contre jamais où l’on se trouve. La ville de Sara­je­vo n’est elle-même nom­mée que par acci­dent, quand Dani­jel doit s’y rendre. Le spec­ta­teur habi­tué des lieux a envie de « recon­naître » Grba­vi­ca ou les immeubles de Dobrin­ja dans le quar­tier qu’habitent Ajla et sa sœur, mais rien ne pré­cise que l’action se déroule bien dans la capi­tale bos­nienne. On ne sait pas où se situe le camp-bor­del.

Or, les épi­sodes mis en scène dans le film se sont pro­duits à des moments et dans des lieux bien pré­cis : l’expulsion des rési­dents bos­niaques des quar­tiers « mixtes » n’a pas eu lieu par­tout. Les camps-bor­dels ont consti­tué une ter­rible réa­li­té dans cer­taines villes, comme Foca, mais pas par­tout.

En fait, c’est comme si Ange­li­na Jolie avait vou­lu faire une sorte d’étrange « best of » de la guerre, repre­nant tous ses épi­sodes les plus tra­giques — et les plus télé­vi­suels. Le comble, de ce point de vue, est atteint, quand la camé­ra longe un camp dans lequel des sil­houettes mas­cu­lines déchar­nées évoquent les « fameuses » pho­tos des camps serbes, dont on sait qu’elles pro­cèdent elles-mêmes en par­tie d’une mise en scène visuelle. Cette image était pour­tant « incon­tour­nable » pour un film comme celui d’Angelina Jolie, qui se pro­pose de repré­sen­ter, de mettre en scène les pires crimes com­mis durant la guerre, tout en les décon­tex­tua­li­sant. C’est à peu près comme si un cinéaste, dési­reux de faire un film sur la Seconde guerre mon­diale emme­nait ses spec­ta­teurs, en deux heures de temps, à Ausch­witz, à Ora­dour-sur-Glane et à Hiro­shi­ma, tout en omet­tant d’ailleurs de pré­ci­ser que la pre­mière de ces loca­li­tés se trouve en Pologne, la seconde dans le Limou­sin et la troi­sième au Japon…

On pour­rait qua­li­fier le trai­te­ment qu’Angeline Jolie inflige à l’histoire de « méthode du parc d’attraction » : il suf­fit de recons­truire dans un petit espace clos le pont du Rial­to, la Tour Eif­fel et le Coli­sée pour repré­sen­ter l’Europe, pour la don­ner à voir. Cette impres­sion d’irréalité est natu­rel­le­ment ren­for­cée par les condi­tions du tour­nage, qui s’est prin­ci­pa­le­ment dérou­lé à Buda­pest, la cinéaste n’ayant pu fil­mer en Bos­nie.

On pour­rait bien sûr objec­ter que ce film reste une fic­tion, et qu’il n’est donc pas une recons­ti­tu­tion docu­men­taire. Par exemple, la guerre de Bos­nie a été magni­fi­que­ment « résu­mée » par No man’s land (2001) de Danis Tano­vic, qui n’a pas hési­té à prendre le par­ti de fil­mer une tra­gé­die clas­sique, res­pec­tant les trois règles de l’unité de temps, de lieu et d’action… Cette per­fec­tion for­melle n’a pas empê­ché le film de connaître un grand suc­cès à tra­vers le monde et même d’obtenir un Oscar. Pour que tienne l’argument d’une « trans­po­si­tion » de la guerre dans la fic­tion, il fau­drait encore que l’on puisse trou­ver une quel­conque uti­li­té méta­pho­rique aux scènes rete­nues par Ange­li­na Jolie, mais la méta­phore ne semble vrai­ment pas être le fort de la réa­li­sa­trice….

Bien au contraire, elle n’épargne rien à ses spec­ta­teurs, rien des scènes de viol ni des scènes de sexe réunis­sant Ajla et le capi­taine Dani­jel — la conco­mi­tance des unes et des autres n’étant d’ailleurs pas l’aspect le moins cho­quant de ce film. Quand l’on sait que celui-ci cherche tout par­ti­cu­liè­re­ment à dénon­cer les vio­lences com­mises contre les femmes durant les guerres, cette « confu­sion » est sur­pre­nante. Le pro­blème ne tient aucu­ne­ment dans l’existence d’une his­toire d’amour entre une Bos­niaque et un Serbe — avant la guerre, ce genre de romance « mixte » était la chose la plus répan­due en Bos­nie-Her­zé­go­vine — mais à la pour­suite de cette idylle dans ces condi­tions par­ti­cu­lières. La ten­ta­tion vient d’ailleurs inévi­ta­ble­ment de com­pa­rer ce film mal­adroit et pom­pier au magni­fique Go West (2005) d’Ahmed Ima­mo­vic, qui pre­nait un par­ti bien plus « pro­vo­ca­teur », en racon­tant, en pleine guerre de Bos­nie, une his­toire d’amour entre deux jeunes hommes, l’un serbe, l’autre bos­niaque…

D’ailleurs, si Ange­li­na Jolie s’est assu­ré­ment beau­coup pré­oc­cu­pée de la vrai­sem­blance his­to­rique de son film, elle ne semble pas avoir eu de tels sou­cis avec la psy­cho­lo­gie des per­son­nages : il faut donc sup­po­ser qu’il est pos­sible de pas­ser ain­si, avec une telle « légè­re­té », de la contrainte à la pas­sion. Il faut aus­si admettre qu’une artiste peintre comme Ajla n’ait de cesse que de tra­ver­ser les lignes de front en chaus­sures à talon pour aller s’extasier devant les toiles de la gale­rie d’art contem­po­rain de Sara­je­vo. La visite de cette gale­rie et les com­men­taires « artis­tiques » qui sont alors infli­gés au spec­ta­teur pour­raient rele­ver du comique de l’absurde si l’ensemble de la scène n’était pas d’un effroyable mau­vais goût.

Dans un entre­tien dif­fu­sé pour pro­mou­voir le film, Ange­li­na Jolie explique qu’elle a été gênée en diri­geant ses propres acteurs, quand elle leur deman­dait de jouer cer­taines scènes trop « dures », comme celles où de vieilles femmes déte­nues doivent de se désha­biller pour dan­ser au bal de la gar­ni­son. Le ciné­ma nous a pour­tant habi­tués depuis long­temps à des scènes bien plus vio­lentes ou bien plus crues. Ce ne sont pas les scènes mon­trées qui mettent mal à l’aise mais leur inser­tion dans un scé­na­rio indi­gent et mal bâti.

A vou­loir « tout » dire et tout mon­trer, à réduire la guerre à une suc­ces­sion de sté­réo­types et d’archétypes (ain­si pour les seconds rôles : il y a, dans les milices serbes — quelle sur­prise ! — des per­vers sadiques et des bons gars un peu benêts), le film manque tota­le­ment son but. A force de décon­tex­tua­li­sa­tion, il n’en arrive plus qu’à déli­vrer ce mes­sage fra­cas­sant : la guerre, quel mal­heur !

Bande annonce du film d’An­ge­li­na Jolie : “Au Pays du Sang et du Miel”