Arte diffuse : Lénine, une autre histoire de la révolution russe

Quelques anecdotes sur le soir de l’insurrection d’Octobre, comme la galère des révolutionnaires pour allumer une lanterne... mais ce n’est pas ce documentaire qui éclairera la lanterne de celles et ceux qui veulent comprendre mieux les grands événements de 1917.

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« Lénine, une autre his­toire de la révo­lu­tion russe »

Arte vient de publier un docu­men­taire sur Lénine[95 min. Réa­li­sé en 2015 par Cédric Tourbe (Pro­duc­teur délé­gué, Réa­li­sa­teur, Scé­na­riste) et écrit par David Cou­jard (un ancien de la Femis, Pro­duc­teur chez [Agat films & Cie]], cen­tré sur l’histoire de la révo­lu­tion de 1917 en Rus­sie. Disons-le tout net : si c’est une « autre his­toire », en tout cas elle a beau­coup de points com­muns avec la même vieille ren­gaine de l’opinion domi­nante : le-tyran-Lénine-assoiffé-de-pouvoir-fait-un-coup‑d’Etat-et-instaure-sa-dictature.

Un mépris pour l’histoire du mar­xisme russe

Pre­miè­re­ment, il faut rele­ver un cer­tain nombre d’affirmations fac­tuel­le­ment fausses :

• A pro­pos de la scis­sion des sociaux-démo­crates russes (mar­xistes) entre men­ché­viks et bol­ché­viks (en 1903), il est dit que « Lénine pro­voque la scis­sion de son par­ti ». Or le par­ti social-démo­crate n’est pas « le par­ti de Lénine » à ce moment-là. Il a par­ti­ci­pé à sa fon­da­tion avec toute la rédac­tion du jour­nal Iskra, avec des diri­geants qui devien­dront men­ché­viks (Mar­tov, Plé­kha­nov…).

• Pour expli­quer la scis­sion, le docu­men­taire ne s’embarrasse pas de nuance : les bol­ché­viks sont ceux pour qui « une avant-garde du pro­lé­ta­riat doit prendre le pou­voir ». Une réécri­ture cari­ca­tu­rale et ana­chro­nique de l’histoire, sachant que la scis­sion de 1903 s’est faite sur un seul point des sta­tuts, à pro­pos des condi­tions d’adhésion au par­ti (plus ou moins exi­geantes vis-à-vis des mili­tants issus de l’intelligentsia). Non seule­ment men­ché­viks et bol­ché­viks, en tant que mar­xistes, étaient convain­cus qu’une révo­lu­tion est un chan­ge­ment réa­li­sé par les masses, mais en plus à cette époque-là, tous-tes étaient convain­cu-e‑s que ce ne serait pas le « pro­lé­ta­riat » qui pren­drait le pou­voir dans la révo­lu­tion à venir.

• Le pre­mier diri­geant du soviet, Nico­las Tch­khéid­zé, n’était pas un socia­liste-révo­lu­tion­naire (SR) mais un men­ché­vik.

Ces élé­ments sur les­quels le docu­men­taire passe très vite peuvent sem­bler anec­do­tiques ou secon­daires, mais cela montre la légè­re­té avec laquelle le sujet est trai­té. Com­ment pour­rait-on accor­der du cré­dit aux juge­ments lapi­daires por­tés sur Lénine (« celui qui a pas­sé toute sa vie à exclure et à divi­ser » comme il est dit à la fin) de la part d’un film qui montre clai­re­ment son igno­rance des forces en pré­sence, des idées qu’elles défendent, etc. ?

Les libé­raux et les socia­listes modé­rés avec le beau rôle

Le film est lar­ge­ment écrit du point de vue du men­ché­vik Nico­las Sou­kha­nov, sans réel­le­ment don­ner d’éléments qui per­mettent de juger de son rôle. On nous dit qu’il a aidé au rap­pro­che­ment du Soviet et de la Dou­ma. C’est un peu plus que cela.

Contrai­re­ment à la façon dont les choses sont pré­sen­tées, les dépu­tés libé­raux de la Dou­ma n’étaient pas des can­di­dats enthou­siastes pour prendre le pou­voir. De nom­breux témoi­gnages montrent qu’ils étaient ter­ro­ri­sés par la foule, et par d’éventuelles repré­sailles du tsar. Quant aux ouvriers et sol­dats, ils votaient exclu­si­ve­ment pour des par­tis socia­listes au Soviet, et n’avaient spon­ta­né­ment aucune sym­pa­thie pour la Dou­ma. Le res­pec­table Sou­kha­nov pense que « le pou­voir qui vient rem­pla­cer le tsa­risme ne doit être que bour­geois » et fait tout pour assu­rer aux libé­raux de la Dou­ma le sou­tien du Soviet, alors qu’en réa­li­té, il fait lui-même un constat très net :

« Le peuple n’é­tait nul­le­ment por­té vers la Dou­ma, il ne s’in­té­res­sait pas à elle et ne son­geait pas du tout à faire d’elle – à titre poli­tique ou tech­nique – le centre du mou­ve­ment. »[[https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr09.htm]]

Cela ne sera pas dit dans le docu­men­taire. Cela change net­te­ment la per­cep­tion don­née aux télé­spec­ta­teur-trices : au lieu de mon­trer qu’il y a eu un effort des socia­listes réfor­mistes pour cana­li­ser le mou­ve­ment vers la Dou­ma (ces domes­tiques de l’ancien régime), celle-ci est pré­sen­tée impli­ci­te­ment comme le débou­ché natu­rel de l’insurrection.

Et natu­rel­le­ment, en contre­par­tie, les bol­ché­viks sont pré­sen­tés comme des fana­tiques qui ne savent pas se conten­ter d’une « démo­cra­ti­sa­tion » de la Rus­sie vou­lue par le peuple.

Kerens­ky (un socia­liste hors par­tis) prend ensuite de l’ampleur dans le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire, qu’il contri­bue à légi­ti­mer. Il ne fait pas de doute qu’il était ini­tia­le­ment popu­laire, étant per­çu comme le plus légi­time repré­sen­tant de la révo­lu­tion par­mi les autres ministres, tous des bour­geois libé­raux. Mais peut-être aurait-il été utile de mon­trer son hypo­cri­sie, lui qui avant la révo­lu­tion ne la sou­hai­tait pas, « de crainte de voir le mou­ve­ment des masses, une fois déclen­ché, tom­ber dans des cou­rants d’ex­trême-gauche et créer ain­si de très grandes dif­fi­cul­tés dans la conduite de la guerre.»[[Témoi­gnage de Vla­di­mir Stan­ké­vitch, cité par Trots­ky dans His­toire de la révo­lu­tion russe]]

Les thèses d’Avril, ou le retour du gou­rou ?

Au len­de­main de la révo­lu­tion de Février, les bol­ché­viks pré­sents en Rus­sie ont une poli­tique peu dif­fé­rente de celles des men­ché­viks. Pour eux la bour­geoi­sie a voca­tion à diri­ger, sui­vant un sché­ma dit mar­xiste, et il faut donc sou­te­nir le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire.

Lorsque Lénine rentre en Rus­sie début avril, il affirme son radi­cal désac­cord, ce qui est pré­sen­té par le docu­men­taire comme de l’intransigeance et du dog­ma­tisme. En réa­li­té Lénine s’éloigne au contraire du dog­ma­tisme (qui ser­vait à cette époque aux socia­listes à jus­ti­fier leur manque d’initiative), et se rap­proche de la posi­tion anti-dog­ma­tique que Trots­ky défen­dait déjà (la « révo­lu­tion per­ma­nente », par­tant de la révo­lu­tion démo­cra­tique pour débou­cher sur une révo­lu­tion socia­liste).

Sa pen­sée évo­lue rapi­de­ment en prise avec les évé­ne­ments. Il affirme qu’il « faut savoir com­plé­ter et cor­ri­ger les vieilles for­mules », met­tant au centre le pou­voir aux soviets, liés plus orga­ni­que­ment aux masses ouvrières et pay­sannes, un pou­voir d’un type nou­veau, « du même type que la Com­mune de Paris de 1871 ».

Le docu­men­taire ne s’intéresse abso­lu­ment pas à cette ana­lyse déve­lop­pée dans les thèses d’Avril. Il va jusqu’à dire que Lénine défend « tout le pou­voir aux soviets » seule­ment après avoir l’avoir enten­du dans des mani­fes­ta­tions d’avril…

Le docu­men­taire déforme par ailleurs com­plè­te­ment la réa­li­té interne du par­ti bol­ché­vik, et se contre­dit lui-même. A plu­sieurs reprises il est dit que « Lénine ordonne ceci ou cela », alors qu’il n’avait aucun pou­voir « d’ordonner ». Le docu­men­taire recon­naît ensuite que le comi­té cen­tral du par­ti le met en mino­ri­té (refu­sant ses thèses d’Avril). La voix off croit alors faire de l’esprit en com­men­tant : « Comme avant garde dis­ci­pli­née on a vu mieux ». Visi­ble­ment, les docu­men­ta­ristes n’ont pas pris la peine de lire ce que vou­lait dire le « cen­tra­lisme démo­cra­tique » pour les bol­ché­viks : une uni­té dans l’action mais aus­si une totale liber­té de dis­cus­sion.

En outre, le docu­men­taire ne cesse de répé­ter que Lénine est « bal­lot­té » par les évé­ne­ments, ne com­prend rien, est un mono­ma­niaque de l’in­sur­rec­tion. Il le fait même pas­ser pour un fou, en s’ap­puyant sur sa femme qui s’in­quié­te­rait pour sa « san­té men­tale ». Pour­tant, la dyna­mique de la révo­lu­tion (que le docu­men­taire est bien obli­gé de retra­cer) montre au contraire que Lénine a su ana­ly­ser très vite les situa­tions, révi­ser ses juge­ments, faire rapi­de­ment des pro­po­si­tions alors que bon nombre de diri­geants socia­listes étaient enfer­més dans leur dog­ma­tisme. En fin de compte, Lénine aura été beau­coup moins bal­lot­té qu’un Kérens­ky, obli­gé de faire piteu­se­ment appel aux forces des bol­ché­viks (après les avoir répri­més), contre le géné­ral Kor­ni­lov qu’il avait lui-même nom­mé…

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Radi­ca­li­sa­tion et dic­ta­ture

En juin, le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire cherche déjà à désar­mer les milices ouvrières bol­ché­viques qui prennent de l’ampleur. Le par­ti pris du docu­men­taire n’est pas tel­le­ment caché, lorsque la voix off dit car­ré­ment « ce serait plu­tôt de bon sens »…

Très peu d’explications sont don­nées sur la poli­tique menée par le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire, et sur les rai­sons de l’essor des bol­ché­viks. On a tout au plus l’impression qu’il s’agit d’une regret­table « radi­ca­li­sa­tion », dérai­son­nable, sous l’effet de la situa­tion sociale com­pli­quée par la guerre. Aucun élé­ment n’est don­né pour faire com­prendre à quel point cette guerre était odieuse (mais après tout la Rus­sie était dans le camp de la France…). Mais sur­tout, aucune réelle atten­tion n’est por­tée sur ce qui se pas­sait dans les usines de Pétro­grad (où les ouvriers ont arra­ché les 8 heures de tra­vail par jour, ce que le gou­ver­ne­ment refu­sait d’acter dans la loi), ou dans les cam­pagnes (où le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire lais­sait intacte la grande pro­prié­té des nobles et la grande misère des pay­sans sans terre).

Bref, ce n’est pas une his­toire du point de vue de la réa­li­té vécue par les masses popu­laires. De ce point de vue non plus, ce n’est pas « une autre his­toire de la révo­lu­tion russe », c’est le prisme habi­tuel.

Il faut pour­tant dire que les bol­ché­viks ont sou­te­nu les pay­sans pauvres dans les cam­pagnes, ont ins­tau­ré le contrôle ouvrier dans les usines, et ont tout fait pour signer la paix au plus vite. Sinon on ne peut com­prendre le sou­tien qu’ils ont eu, à tra­vers une guerre civile impi­toyable impo­sée par les pos­sé­dants et leurs sou­tiens occi­den­taux.

Cela, le docu­men­taire ne le dira pas. Il pré­tend qu’au len­de­main de l’insurrection d’Octobre, les bol­ché­viks se retrouvent seuls au Congrès des Soviets. On ne nous dira donc pas que le par­ti socia­liste-révo­lu­tion­naire scis­sionne, et que son aile gauche forme une majo­ri­té avec les bol­ché­viks.

Nous n’aurons que quelques phrases en guise de conclu­sion : très vite la dic­ta­ture s’installe, point. Si nous pou­vons et devons por­ter un cer­tain nombre de cri­tiques sur la poli­tique de Lénine au pou­voir, ce n’est cer­tai­ne­ment pas pour y oppo­ser un « démo­crate » Kérens­ky. Celui-là même qui gou­ver­nait pour la noblesse contre les pay­san-nes pauvres, pour les patrons contre les ouvriers/ères.

Au final, on appren­dra peut-être quelques anec­dotes sur le soir de l’insurrection d’Octobre, comme la galère des révo­lu­tion­naires pour allu­mer une lan­terne en haut de la for­te­resse Pierre-et-Paul, mais ce n’est pas ce docu­men­taire qui éclai­re­ra la lan­terne de celles et ceux qui veulent com­prendre mieux les grands évé­ne­ments de 1917.

Julien Var­lin, 7 mars 2017, mili­tant anti-capi­ta­liste

Source de l’ar­ticle : ten­dance claire