Au nom du « vrai public », la censure de la culture

L’élitisme qui ne dit pas son nom, c’est celui qui concède au précariat et au prolétariat un folklore médiocre pour justifier et confirmer ce qu’il se proposait de démontrer.

Depuis quelques mois, un même mot d’ordre se fait entendre : les lieux d’art et de culture devraient être des lieux « popu­laires » et « sou­cieux des goûts de cha­cun ». Vague suc­cé­da­né déma­go­gique du « popu­laire » des années 50 défen­du par un Vilar ou un Vitez, le « popu­laire » semble aujourd’hui n’être qu’un vul­gaire cache-sexe pour des poli­tiques cultu­relles popu­listes qui n’hésitent pas à prendre les com­mandes de lieux artis­tiques quand leur pro­gram­ma­tion ne s’ajuste pas aux cahiers des charges muni­ci­paux. Celui qui est tou­jours ins­tru­men­ta­li­sé par le dis­cours d’un « popu­laire » s’abritant der­rière l’étendard de la « démo­cra­tie », c’est le public. Le « vrai » public, enten­dons-nous bien. Celui qu’on dit « empê­ché ». Celui qui comme la véri­té d’X‑Files est tou­jours ailleurs. Et c’est au nom de ce Vrai Public, au nom de ce vague fourre-tout qu’est deve­nu le « peuple », que le « popu­laire » se voit réduit au rang de pro­duit cultu­rel consen­suel. Le « popu­laire » et son « peuple » n’auront, d’ailleurs, jamais été autant mobi­li­sés que depuis qu’on les aura vidés de leur sub­stance en ran­geant au pla­card la lutte des classes et les outils de l’analyse mar­xiste.

Paso­li­ni annon­çait déjà dans les années 60 la puis­sante pro­gres­sion de ce nou­veau fas­cisme, celui du confor­misme, du conser­va­tisme, de l’anti-intellectualisme et de sa suite, la consom­ma­tion cultu­relle. Il semble que depuis le virage à droite des années 80 et depuis les der­nières élec­tions, il trouve sa pleine mesure, comme en témoignent les cas du Forum du Blanc-Mes­nil et de la Pana­cée à Mont­pel­lier [lire ci-des­sous, ndlr]. Le pre­mier s’est vu reti­rer le sou­tien de la mai­rie qui a voté le 13 novembre la sor­tie du conven­tion­ne­ment, met­tant ain­si en péril le deve­nir du lieu. Le second serait sous la menace d’une mise à l’index, le pro­gramme pour l’année 2015 étant gelé jusqu’à une date indé­ter­mi­née. D’un côté comme de l’autre, c’est la même rhé­to­rique popu­liste et pater­na­liste qui pré­tend don­ner le ton en choi­sis­sant, au nom des citoyens, des pro­grammes sans ambi­tion autre que celle de ratis­ser le plus lar­ge­ment pos­sible. Se dif­fuse, ain­si, à gauche comme à droite, un dis­cours anti-éli­tiste qui pri­vi­lé­gie les formes les « moins contrai­gnantes », selon les mots de Karim Bou­med­jane, char­gé de la culture au Blanc-Mes­nil, au détri­ment de l’exigence artis­tique : en temps de crise, l’art est prié de payer son tri­but au social et à un vague « com­mun », qui n’existe que comme figure idéo­lo­gique de la démo­cra­tie, pour jus­ti­fier de son uti­li­té.

Rien de nou­veau sous le soleil. On se sou­vient que le FN avait fait du Centre cho­ré­gra­phique de Rillieux-la-Pape de Maguy Marin l’une de ses prin­ci­pales cibles lors de sa cam­pagne pour les muni­ci­pales. La danse contem­po­raine à Rillieux-la-Pape ? Vous n’y pen­sez pas. Le contri­buable n’a pas à payer pour ça. C’était en 2001. Plus de dix ans plus tard, c’est désor­mais l’UMP qui s’occupe de san­gler les museaux en bran­dis­sant le pavillon réac­tion­naire d’un « popu­laire » qui cache dif­fi­ci­le­ment ses atours popu­listes : en juin, le Théâtre Théo Argence de Saint-Priest voit sa pro­gram­ma­tion ampu­tée de plus de la moi­tié de ses spec­tacles. Les motifs de l’annulation ? La nou­velle mai­rie UMP sou­haite voir à l’affiche du théâtre des formes « plus popu­laires ». Le « popu­laire », comme nous l’explique l’édito de sai­son qui n’est d’ailleurs pas signé par la direc­trice du lieu, Anne Cou­rel, lit­té­ra­le­ment menot­tée par les déci­sions muni­ci­pales et licen­ciée depuis, mais par le mai(t)re de Saint-Priest, et sa pre­mière adjointe à la Culture (avec majus­cule), c’est donc enfon­cer les portes, de pré­fé­rence ouvertes : « L’accès à la culture ne se fait pas par une seule porte d’entrée. Cha­cun doit pou­voir venir avec sa sen­si­bi­li­té, sa liber­té, ses goûts ; voir ou entendre ce qu’il aime. »

Qu’il s’agisse du FN, de l’UMP ou du PS, la mode semble être aujourd’hui à une resu­cée molle du terme « popu­laire », vague che­wing-gum qui passe de bouche en bouche, et semble se résu­mer à ce concept flou : le plus petit déno­mi­na­teur com­mun est la seule chose à laquelle doit pou­voir se rame­ner une œuvre pour échap­per au constat d’élitisme. On serait ten­té d’en rire (jaune) si cette réap­pro­pria­tion popu­liste du popu­laire ne s’exprimait pas par une poli­tique de cen­sure, qu’elle soit ins­ti­tu­tion­nelle (comme dans les cas pré­cé­dents) ou plus sim­ple­ment réac­tion­naire : les cas de Brett Bai­ley, Mac Car­thy, Rodri­go Gar­cia, Romeo Cas­tel­luc­ci, Céline Sciam­ma ou Ben­ja­min Parent sont là pour nous le rap­pe­ler.

« Popu­laire » désigne pour­tant tout autre chose que la somme de ces com­pro­mis : il est le nom qui rap­pelle que l’expérience esthé­tique est le fruit d’un appren­tis­sage, ce qui signi­fie que le public n’existe pas mais qu’il est construit, atten­du, espé­ré ou mépri­sé par des œuvres qui des­sinent pour lui la carte de ses pos­si­bi­li­tés ; que chacun(e) — quel(le) qu’il(elle) soit — est en mesure de déci­der de ce qui l’intéressera ou non — car la Prin­cesse de Clèves cir­cule en toute main — ; que la culture ne sau­rait se réduire à une vague col­lec­tion d’objets dis­po­sés sur des éta­gères muni­ci­pales pour jus­ti­fier du deve­nir des res­sources fis­cales, mais qu’elle est d’abord une série de rela­tions indi­vi­duelles et col­lec­tives construites avec ceux-ci ; que l’art n’est pas qu’un diver­tis­se­ment com­pen­sa­toire et qu’il peut être une manière d’organiser le pes­si­misme et de dis­tri­buer dans le réel l’élan du nou­veau.

Si on inter­roge ce que cherchent à construire ceux qui s’appuient sur cette répar­ti­tion fal­si­fiée qui vou­drait dis­tri­buer d’un côté l’art éli­tiste — excluant car réser­vé aux élus et nobles éclai­rés -, et de l’autre une culture diver­tis­sante, tout public, pour cha­cun plus que pour tous, que voit-on ? Que masque cette mobi­li­sa­tion d’une frac­ture pure­ment idéo­lo­gique, sinon l’abandon du pro­jet éman­ci­pa­toire par l’art et la culture au pro­fit d’une poli­tique de répa­ra­tion sociale si pos­sible rapide, peu coû­teuse et consen­suelle. Car c’est bien à ces inéga­li­tés — éco­no­miques, sociales cultu­relles — qui dis­tri­buent les inéga­li­tés d’accès aux œuvres qu’il faut s’attaquer, et non aux juge­ments de sur­face qui n’en sont que les symp­tômes.

C’est à ces fabriques de l’exclusion qu’il faut s’en prendre, en inter­ro­geant cette logique de dis­tri­bu­tion pou­ja­diste qui décide, en met­tant au rebut les ques­tions de classe, de ce qui fait écart et de ce que « peut/veut » voir le peuple.

L’élitisme qui ne dit pas son nom, c’est celui qui concède au pré­ca­riat et au pro­lé­ta­riat un folk­lore médiocre pour jus­ti­fier et confir­mer ce qu’il se pro­po­sait de démon­trer.

Bar­ba­ra MÉTAIS-CHASTANIER. Maître de confé­rences en lit­té­ra­ture fran­çaise contem­po­raine, dra­ma­turge

Source de l’ar­ticle : Libé