Capitaine Thomas Sankara

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Critique du film Capitaine Thomas Sankara de Christophe Cupelin par Olivier Barlet.

Le corps de San­ka­ra n’a jamais été retrou­vé. On se sou­vient que celui de Lumum­ba non plus. C’est par là que com­men­çait Raoul Peck dans la fic­tion qu’il lui consa­crait, et c’est par là que com­mence Chris­tophe Cupe­lin dans le docu­men­taire hyper­do­cu­men­té qu’il dédie à San­ka­ra. Lui qui a vécu au Bur­ki­na à cette époque, cela fait 25 ans qu’il porte ce film et en ras­semble les élé­ments, et deux ans qu’il le réa­lise pour arri­ver à un film com­po­sé uni­que­ment d’ar­chives, sans inter­views. Que reste-t-il de San­ka­ra, si ce n’est son corps ? Essen­tiel­le­ment sa parole. C’est de ce par­ti pris que part le film. Cela aurait pu être la mémoire qu’en ont les Bur­ki­na­bés ou le reste du monde, cela aurait pu être le mythe qu’est deve­nue la figure his­to­rique, cela aurait pu être les forces et les ambi­guï­tés d’une révo­lu­tion afri­caine dans un monde qu’elle déran­geait, cela aurait aus­si pu être une enquête sur les cir­cons­tances de sa mort mais le choix de Cupe­lin porte avant tout sur ce que l’homme avait à dire à son peuple et au monde.

San­ka­ra avait les mots, la fougue, la sim­pli­ci­té, l’in­té­gri­té et la per­ti­nence du pro­pos. Il lut­tait pour l’au­to­no­mie de son pays face aux dépen­dances exté­rieures et pour un déve­lop­pe­ment endo­gène. Une véri­table fas­ci­na­tion en résulte pour cette grande figure qui croyait à ce qu’il fai­sait et qui savait ce qu’il ris­quait. Cupe­lin en tire un pas­sion­nant por­trait, mais en l’ab­sence de témoi­gnages de ses proches ou témoins, on sau­ra peu de l’homme, tant ses dis­cours prennent le des­sus, jus­qu’à ce qu’en fin de film, il fasse état de ses doutes devant une jour­na­liste. À l’heure où il n’est plus oppor­tun d’at­tendre des hommes pro­vi­den­tiels, ce film-hom­mage contri­bue dès lors à entre­te­nir le mythe du lea­der cha­ris­ma­tique et risque ain­si d’in­vi­ter à attendre l’ar­ri­vée du sau­veur plu­tôt que de prendre son des­tin en mains.

Cupe­lin était conscient du risque et cherche à le conju­rer par tout un jeu de déca­lages et dis­tan­cia­tions. Il manie par exemple assez sys­té­ma­ti­que­ment la colo­ri­sa­tion et l’i­ri­sa­tion des archives des jour­naux télé­vi­sés fran­çais, qui virent ain­si au vio­let ou au vert, ce qui en ren­force la sub­jec­ti­vi­té et la par­tia­li­té. Cette com­bi­nai­son de sources audio­vi­suelles et télé­vi­suelles lui per­met d’é­vo­quer dans quel envi­ron­ne­ment agres­sif cette révo­lu­tion évo­luait. Ils sont mis en paral­lèle avec d’autres docu­ments met­tant en valeur les actions d’une révo­lu­tion qui a fait pas­ser le taux de sco­la­ri­sa­tion de 4 à 22 % et entre­pris des cam­pagnes contre les muti­la­tions sexuelles et l’ex­ploi­ta­tion de la femme, mais qui a aus­si fer­mé d’au­to­ri­té les boîtes de nuit pour leur pri­vi­lé­gier les bals popu­laires, mobi­li­sé la popu­la­tion pour de grands chan­tiers comme la construc­tion d’une voie fer­rée ou de bar­rages, ou encore ins­tau­ré un tri­bu­nal popu­laire révo­lu­tion­naire pour juger les pro­fi­teurs.

Posée en alter­nance avec les dis­cours média­tiques géné­rés à l’é­poque par l’é­ton­ne­ment et la crainte face à l’ar­ri­vée d’un nou­veau lea­der révo­lu­tion­naire, la per­ma­nente invo­ca­tion du peuple comme seul déci­deur et maître que ne cesse d’é­vo­quer San­ka­ra finit par appa­raître comme déri­soire. La même iro­nie s’ins­talle face à la lita­nie des à bas ! suite à la liste des maux et exploi­teurs qui oppriment le peuple. D’au­tant plus que San­ka­ra déve­loppe par ailleurs un dis­cours diri­giste, jus­ti­fiant l’or­ga­ni­sa­tion rigide et les cam­pagnes d’ac­tions qu’il impose à ce même peuple, et notant que pour des illet­trés, le secret du vote n’est pas sou­hai­table. Une heu­reuse ambi­guï­té s’ins­talle ain­si, ren­for­cée par le côté déjan­té des colo­ri­sa­tions d’ar­chives, le goût géné­ra­li­sé pour l’i­ma­ge­rie et un rythme glo­bal qui font davan­tage pen­ser à la bande des­si­née qu’à un por­trait his­to­rique.

Si cette ambi­guï­té est bien­ve­nue, c’est qu’elle implique une dis­tance avec la figure du père poli­tique dont on mesure davan­tage aujourd’­hui les limites et les dan­gers à la lumière des dérives dic­ta­to­riales qu’elle a engen­drées. Autant les posi­tions et dénon­cia­tions de San­ka­ra sont aujourd’­hui encore d’une impres­sion­nante pres­cience et actua­li­té, comme son appel à boy­cot­ter la dette col­lec­ti­ve­ment ou à pro­duire loca­le­ment pour aller vers l’au­to­suf­fi­sance, autant il était impor­tant de situer sa révo­lu­tion dans le contexte d’une époque et d’un type de rap­port au peuple mêlant diri­gisme et res­pect.

Des anec­dotes comme le vol d’une voi­ture et la ten­ta­tive de vol d’un avion au régime libyen sont posées (en tant qu’é­clai­rage sur les accu­sa­tions récur­rentes d’in­féo­da­tion à la Libye) sans qu’il soit offert au spec­ta­teur d’en dou­ter, le réa­li­sa­teur repre­nant à son compte sans sour­ciller les sources qu’il uti­lise. On touche là à l’am­bi­va­lence des docu­men­taires uni­que­ment com­po­sés d’ar­chives et construits comme une mosaïque signi­fiante. Mais ce qui per­met à Capi­taine Tho­mas San­ka­ra d’é­chap­per à la mani­pu­la­tion du spec­ta­teur est sa claire reven­di­ca­tion de l’hom­mage à l’homme autant qu’au poli­tique. Le film peut ain­si être pour le néo­phyte le départ d’un inté­rêt que l’a­bon­dance de livres et films sur le sujet peut nour­rir. Ceux qui dis­posent déjà de davan­tage d’élé­ments de mémoire y trou­ve­ront matière à infor­ma­tion et réflexion. On l’a com­pris, dans tous les cas, la vision du film s’im­pose.
Oli­vier Bar­let

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