Confondre l’ennemi sans se confondre avec lui. Par François Niney

Comment filmer quelqu'un, l'interroger, étant entendu tout de même qu'on ne saurait s'entendre ?

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« C’est lorsque les pré­ju­gés entrent en conflit ouvert avec la réa­li­té qu’ils com­mencent à deve­nir dan­ge­reux et que les hommes qui pensent ne se sentent plus pro­té­gés par eux, com­mencent à les dévi­der et à en faire le fon­de­ment de cette sorte de théo­rie per­verse que nous appe­lons ordi­nai­re­ment les idéo­lo­gies ou les visions du monde.

Contre ces idéo­lo­gies qui naissent à par­tir des pré­ju­gés, il est inutile de dres­ser une vision du monde oppo­sée : il faut sim­ple­ment ten­ter de rem­pla­cer les pré­ju­gés par des juge­ments.

Pour ce faire, il est inévi­table de rame­ner les pré­ju­gés eux-mêmes aux juge­ments qu ‘ils recèlent en eux, et ces juge­ments à leur tour doivent être rame­nés aux expé­riences qu ‘ils recèlent et qui leur ont don­né le jour. »


Han­nah Arendt,

Qu ‘est-ce que la poli­tique ? Seuil, 1995.

On ne filme bien que ce qu’on aime, dit-on. Pour­tant, l’es­prit de jus­tice ou de révolte, la volon­té de s’op­po­ser, de dénon­cer voire de régler des comptes n’est pas un moindre aiguillon. Et l’his­toire du docu­men­taire regorge autant de bonnes causes que d’in­di­gna­tions et de dénon­cia­tions. Reste à savoir qui est l’en­ne­mi ?

Un adver­saire, c’est une affaire per­son­nelle ou un affron­te­ment que l’on peut conte­nir dans cer­taines règles du jeu. Un enne­mi, ça concerne une com­mu­nau­té et ça implique une vio­lence col­lec­tive, donc un public auquel on désigne jus­te­ment l’en­ne­mi du doigt. Pro­pa­gande ou pro­sé­ly­tisme : mes enne­mis sont les vôtres. Atten­tion dan­ger !

Certes, on ne se recon­naît pas tous a prio­ri les mêmes enne­mis. Et il y a les enne­mis décla­rés, comme les guerres, et les enne­mis du peuple, à l’é­tat latent ou viru­lent. Mais l’ex­pres­sion « se recon­naître un enne­mi » tra­hit clai­re­ment et le degré d’im­pli­ca­tion per­son­nelle, et la volon­té de pro­duire publi­que­ment ledit enne­mi pour le faire recon­naître comme celui de nous tous.

Sachez recon­naître votre enne­mi : ce titre d’un film de Frank Capra et Joris Ivens contre le Japon (der­nier de la série amé­ri­caine Pour­quoi nous com­bat­tons), condense un ter­rible et vaste pro­gramme : celui du docu­men­taire de dénon­cia­tion. Reste qu’on ne traite pas l’en­ne­mi de la même façon en le mon­trant vu d’a­vion comme cible à bom­bar­der ou de plain-pied comme poli­ti­cien en cam­pagne.

Com­ment fil­mer l’en­ne­mi sans le dia­bo­li­ser, l’exo­ti­ser, sans tom­ber soi-même dans la pire pro­pa­gande, mais sans pour autant se faire son porte-parole, ni même entrer en pour­par­lers avec lui, car l’en­ne­mi reste celui avec lequel il n’y a pas de dis­cus­sion pos­sible ?

Condi­tion­nel

Réus­sir un film, c’est trou­ver la bonne dis­tance entre les per­son­nages (ou les per­sonnes) et les rôles qu’ils tiennent, entre les pro­ta­go­nistes et la camé­ra, entre l’i­mage et le spec­ta­teur. Le ciné­ma moderne innove depuis Hit­ch­cock, Ros­sel­li­ni et le “ciné­ma-véri­té” parce qu’il filme non plus (ou pas seule­ment) une his­toire toute faite, les faits accom­plis, mais l’é­cart ou le pas­sage entre réa­li­té et fic­tion (Godard), image objec­tive et image men­tale (Anto­nio­ni), contraintes réelles et jeu des pos­sibles (Kia­ros­ta­mi). Ce qui manque peut-être le plus au ciné­ma direct d’au­jourd’­hui conta­mi­né qu’il est par le rea­li­ty-show télé­vi­suel c’est cette touche de condi­tion­nel, si bien maniée par Mar­ker dans ses mon­tages com­men­tés. Ce condi­tion­nel iro­nique, pathé­tique, oni­rique, cri­tique qui fait que le film est tou­jours plus et moins que ce que je vois : s’y pro­filent l’ombre d’un autre film han­tant celui que je regarde et la pro­jec­tion d’un film qui reste à faire, dont l’i­ma­gi­naire du spec­ta­teur tout autant que du cinéaste est convié à être l’au­teur. Com­ment fil­mer l’en­ne­mi ? Cette ques­tion met le ciné­ma direct en demeure d’in­tro­duire for­cé­ment un écart ou du condi­tion­nel, sous peine d’y perdre son âme ou du moins la face.

Le pla­teau et le facho

Pla­teaux équi­li­brés, repor­tages déga­gés (ain­si l’emploi indif­fé­ren­cié du terme « bel­li­gé­rants » dans le conflit you­go­slave), absence de point de vue (reven­di­quée même par Chris­tophe Otzen­ber­ger pour sa chro­nique sur La Conquête de Cli­chy par Didier Schul­ler) : la foi des médias dans l’ob­jec­ti­vi­té se trouve embar­ras­sée face à des per­son­nages dont les pro­pos tendent à l’in­ci­ta­tion à l’ex­clu­sion et aux crimes (racistes, fas­cistes, inté­gristes, ter­ro­ristes). L’es­pace public sup­po­sé démo­cra­tique doit-il être ouvert aux enne­mis de la démo­cra­tie ? « Pas de liber­té pour les enne­mis de la liber­té », pro­cla­mait naguère un slo­gan com­mu­niste. Un tel slo­gan appa­raît aujourd’­hui comme un enne­mi de la liber­té… d’in­for­mer.

Doit-on pour autant ser­vir la soupe sur un pla­teau aux idéo­logues tota­li­taires ? La télé­vi­sion idéal de trans­pa­rence, vitrine du tout consom­mable ren­contre ici ses propres limites. Car les visions du monde ostra­cistes et dog­ma­tiques, les plus for­te­ment sim­plistes et déma­go­giques, sont celles qui manient le mieux les cli­chés et doublent le média de masse sur son ter­rain : celui des fausses évi­dences et des pré­ju­gés. A pro­pos des tech­niques média­tiques qui court-cir­cuitent les ins­ti­tu­tions repré­sen­ta­tives en rap­pro­chant hommes forts et célé­bri­tés du public, Wal­ter Ben­ja­min écri­vait déjà en 1935 : « D’où une nou­velle sélec­tion, une sélec­tion devant l’ap­pa­reil ; ceux qui en sortent vain­queurs sont la vedette et le dic­ta­teur. » (L ‘Œuvre d’art à l’ère de sa repro­duc­ti­bi­li­té tech­nique).

Ain­si chaque pas­sage de J.M. Le Pen à la télé­vi­sion sou­lève-t-il pra­ti­que­ment la même polé­mique : savoir si la démo­cra­tie y oblige ou si la télé­vi­sion devient son obli­gée ? La télé­vi­sion se trouve là désta­bi­li­sée. Elle qui est le porte-parole de tous les pou­voirs éta­blis, l’é­tal des repré­sen­tants d’o­pi­nion, le super­mar­ché de l’é­tat des choses, ne sait com­ment se décol­ler d’une parole de boni­men­teur qui dénonce l’é­tran­ger, la cor­rup­tion des autres repré­sen­tants et pro­met le retour au petit com­merce bien de chez nous. Appa­reil d’en­tre­tien des ménages, la télé­vi­sion se voit débor­dée par ceux qui pro­mettent à l’é­cran mieux que les spots Omo le net­toyage des foyers fran­çais et la grande les­sive natio­nale. La publi­ci­té démo­cra­tique flatte la ména­gère, qu’elle méprise en sous-main, pour lui four­guer sa mar­chan­dise. Le déma­gogue, lui, rend ce mépris mani­feste, il clame le mépris des mépri­sés, il s’en réclame, s’en fait l’agent déter­gent pour le retour­ner contre l’autre, contre le corps étran­ger et contre l’é­ga­li­ta­risme hypo­crite, au nom de la dif­fé­rence « vraie ». Les Incon­nus ont fort bien appré­hen­dé cette logique du pire dans leur paro­die de L’Heure de véri­té : au fur et à mesure que le poli­ti­cien, non sans une cer­taine coquet­te­rie, avoue ses crimes, sa cote monte. Le prix de la sin­cé­ri­té ! On voit là une par­faite illus­tra­tion de cette pri­mau­té de renon­cia­tion (« c’est vrai que je vous parle ») sur l’é­non­cé (peu importe si ce qui se dit est vrai), dans laquelle Umber­to Eco a recon­nu la marque de la néo-télé­vi­sion de com­pa­gnie (TV : la trans­pa­rence per­due, in La Guerre du faux, Essais Gras­set, Poche 1985 ). Mais bien avant les médias de masse, pro­phètes et tri­buns connais­saient l’arme cha­ris­ma­tique abso­lue, celle qui fait opi­ner les foules : la tau­to­lo­gie… grâce à laquelle le plus tota­li­taire paraît le plus logique.

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Mau­vaise cause et mau­vais effet

Com­ment fil­mer le cau­seur d’une mau­vaise cause en évi­tant l’adhé­sion. Il faut d’une manière ou d’une autre jouer du second degré : tâche pra­ti­que­ment inter­dite à l’ac­tua­li­té TV qui cultive exclu­si­ve­ment le pre­mier degré au nom de l’ob­jec­ti­vi­té, de l’é­vi­dence, de l’ab­sence de point de vue. Le jour­nal TV est sans par­ti-pris, il est le point de vue de per­sonne, c’est à dire de tout le monde, comme le Pré­sident est pré­sident de tous les Fran­çais. Prendre posi­tion, ce serait être par­ti­san, donc exclure.

Cette neu­tra­li­té bien­veillante repose sur une fic­tion éga­li­taire : à savoir que toutes les opi­nions auto­ri­sées se valent (et quand elles ne sont plus auto­ri­sées, elle ne valent tout sim­ple­ment plus rien). L’au­to­ri­té tient lieu de légi­ti­mi­té. Comme l’é­cri­vait Serge Daney : « La télé­vi­sion dit vrai et elle informe abso­lu­ment. A un détail près : le seul monde dont elle ne cesse de nous don­ner des nou­velles, c’est le monde vu du pou­voir (comme on dit “la terre vue de la lune”). C’est là son seul réel. Com­ment sau­rions-nous sans elle qui a du pou­voir et qui ne vaut rien ? Elle est une cota­tion en bourse géné­ra­li­sée, deve­nue litur­gie. » (Mon­tage obli­gé, Cahiers du ciné­ma n°442). Seuls les diri­geants déchus seront éven­tuel­le­ment recon­nus comme enne­mis du peuple. C’est cette logique binaire qui fait que le Pré­sident Ceau­ces­cu par exemple n’est recon­nu dic­ta­teur qu’a­près sa chute.

Mais voi­ci qu’une bande vidéo, d’as­pect ama­teur, vient nous exhi­ber le tyran et son épouse jugés par un tri­bu­nal mili­taire et som­mai­re­ment exé­cu­tés. Mais sont-ce bien leurs corps ? Vidéo trouble, juges ano­nymes, juge­ment clan­des­tin, sen­tence expé­di­tive, tout contri­bue au malaise du spec­ta­teur. Au lieu de voir la jus­tice ren­due solen­nel­le­ment en place publique, nous la voyons admi­nis­trée à huis-clos, au fond d’une salle de classe ano­nyme comme un com­plot. Cette sinistre paro­die semble s’ap­pa­ren­ter davan­tage aux pra­tiques du tyran déchu qu’à l’ou­ver­ture démo­cra­tique que lais­sait espé­rer sa chute. La dis­tri­bu­tion des rôles de bour­reau et vic­time s’est inver­sée mais la mise en scène de ce pitoyable rea­li­ty-show reste du genre pro­pa­gande tota­li­taire. Ce pro­cès à la sau­vette n’est pas le pre­mier acte d’une démo­cra­tie nou­velle, mais le der­nier acte de la tyran­nie. La mani­pu­la­tion est telle que l’an­cien dic­ta­teur finit par appa­raître comme la vic­time ! Trai­ter l’en­ne­mi comme il a pu trai­ter ses propres vic­times paraît ajou­ter davan­tage à l’in­jus­tice qu’à la jus­tice.

Sachez recon­naître votre enne­mi

La solu­tion appa­rem­ment la plus radi­cale pour se défaire de l’en­ne­mi, le tenir à dis­tance, le vouer à la haine et à la des­truc­tion, c’est de le déshu­ma­ni­ser, le dia­bo­li­ser, en dégra­dant son image, en cari­ca­tu­rant son dis­cours : tout ce qui est humain lui est étran­ger, sa sur­vie signi­fie­rait notre mort. La pro­pa­gande des dif­fé­rents camps au cours de la der­nière guerre mon­diale en offre cent exemples. Si les idéo­lo­gies dif­fèrent évi­dem­ment, la méthode est étran­ge­ment simi­laire.

A l’aide d’un mon­tage com­men­té bien assé­né, uti­li­sant l’a­mal­game, retour­nant les images de la pro­pa­gande enne­mie contre elles-mêmes, leur oppo­sant son propre et salu­taire idéal,
 — 1. on pré­sente l’autre (le juif, le nazi, le trots­ko-fas­ciste, le nip­pon, sui­vant les cas) comme mons­trueux, inhu­main = répul­sion du spec­ta­teur ;
 — 2 ; on le montre comme dan­ge­reux, fana­tique  —  peur panique du spec-
tateur ;
 — 3. on jus­ti­fie la néces­si­té de l’ex­ter­mi­ner = sou­la­ge­ment exal­té du spec­ta­teur.

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Le film

Sachez recon­naître votre enne­mi, réa­li­sé conjoin­te­ment par le roi de la comé­die libé­rale amé­ri­caine Capra et le com­mu­niste pro­chi­nois Ivens, est un exemple cano­nique de cette méthode xéno­phobe et cathar­tique. Le Japon est d’a­bord pré­sen­té comme exo­tique et pas chré­tien, culti­vant depuis tou­jours la néga­tion de l’in­di­vi­du au pro­fit de la domi­na­tion des­po­tique : sacri­fice à l’in­té­rieur, expan­sion à l’ex­té­rieur, sei­gneurs de guerre san­gui­naires. Puis mon­tage cres­cen­do en trois temps :

1 ; Plans d’u­sines et de pauvres arti­sa­nats, tirés aus­si bien de films indus­triels que de fic­tions, tra­duisent la sur­ex­ploi­ta­tion inté­rieure. (Ils sont sans pitié !).

2. Mar­te­lé par des coups de canon, avec ces mots : « sweat for guns, sweat for ships, sweat for planes » (la sueur pour des canons, la sueur pour des croi­seurs, la sueur pour des chas­seurs), un mon­tage alter­né de plans d’ar­me­ments montre cette sur­ex­ploi­ta­tion natio­nale toute ten­due vers l’ef­fort de guerre. (La pitié cède à la frayeur).

3. Scan­dés par un mar­teau-pilon sidé­rur­gique, des plans d’é­co­liers enré­gi­men­tés, d’en­traî­ne­ments aux arts mar­tiaux, de manœuvres mili­taires démontrent le condi­tion­ne­ment et la fana­ti­sa­tion bel­li­queuse au tra­vail. (La frayeur tourne à la panique).

La séquence culmine dans un tra­vel­ling fas­ci­nant et ter­ri­fiant sur une bataille de bâtons : se refer­mant sur la camé­ra comme une fer­me­ture éclair, une défer­lante d’es­cri­meurs nip­pons vêtus de masques et de cui­rasses évoque irré­sis­ti­ble­ment des sau­te­relles ou des ter­mites ; le cli­que­tis des bâtons pro­duit un bruit de man­di­bules et le Vol du bour­don vient ren­for­cer la pho­bie pro­vo­quée chez le spec­ta­teur. (Angoisse… com­ment s’en débar­ras­ser ?). La bombe insec­ti­cide sera celle d’Hi­ro­shi­ma.

Evi­dem­ment, ces docu­men­taires de guerre totale montrent tou­jours l’en­ne­mi vu d’a­vion, l’Alien ano­nyme, corps étran­ger grouillant dans l’ex­té­rio­ri­té, la mons­truo­si­té (dénué d’in­ti­mi­té humaine), prêt donc à être bom­bar­dé. Le terme « recon­naître l’en­ne­mi » s’en­tend au sens de recon­nais­sance aérienne, le contraire de « connaître ». Une vue de l’in­té­rieur ris­que­rait en effet de faire connais­sance avec l’en­ne­mi de l’hu­ma­ni­ser.

Un contre­champ sous les bombes qu’on lui envoie pour­rait le « vic­ti­mi­ser ».
Pour neu­tra­li­ser tout effet indé­si­rable de ce type (que les tech­niques du direct ris­que­raient de dra­ma­ti­ser encore), la pro­pa­gande mili­taire occi­den­tale moderne au cours d’une guerre se vou­lant certes plus cir­cons­crite, moins dia­bo­lique, plus « cli­nique » a eu l’heu­reuse ini­tia­tive de car­ré­ment faire dis­pa­raître l’en­ne­mi. Dans le jeu vidéo Tem­pête du désert, l’en­ne­mi n’existe plus que comme cible vir­tuel (dans le col­li­ma­teur laser) et dégât maté­riel (esti­ma­tions et bilans chif­frés). La croi­sade au nom du bon Dieu  —  encore appe­lé à la res­cousse par les bel­li­gé­rants de 1940 a fait long feu. La dia­bo­li­sa­tion de l’en­ne­mi et la glo­ri­fi­ca­tion du corps à corps ne sont plus d’ac­tua­li­té, ils pro­duisent désor­mais un effet néga­tif ; les mili­taires l’ont com­pris à leurs dépens avec les repor­tages sur le Viet­nam. Place donc à la guerre objec­tive, à la guerre « cli­nique » où l’en­ne­mi dési­gné n’a plus de corps, il est une image vir­tuelle comme dans les simu­la­tions de vol ou les krieg­spiel.

Et les morts (on s’é­tonne qu’il y en ait encore) ne sont que des chiffres invi­sibles, guère dif­fé­rents des sta­tis­tiques des week-ends meur­triers sur les routes. Si bien que plu­sieurs obser­va­teurs ont fini par se deman­der, comme Jean Bau­drillard, si la guerre du Golfe avait vrai­ment eu lieu ?

L’en­ne­mi de l’in­té­rieur

Mais la haine, sté­ri­li­sée là, dans le cadre d’une guerre inter­na­tio­nale télé­vi­sée, semble res­sor­tir ici, à l’in­té­rieur, dans la guerre civile, décla­rée ou lar­vée. Autant d’in­té­grismes, autant d’ex­clu­sives, autant d’en­ne­mis
de l’in­té­rieur !

De ces crises d’i­den­ti­té explo­sives, le conflit you­go­slave illustre la ver­sion décla­rée ; l’Al­gé­rie la ver­sion lar­vée. En tout cas, l’en­ne­mi n’est plus là-bas, en pays voi­sin, il est de plain-pied avec moi, c’est mon voi­sin. L’in­té­grisme inté­rio­rise les notions d’ap­par­te­nance et de patrie. Il reporte à l’in­té­rieur la fron­tière qui fit les guerres natio­nales. Il l’ins­crit d’emblée en terme de ségré­ga­tion et de dépor­ta­tion, ancrages des sys­tèmes tota­li­taires modernes. La véri­té de l’in­té­grisme, c’est le ghet­to et le camp. C’est pour­quoi les nazis (Le Ghet­to de Var­so­vie) comme les sta­li­niens (archives du NKVD dans Le Pou­voir de Solov­ki de Mari­na Gol­dovs­kaia) se sont fait un devoir moral de fil­mer leur pre­mier ghet­to ou leur pre­mier camp, non bien sûr comme une anti­chambre de la mort, mais comme une enclave exem­plaire dans la pers­pec­tive de l’é­di­fi­ca­tion de l’ordre nou­veau.

Pour l’in­té­griste (de la race pure, de la reli­gion pure, de la nation totale), c’est par défi­ni­tion (et par tra­di­tion) dans les vieux pots qu’on fait la meilleurs soupe. Pour fil­mer l’en­ne­mi, tous ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi, les bonnes vieilles recettes du mon­tage de pro­pa­gande fas­ciste et xéno­phobe res­tent donc indé­pas­sables. Inutile de s’y attar­der. En revanche, pour qui n’est pas soi-même inté­griste, fil­mer l’en­ne­mi poli­tique, l’en­ne­mi non offi­ciel­le­ment décla­ré, sou­lève des dif­fi­cul­tés.

Com­ment fil­mer quel­qu’un, l’in­ter­ro­ger, étant enten­du tout de même qu’on ne sau­rait s’en­tendre ? De plain-pied avec l’en­ne­mi, la voie du ciné­ma direct est étroite, entre la cari­ca­ture facile et la com­pré­hen­sion cou­pable, entre l’in­di­gna­tion et la valo­ri­sa­tion, entre les écueils de la dia­bo­li­sa­tion et de la vic­ti­mi­sa­tion. Voyons quelques figures de ce sla­lom ris­qué.

Auto­por­traits en uni­forme

José-Maria Ber­zo­sa prend l’en­ne­mi et son image à contre-pied. Loin de cher­cher à s’op­po­ser à l’i­mage du dic­ta­teur Pino­chet, dans Chi­li Impres­sions, il la théâ­tra­lise, en enflant le déco­rum, le pro­to­cole et les déco­ra­tions, la sur­charge baroque mili­taire, sur laquelle vient tran­cher la pla­ti­tude des phrases toutes faites, balourdes d’être ano­dines.

Pas ques­tion de dia­logue, c’est son impos­si­bi­li­té même qui est scé­no­gra­phiée. Aban­don­nant toute idée d’in­for­mer (le cinéaste sup­pose le spec­ta­teur aver­ti), toute vaine pré­ten­tion jour­na­lis­tique à poser des ques­tions démo­cra­tiques à un tyran, Ber­zo­sa laisse s’é­pa­nouir sa langue et sa gueule de bois, et l’eau de rose des bons sen­ti­ments hypo­crites. Dis­ciple de Buñuel, Ber­zo­sa pro­voque un bien­heu­reux effet de kitsch ridi­cule, de rigi­di­té gro­tesque : rance digni­té feinte comme une toile peinte qui ne semble dis­si­mu­ler les sinistres cou­lisses qu’aux seuls yeux du Prince, incar­nant à lui seul l’ordre natio­nal. L’en­ne­mi, le cinéaste se l’en­cadre, au sens le plus doré du mot. Dans son por­trait d’I­di Amin Dada, Bar­bet Schroe­der pousse plus loin le bou­chon et joue un jeu plus ris­qué. Il tend au des­pote le miroir flat­teur de sa camé­ra pour que celui-ci y mire sa gran­deur et ses exploits. Le film joue cyni­que­ment sur le nar­cis­sisme naïf du tyran et l’au­to-dénon­cia­tion dont il se fait l’ac­teur et la vic­time.

Il y a du La Fon­taine dans cette fable immo­rale, d’au­tant que le géné­ral se croit le roi des ani­maux alors même qu’il devient la fable des hommes. Le film fonc­tionne sur l’é­cart, maquillé à la prise de vue et creu­sé au mon­tage, entre la vision de « son » monde que croit impo­ser le héros, et la vision iro­nique qu’en prend le spec­ta­teur aver­ti de tant de crimes. Cer­tains ont cru voir l’ombre du racisme dans ce por­trait ubuesque d’un des­pote afri­cain. Mais le malaise ne vient-il pas plu­tôt de la cari­ca­ture du pou­voir colo­nial que nous ren­voie, à son corps défen­dant, l’an­cien colo­ni­sé chaus­sé des bottes du géné­ral en chef et conspi­rant avec entrain à sa propre perte et à celle de son peuple ? L’en­vers com­plé­men­taire du film de Schroe­der, ce serait la transe de véri­té des Maîtres fous, fil­més par Jean Rouch à Accra : pos­sé­dés par l’es­prit colo­nial du colo­nel, de sa femme, de son chien ou de la loco­mo­tive, les sec­ta­taires Haou­ka nous prouvent bien que ce sont les maîtres qui sont fous « quelque part », et que l’en­ne­mi est quelque part en nous aus­si.

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Recons­ti­tuer l’en­ne­mi pour le défaire

Et que faire avec les enne­mis pas­sés ? Cer­tains, heu­reu­se­ment, ont dis­pa­ru, absous ou dis­sous. Mais com­ment régler nos comptes avec ces spectres dont les crimes conti­nuent de han­ter notre his­toire et reviennent ten­ter de nou­velles géné­ra­tions de vivants ? Il faut bien les res­sus­ci­ter, du moins les rap­pe­ler, ces spectres, pour s’ef­for­cer de les exor­ci­ser. On peut effec­ti­ve­ment les res­sus­ci­ter par mon­tage (L’Œil de Vichy, de Claude Cha­brol, par exemple), ou les recons­ti­tuer en fai­sant tenir leur rôle et leurs pro­pos par des comé­diens (ain­si Hôtel du Parc, de Pierre Beu­chot), ou encore les rap­pe­ler par témoins inter­po­sés (voir les films de Mar­cel Ophuls).

La dis­pute qui entou­ra la sor­tie de L’Œil de Vichy est la preuve sym­bo­lique que ces fan­tômes peuvent encore faire des remous et que des comi­tés de salut public trouvent tou­jours dan­ge­reux d’y expo­ser des spec­ta­teurs (« sans défense »). Pour faire com­prendre ou plu­tôt sen­tir au spec­ta­teur d’au­jourd’­hui l’es­prit « natio­nal » de Vichy, Cha­brol a sim­ple­ment choi­si de réa­li­ser un mon­tage d’ac­tua­li­tés de l’é­poque, auquel la voix sobre et grave de Michel Bou­quet apporte avec par­ci­mo­nie les quelques contre-infor­ma­tions néces­saires. Cha­brol a misé sur le recul his­to­rique, le tra­vail du néga­tif qui fait appa­raître la pro­pa­gande non pour ce qu’elle vou­lait être mais pour ce qu’elle était. Quelques belles âmes se sont inquié­tées de ce dis­po­si­tif mini­ma­liste, sans garde-fou, crai­gnant sans doute que le public « non aver­ti » ou nos­tal­gique s’a­ban­donne aux charmes fai­san­dés du Maré­chal et ne par­tage le « gros bon sens » fas­ciste et anti­sé­mite de Vichy. Les temps sont durs ! Face à l’en­ne­mi, il y aurait tou­jours dan­ger, selon nos direc­teurs de conscience, à faire fond sur l’in­tel­li­gence et la conscience du public. La séduc­tion du mal étant fatale, il vau­drait mieux, comme à la télé­vi­sion, inter­po­ser l’hy­gia­phone, pré­ve­nir les images, les faire taire par com­men­taire : « Dites nous Thier­ry ce qu’il faut en pen­ser, à vous les stu­dios ». Mais comme Cha­brol n’est pas un pro­pa­gan­diste, il n’a pas cru bon de devoir réécrire l’his­toire d’hier à la lumière de la bonne conscience d’au­jourd’­hui. Il nous met face au soleil noir. Cha­brol croit à la vac­ci­na­tion ciné­phi­lique plu­tôt qu’à la pro­phy­laxie média­tique. Les spectres de Vichy, Pierre Beu­chot, lui, s’est employé à les recons­ti­tuer dans Hôtel du Parc.

Rap­pe­lons le dis­po­si­tif de ce faux docu­men­taire en noir et blanc : peu après la guerre, deux jour­na­listes de la RTF retrouvent et inter­rogent d’an­ciens res­pon­sables du gou­ver­ne­ment pétai­niste (joués par des comé­diens façon Buttes-Chau­mont). Vraies et fausses archives d’é­poque res­ti­tuent l’es­prit du temps de la col­la­bo­ra­tion. Dans cette recons­ti­tu­tion pesante et malai­sante, cer­tains ont cru lire un plai­doyer pro domo des col­la­bo­ra­teurs. Comme quoi il n’est pas si facile de trou­ver la bonne dis­tance quand on se frotte à l’en­ne­mi, même si l’on est aus­si insoup­çon­nable de sym­pa­thie vichyste que Pierre Beu­chot.

C’est que, par fidé­li­té his­to­rique aux textes de ces mes­sieurs, le scé­na­rio laisse fort peu de répliques au couple d’in­ter­vie­wers, qui s’ef­face en pré­texte nar­ra­tif et faire-valoir. Ajoute à la lour­deur théâ­trale, à cet aspect per­ni­cieux de mono­logues, le fait que les dis­cours réci­tés par les comé­diens sont tirés non pas d’in­ter­pel­la­tions sur le vif mais de jus­ti­fi­ca­tions écrites a pos­te­rio­ri par les col­la­bo­ra­teurs qu’ils incarnent. Ain­si, au lieu de s’ins­crire dans une dia­lec­tique où le pré­sent inter­roge le pas­sé et ses cli­chés, le spec­ta­teur a l’im­pres­sion de som­brer dans des mémoires d’outre-tombe. Ce manque de jeu, d’é­cart, de va et vient, bloque l’ef­fet d’au­to-dénon­cia­tion cer­tai­ne­ment vou­lu par les auteurs du film. L’ef­fet Amin Dada est ici d’au­tant plus incer­tain qu’il ne s’a­git pas de ciné­ma direct mon­trant les véri­tables pro­ta­go­nistes, mais d’une trans­po­si­tion avec des acteurs.

Loin de com­pen­ser cela, le mélange de vraies et fausses archives au point de vue indé­ci­dable (qui filme ? d’où ça nous regarde ?) ne fait qu’a­jou­ter à la confu­sion. Il aurait été plus rigou­reux et pro­duc­tif de s’en tenir au pre­mier par­ti-pris : de faux films d’a­ma­teur cen­sés être tour­nés par un quel­conque secré­taire dans les cou­lisses de l’Hô­tel du Parc. Si ce film a eu le mérite de ten­ter une approche autre que la dénon­cia­tion dra­ma­tique sous forme de télé­film ou de mon­tage d’ar­chives com­men­té, force est de recon­naître qu’il a échoué à trou­ver la bonne dis­tance entre eux et nous, sauf peut-être pour le der­nier entre­tien, avec Jar­din, figure cynique du grand com­mis d’E­tat per­du­rant à tra­vers tous les régimes.

L’en­ne­mi de l’homme, c’est l’homme

Je ne reviens pas sur la méthode de Mar­cel Ophuls, récem­ment ana­ly­sée dans cette revue. Sinon pour poin­ter ceci. Ophuls cerne l’en­ne­mi, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans Hôtel Ter­mi­nus : Klaus Bar­bie, sa vie et son temps, en le confron­tant aux consé­quences cri­mi­nelles de ses actes, avé­rées par des faits his­to­riques et des témoi­gnages croi­sés.

Claude Lanz­mann fait de même dans Shoah, allant jus­qu’à uti­li­ser une camé­ra cachée pour enre­gis­trer la des­crip­tion « tech­nique » du fonc­tion­ne­ment d’un camp d’ex­ter­mi­na­tion par son ancien tenan­cier. Trai­tant d’en­ne­mis pas­sés, même s’il ont des adhé­rences contem­po­raines, le film peut tra­vailler sur l’é­cart mons­trueux entre la « bana­li­té » des assas­sins ou de leurs sup­pôts, l’eu­phé­misme de leurs expli­ca­tions et l’hor­reur de crimes que per­sonne ne peut mécon­naître (hor­mis une poi­gnée de néga­tion­nistes). Les * bonnes rai­sons » avan­cées (en tête des­quelles l’o­béis­sance et le confor­misme aveugle) deviennent le temps jouant contre elles presque pires que l’im­pos­sible aveu de com­pli­ci­té.

La dif­fi­cul­té est dif­fé­rente lors­qu’il s’a­git de fil­mer un enne­mi poli­tique actuel, qui n’est offi­ciel­le­ment ni décla­ré, ni avé­ré cri­mi­nel et qui a pignon sur rue. Le cinéaste se trouve en charge de le faire recon­naître par les spec­ta­teurs comme pousse au crime vir­tuel et viru­lent, enne­mi de l’hu­main pour­tant sou­te­nu par bien des hommes pré­sents. La dif­fi­cul­té est double : faire tom­ber le masque n’est déjà pas facile, mais il faut en outre déjouer les adhé­sions revan­chardes qu’il sus­cite, la pro­pen­sion du res­sen­ti­ment à la ser­vi­tude volon­taire. Il ne suf­fit donc pas d’op­po­ser à la vio­lence ver­bale et poten­tiel­le­ment phy­sique de l’en­ne­mi, la vio­lence d’une dénon­cia­tion ciné­ma­to­gra­phique. Non pas par cha­ri­té ou tolé­rance mal pla­cée, mais pour ne pas tom­ber soi-même dans le jeu du mépris de l’hu­main sur lequel reposent toutes les pro­pa­gandes. Dans toute vio­lence pro­pa­gan­diste, le mépris rebon­dit : le mépris de l’é­tran­ger qu’on voue aux gémo­nies se double du mépris du spec­ta­teur qu’on prend en otage, com­plice de la haine qu’on lui impose en partage[[Ainsi lavés de toute pen­sée huma­ni­taire », beugle à pro­pos des éco­liers japo­nais le com­men­taire décer­ve­lant de Sachez recon­naître votre
enne­mi
]]. Force est donc de trou­ver la dis­tance salu­taire de la camé­ra à l’en­ne­mi, de sa repré­sen­ta­tion au spec­ta­teur.

Johan Van der Keu­ken est assez heu­reu­se­ment par­ve­nu à ce dif­fi­cile mélange non pas déto­nant mais démi­nant l’en­ne­mi, dans la séquence de Face Value sur le mee­ting cham­pêtre et la messe patrio­tique du Front Natio­nal. Peut-être parce que sa camé­ra a su s’ap­pro­cher, dévi­sa­ger sans cari­ca­ture mais sans com­plai­sance, nous faire par­ta­ger sa curio­si­té vigi­lante et sa sin­cère angoisse. Mélange de tons émou­vant, inquié­tant, éprou­vant tout aus­si réus­si dans la séquence de Route One, USA, où Robert Kra­mer filme une petite com­mu­nau­té puri­taine d’ex­trême-droite, avec une dou­ceur et une finesse para­doxales, aban­don­nant la vio­lence à l’en­ne­mi (les prêches du pas­teur) et le juge­ment au spec­ta­teur.

On ne sau­rait cepen­dant s’illu­sion­ner sur la capa­ci­té du ciné­ma à faire prendre conscience, sur­tout à ceux-là qui pro­jettent le mépris de soi dans l’autre au point de ne trou­ver de rai­son de vivre que dans l’ap­pel au meurtre.

Fran­çois Niney

Doc­teur en phi­lo­so­phie. Réa­li­sa­teur et cri­tique de ciné­ma, pro­fes­seur asso­cié à l’É­cole nor­male supé­rieure de Saint-Cloud.

Source de l’ar­ticle : Images docu­men­taires n°23, 6ème tri­mestre, 1995