Dogma 95 — Le manifeste

je jure en tant que réalisateur de m’abstenir de tout goût personnel. Je ne suis plus un artiste. Je jure de m’abstenir de créer une « œuvre », car je vois l’instant comme plus important que la totalité.

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Dog­ma 95 — Le mani­feste

Les cinéastes Lars von Trier (« Brea­king the Waves ») et Tho­mas Vin­ter­berg (« Fes­ten ») rédigent en 1995 un mani­feste d’opposition radi­cale à l’esthétique tant de Hol­ly­wood que des vieilles avant-gardes, et imposent des règles concrètes pour res­pec­ter ce qui leur appa­raît comme une morale de l’artiste.

par Tho­mas Vin­ter­berg & Lars von Trier

En 1960, c’était la fin. Le ciné­ma était mort, il lui fal­lait res­sus­ci­ter. C’était le bon objec­tif, mais ce n’étaient pas les bons moyens. La Nou­velle Vague s’avéra vague­lette qui sur le rivage tour­na en gadoue. Bran­dir l’individualisme et la liber­té a per­mis un moment de créer des œuvres, mais sans entraî­ner de trans­for­ma­tion. (…)

En 1960, c’était la fin. Le ciné­ma n’était plus qu’artifice, et en mou­rait, à ce qui se disait ; le recours à l’artifice n’en a pas moins depuis dépas­sé ses records.

La fonc­tion « suprême » du fabri­cant de film est de ber­ner le public. C’est de ça que nous sommes si fiers ? C’est là ce que les 100 ans du ciné­ma nous ont appor­té ? La pra­tique de l’illusionnisme comme moyen de com­mu­ni­quer des émo­tions, le libre choix par l’artiste de la trom­pe­rie ? La pré­vi­si­bi­li­té dra­ma­tur­gique est deve­nue le veau d’or autour duquel nous dan­sons. (…)

DOGMA 95 com­bat le film illu­sion­niste par un ensemble indis­cu­table de règles connu sous le nom de VŒU DE CHASTETÉ.

1. Le tour­nage doit être fait sur place. Les acces­soires et décors ne doivent pas être appor­tés (si l’on a besoin d’un acces­soire par­ti­cu­lier, choi­sir un endroit où cet acces­soire est pré­sent).

2. Le son doit être pro­duit en même temps que les images, et inver­se­ment (aucune musique ne doit être uti­li­sée à moins qu’elle ne soit jouée pen­dant que la scène est fil­mée).

3. La camé­ra doit être por­tée à la main. Tout mou­ve­ment, ou non-mou­ve­ment, pos­sible avec la main est auto­ri­sé. (Le film ne doit pas se dérou­ler là où la camé­ra se trouve ; le tour­nage doit se faire là où le film se déroule).

4. Le film doit être en cou­leurs. Un éclai­rage spé­cial n’est pas accep­table. (S’il n’y a pas assez de lumière, la scène doit être cou­pée, ou une simple lampe atta­chée à la camé­ra).

5. Tout trai­te­ment optique ou filtre est inter­dit.

6. Le film ne doit pas conte­nir d’action super­fi­cielle. (Les meurtres, les armes, etc., ne doivent pas appa­raître).

7. Les détour­ne­ments tem­po­rels et géo­gra­phiques sont inter­dits : le film se déroule ici et main­te­nant.

8. Les films de genre ne sont pas accep­tables.

9. Le for­mat de la pel­li­cule doit être le for­mat aca­dé­mique 35 mm.

10. Le réa­li­sa­teur ne doit pas être cré­di­té.

De plus, je jure en tant que réa­li­sa­teur de m’abstenir de tout goût per­son­nel. Je ne suis plus un artiste. Je jure de m’abstenir de créer une « œuvre », car je vois l’instant comme plus impor­tant que la tota­li­té. Mon but suprême est de faire sor­tir la véri­té de mes per­son­nages et de mes scènes. Je jure de m’y employer par tous les moyens dis­po­nibles et au détri­ment même de tout « bon goût » et consi­dé­ra­tion esthé­tique.

Et ain­si je fais mon Vœu de Chas­te­té.

Copen­hague, lun­di 13 mars 1995. « Au nom du Dog­ma 95 »

(tra­duc­tion d’Evelyne Pieiller pour LMD).

Tho­mas Vin­ter­berg & Lars von Trier