Entre désir de liberté et obligation des contraintes

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Entretien avec Jean-Louis Comolli, par Georges Heck

Jean-Louis Comol­li – Une remarque géné­rale : la dis­tinc­tion entre ce qu’on appelle docu­men­taire et ce qu’on appelle fic­tion, dans le ciné­ma contem­po­rain, est en voie de deve­nir obso­lète. Il y a un dépas­se­ment des genres, on est dans un entre-deux de plus en plus fer­tile. Du côté de Kia­ros­ta­mi, c’est majeur. Mais même avec Entre les murs de Can­tet. Ou encore, plus trou­blant, avec le der­nier film de Claire Simon, Les Bureaux de Dieu. Claire explore sys­té­ma­ti­que­ment cette zone inter­mé­diaire. Il n’y avait rien de tout cela il y a 20 ou 30 ans. Quelque chose s’est pas­sé dans le ciné­ma d’aujourd’hui, qui fait voler en éclats la fra­gile bar­rière posée depuis des lustres entre fic­tion et docu­men­taire. On sort de ces caté­go­ries qui me semblent plu­tôt liées d’une part à l’exploitation des films, au com­merce, qui a besoin d’étiquettes ; et d’autre part, à l’effondrement rela­tif de la dimen­sion mythique du ciné­ma : la star est rem­pla­cée par le « people ». Le nou­veau para­digme, ce n’est plus le rêve, la fic­tion avec un grand F ; c’est au contraire la « réa­li­té », le rap­port au « réel ». Je mets des guille­mets car il s’agit sans doute d’un fan­tasme de « réel », de ce qu’on ima­gine être tel.

Ce qui me semble sûr, c’est que – cycli­que­ment – le ciné­ma va à la ren­contre de son contraire, son contraire com­plice, la « réa­li­té ». Comme si cette réa­li­té était elle-même exempte de cor­rup­tion par le ciné­ma. Ou alors, comme Tati l’avait pré­vu, c’est pré­ci­sé­ment ce mixte de « réa­li­té » et de « ciné­ma » qui devient « la réa­li­té ». Disons que pour exis­ter comme arti­fice néces­saire socia­le­ment, le ciné­ma a besoin de sup­po­ser l’existence à dis­tance de lui d’un « réel ». Nous savons que le ciné­ma est là pour trans­for­mer le monde « réel » en monde fil­mé, c’est-à-dire orga­ni­sé et repré­sen­té selon notre désir. Mais cette per­for­mance – celle de « l’usine à rêves » hol­ly­woo­dienne – finit par s’user. Deve­nu auto­ré­fé­ren­tiel, le monde ciné­ma­to­gra­phié perd de sa sub­stance et de son opa­ci­té. Quelque chose de rebelle au ciné­ma revient battre à la porte des stu­dios. Tour­nant en rond dans cette pri­son du stu­dio, dans le cercle infer­nal des cas­tings qui pro­posent tou­jours les mêmes têtes, les fic­tions finissent par paraître déta­chées du monde, flot­tantes, inexactes. Et, cycli­que­ment, les cinéastes sortent dans les rues pour fil­mer autre­ment, fil­mer une réa­li­té plus sau­vage que le décor le mieux peint. Le rêve ciné­ma­to­gra­phique a besoin de s’ancrer, de se les­ter d’une prise de monde, de main­te­nant, d’ici. Le réa­lisme n’est plus au ciné­ma l’effort pour imi­ter une réa­li­té quel­conque, mais au contraire la sai­sie du ciné­ma par les griffes du réel.

Arti­fi­ciel par excel­lence, le ciné­ma a besoin non seule­ment de pro­duire des « effets de réel », mais de paraître lui-même effet de ce réel. C’est comme si le spec­ta­teur de ciné­ma avait per­du un peu de son enfance, de sa capa­ci­té d’imaginer, et qu’il ait besoin d’une cau­tion, d’une garan­tie que la fan­tai­sie reste accro­chée au monde réel. Le rêve appelle un « plus de réel ». Peut-être cet appel vient-il com­pen­ser ce qu’il y a de plus en plus vir­tuel, de plus en plus spec­ta­cu­laire, dans ce que devient notre monde.

Je dirais qu’aujourd’hui je cherche au ciné­ma le contraire de ce que je vois dans les médias. Le monde tel que les médias non seule­ment le repré­sentent, mais l’imposent, est un monde de la faus­se­té consen­suelle, de la vani­té exquise. Les pla­teaux de télé­vi­sion et les maga­zines « people » (on y revient !) ont pris en charge la sta­ri­fi­ca­tion de la vie. Cha­cun sait que ce suc­cès est à la mesure de la dis­tance entre sa propre exis­tence et celle des êtres repré­sen­tés, qui ne sont plus des stars au sens ancien, celui de la rare­té ou du talent, mais des stars si j’ose dire plus ordi­naires, plus répan­dues, à qui il n’est plus deman­dé de grandes per­for­mances, et donc moins admi­rables. On apprend à dési­rer ce qu’on n’admire pas. Bref, cette ver­sion du monde sur écrans de masse est à la fois expur­gée, consen­suelle et men­son­gère. Il y a besoin d’un anti­dote. C’est au ciné­ma, para­doxe, que l’on peut aujourd’hui cher­cher à éprou­ver quelque de chose de moins faux, de moins futile.

Image_1-94.pngLes Bureaux de Dieu (Claire Simon, 2008)

Georges Heck – Dans ce cas, le docu­men­taire est-il réduit au simple rang de miroir, où il devient un outil, un levier, sans que pour autant il s’agisse de l’instrumentaliser ?

J‑L.C. – Dans la bataille qui est en cours entre le monde réel­le­ment vécu et le monde média­ti­sé, le docu­men­taire est du côté du monde réel­le­ment vécu. La lutte passe entre le jour­na­lisme et le ciné­ma. Les logiques de l’information et les logiques de la créa­tion ciné­ma­to­gra­phique – auquel le docu­men­taire appar­tient – sont radi­ca­le­ment oppo­sées.

G.H. – Mais en même temps on constate quand même qu’il y a des pres­sions pour l’orienter vers le pre­mier cas de figure.

J‑L.C. – Aujourd’hui, les télé­vi­sions se sont ali­gnées sur les modes de pen­sée du jour­na­lisme. Je rap­pelle le trio sacré : infor­ma­tion-mar­chan­dise-spec­tacle. Dans le spec­tacle, infor­ma­tion et mar­chan­dise se donnent la main. Il n’est pas rare d’entendre des res­pon­sables de France Télé­vi­sions dire de ceux qui font du docu­men­taire qu’ils sont com­pli­qués, qu’il est dif­fi­cile de tra­vailler avec eux, qu’ils ne sont jamais d’accord sur ce qu’on leur demande, etc. C’est tel­le­ment plus simple de tra­vailler avec une agence de presse, qui est aux ordres et qui, mieux encore, pense de la même façon que la chaîne ! On met des images en sup­port d’un com­men­taire et le tour est joué. J’appelle ça du jour­na­lisme audio­vi­suel sans ambi­tion. Nous ne sommes plus au temps du Sang des bêtes.

Cette ques­tion est deve­nue cen­trale : les pra­tiques dites docu­men­taires – dont je redis à quel point elles croisent désor­mais la fic­tion – sont ce qui résiste à l’hégémonie du jour­na­lisme dans les médias et dans le monde dit « d’informations » qui est le nôtre. Il y a là un fait poli­tique. C’est pro­po­ser une poli­tique réel­le­ment démo­cra­tique que de fil­mer des hommes ou des femmes qui ne sont ni des experts, ni des hommes poli­tiques, ni des res­pon­sables, ni des chefs, qui sont des citoyens ordi­naires, comme tout le monde. Pou­voir faire exis­ter ces êtres de tous les jours comme per­son­nages, c’est-à-dire faire appa­raître leur dimen­sion fic­tion­nelle, c’est pour moi un enjeu poli­tique. Autre­fois, dans un avant de la télé­vi­sion, il y avait les ren­contres fil­mées par Hubert Knapp et Jean-Claude Brin­guier, par Mau­rice Fai­le­vic, par d’autres. Rien du même ordre aujourd’hui.

G.H. – Cette ques­tion de ren­contre avec la fic­tion, qui est plus qu’une poro­si­té, trouble pas mal les acteurs de la péda­go­gie du ciné­ma qui se sentent assez per­dus, parce que revient tou­jours le vieux terme d’objectivité qui semble tou­jours traî­ner là comme une sorte de cadre, étouf­fant fina­le­ment, mais pas du tout inno­cent, qu’on pose sur le docu­men­taire, avec cette sub­jec­ti­vi­té qu’on dénie.

J‑L.C. – Sub­jec­ti­vi­té ne veut pas dire fai­blesse du point de vue. La sub­jec­ti­vi­té peut être quelque chose d’extrêmement aigu, qui découpe le monde avec un scal­pel beau­coup plus sub­til que l’objectivité qui y va au rou­leau com­pres­seur. Je me méfie de l’objectivité quand elle s’applique au domaine des médias. Dans les sciences, je la conçois. Mais dans les opi­nions, dans les récits, quels qu’ils soient, la requête d’objectivité est une mani­pu­la­tion. Il s’agit d’un cre­do pro­duit par les maîtres, et chan­ton­né par les sujets-jour­na­listes. Seuls les maîtres ont avan­tage à affir­mer que l’information est objec­tive puisque c’est celle qu’ils déter­minent. À la fois tout le monde le sait, le sait bien, et tout le monde feint d’y croire. Peut-être que ça arrange quelque chose du côté de nos angoisses, de croire qu’il y a de l’information objec­tive, que l’information n’est pas une arme dans la guerre civile latente qui occupe toute socié­té ?

Je crois qu’il faut rame­ner – et, sur­tout, avouer – du sub­jec­tif dans les médias, je crois que les jour­na­listes sont des sujets, qu’ils doivent écrire au sens plein, qu’ils ne sont pas condam­nés au rewri­ting. Sur Inter­net, dans les blogs, par­fois, on tombe sur du style, et c’est plus intri­gant. Il y a un plai­sir de lire qu’on ne trouve plus beau­coup dans la grande presse. Il y a aujourd’hui sur Inter­net la pos­si­bi­li­té d’une errance sans fin qui est à elle-même sa propre fin, et c’est de pou­voir glis­ser d’une signa­ture, d’une sub­jec­ti­vi­té à une autre, d’entrer timi­de­ment dans l’intimité d’un(e) autre qui res­te­ra à jamais inconnu(e). Pas­ser d’une parole à l’autre, d’une écoute à l’autre, c’est expé­ri­men­ter notre sin­gu­la­ri­té. L’ennemi reste l’uniformisation, la stan­dar­di­sa­tion, le for­ma­tage pré­ci­sé­ment que pra­tiquent les médias de masse, télé­vi­sions en tête. Ces médias sont moins des outils d’information que des outils de confor­ma­tion. Ils sont là pour confor­mer les manières de faire, de dire, d’écrire, de par­ler, de pen­ser.


G.H. – Ce qui nous ramène à la ques­tion assez fon­da­men­tale de savoir ce que peut le ciné­ma dans tout ça, dans la socié­té dans laquelle nous vivons. S’il ne dérange pas un peu les choses, à quoi sert-il ?

J‑L.C. – La séance de ciné­ma d’une heure et demie (et par­fois plus) reste une expé­rience vécue. Voir un film, c’est plon­ger dans un monde de sen­sa­tions et de per­cep­tions où le flot­te­ment du sujet s’expose à la contrainte du dis­po­si­tif tech­nique, aux condi­tions mêmes de l’expérience. Le sujet-spec­ta­teur est trans­por­té dans un cer­tain irréel, il est cli­vé par la repré­sen­ta­tion (le faux qui donne du vrai, l’artifice qui pro­duit de l’innocence, etc.), il fait une expé­rience impos­sible dans la vie réelle. On ne peut pas dire que regar­der « Tha­las­sa » (par exemple) soit une forte expé­rience sub­jec­tive. Appe­lons ça du tou­risme audio­vi­suel (et pour­quoi pas ?) mais du tou­risme confor­table, où il n’y a pas d’accrochage qui puisse déchi­rer tant soit peu le tis­su confor­miste du spec­ta­teur. Pour­quoi ? Parce que tout est fait pour ras­su­rer. Et le com­men­taire presque inces­sant en est le pre­mier fac­teur. Le com­men­taire s’est sub­sti­tué à l’expérience directe du spec­ta­teur. Il s’agit de gui­der, de cana­li­ser, d’empêcher toute errance. Le ciné­ma est tou­jours du côté de l’école buis­son­nière. Les mau­vais films comme les bons sont des ter­rains vagues ouverts à tous les jeux.

Dans un monde où les maîtres et leurs scé­na­ristes, sans par­ler des poli­ciers, rêvent de la robo­ti­sa­tion des êtres humains, dans un monde ou la dé-sub­jec­ti­va­tion est à l’œuvre, il s’agit plus que jamais, avec des moyens de plus en plus effi­caces, de réduire les sub­jec­ti­vi­tés à la dis­ci­pline, à la cohé­rence, afin de par­ve­nir à l’idéal du « bon client », celui que l’achat désan­goisse. Apla­tir, mesu­rer, cadrer. Faire du sujet quelque de bien plat. Le ciné­ma, ça crée des plis, ça plisse le sujet. Le sujet sort de là un petit plus frois­sé qu’il n’était en entrant dans la salle.

G.H. – Ceux qui jus­te­ment font œuvre de péda­go­gie ont par­fois ten­dance à reje­ter le docu­men­taire, le consi­dé­rant comme quelque chose de trop sérieux, ne par­lant que des choses graves, tristes. Ils sont tel­le­ment condi­tion­nés à être dans la dis­trac­tion, dans l’oubli du quo­ti­dien. On est là dans un contre-pied radi­cal.

J‑L.C. – C’est l’aspect impor­tant de ce que tu dis : il faut consi­dé­rer que la dis­trac­tion, le diver­tis­se­ment, c’est pré­ci­sé­ment aujourd’hui ce qui évite de pen­ser. Ce n’est pas : d’un côté on s’amuse, de l’autre côté, on est triste. C’est : d’un côté on s’amuse à ne pas pen­ser et de l’autre côté, on pense un peu à ce qu’on est. Pen­ser à ce qu’on est, je veux bien que ce soit triste, mais peut-être que ça donne aus­si des choses plus vives, plus vivantes, et en tout cas plus utiles que de ne pas y pen­ser. L’euphémisme du diver­tis­se­ment veut dire : évite de pen­ser à ton sort. Le mar­ché glo­bal n’a pas besoin de gens qui pensent, ou plu­tôt il a besoin de gens qui pen­se­raient tous la même chose, c’est-à-dire exac­te­ment le contraire de la pen­sée. On peut rire, l’humour oui, évi­dem­ment, la déri­sion, l’ironie, bien sûr, tout ce que tu vou­dras. Mais si se diver­tir revient à ne pas pen­ser, c’est que c’est l’arme majeure du main­tien de l’ordre des maîtres.

G.H. – C’est comme l’on dit, le décer­vel­le­ment à l’œuvre. Ce n’est pas seule­ment les dis­traire, c’est enfon­cer les gens dans le néant.

J‑L.C. – Il y a quand même une contra­dic­tion. Je crois qu’il est impos­sible – encore – d’empêcher qui­conque de pen­ser. L’homme ou la femme les plus usés par leur tra­vail, les plus « fati­gués », qui disent avoir le plus besoin de dis­trac­tions, n’ont pas renon­cé, mal­gré les appa­rences, à la facul­té de pen­ser. Ce sont les pro­gram­ma­teurs des télé­vi­sions qui croient que pen­ser fatigue. La fatigue, au contraire, fait pen­ser. Une fois de plus, l’autoritarisme s’emploie à dis­qua­li­fier la pen­sée, à la pré­sen­ter comme super­flue, inutile, nui­sible. « Casse-moi pas la tête ! ». Com­bien de vies cas­sées n’ont-elles pas répé­té la for­mule ? Tout le monde pense, bien sûr, même quand cette pen­sée revient à mépri­ser la pen­sée.

Pré­ci­sions

1. Cet entre­tien est ini­tia­le­ment paru dans le bul­le­tin des Pôles régio­naux du ciné­ma, édi­té par Georges Heck pour l’Association Vidéo Les Beaux Jours de Stras­bourg. Il est repro­duit ici avec l’aimable auto­ri­sa­tion de George Heck et de Jean-Louis Comol­li.