Hunger Games est il révolutionnaire ?

Des films ayant sus­ci­té tant dans la presse que chez de nom­breux mili­tants de gauche un cer­tain enthou­siasme en y voyant géné­ra­le­ment une cri­tique sous-jacente du capi­ta­lisme.

Depuis la sor­tie du second opus de la tri­lo­gie de Hun­ger Games, on a eu droit à une série d’articles et de com­men­taires trans­for­mant le Block­bus­ter amé­ri­cain en un pam­phlet révo­lu­tion­naire. Cela va des jour­na­listes aux acteurs en pas­sant par des intel­lec­tuels de la gauche radi­cale.

Ain­si Donald Suther­land, acteur jouant le rôle du pré­sident Snow, n’hésitait pas à décla­rer dans les colonnes du Guar­dian qu’il espé­rait qu’Hunger Games puisse “déclan­cher une revo­lu­tion.” Le maga­zine néer­lan­dais Folia, tout en modé­rant les pro­pos de Suther­land, parle de la “révo­lu­tion d’Hollywood” et de l’importance d’un film posant “les grands débats sociaux de notre temps”. Même le jour­nal fran­çais Le Figa­ro y voyait éga­le­ment “une para­bole de notre monde contem­po­rain.” La liste de ce type de lec­ture du film pour­rait encore être très longue…

Cet engoue­ment poli­tique pour un cer­tain nombre de grosses pro­duc­tions hol­ly­woo­diennes vues comme « sub­ver­sives » et « radi­cales » n’est cepen­dant pas tota­le­ment neuve. Cela fait déjà quelques années qu’on a pu voir des films comme « V for Ven­det­ta », « Dis­trict 9 », « Chil­dren of Men » ou plus récem­ment « Djan­go unchai­ned » et « Ely­sium ». La majo­ri­té de ces films ont sus­ci­té tant dans la presse que chez de nom­breux mili­tants de gauche un cer­tain enthou­siasme en y voyant géné­ra­le­ment une cri­tique sous jacente du capi­ta­lisme.

Pas de critique de l’idéologie néo-libérale

Cette lec­ture pose cepen­dant pro­blème lorsqu’on observe avec atten­tion ces films. En effet, quels sont les pro­blèmes aux­quels sont confron­tés les héros de ces his­toires ? Est-ce bien une « para­bole » de notre socié­té ? En ce qui concerne Hun­ger Games, il est rela­ti­ve­ment évident (mais pour­tant rare­ment remar­qué) qu’il s’agit d’une méta­phore de beau­coup de choses mais cer­tai­ne­ment pas du capi­ta­lisme ou de l’idéologie néo-libé­rale. L’univers dans lequel évo­lue Kat­niss est plus cyber-féo­dal que néo-libé­ral, cette dif­fé­rence s’illustre d’ailleurs très bien dans le fait les « dis­tricts » s’apparentent clai­re­ment plus à des castes qu’à des classes à pro­pre­ment par­ler. Sur le plan éco­no­mique, le Capi­tol (dis­trict où vivent des élites plus aris­to­cra­tiques que bour­geoises) extrait sa richesse d’une expro­pria­tion directe des autres dis­tricts plu­tôt que via les méca­nismes du mar­ché contem­po­rains. Il est a ce titre inté­res­sant de remar­quer que les par­ti­ci­pants aux jeux sont vus comme des « tri­buts » dûs par chaque dis­trict au Capi­tol mimant ain­si le fonc­tion­ne­ment d’un sys­tème éco­no­mique fonc­tion­nant sur des liens vas­sa­li­té plus que de libre mar­ché.

Ici ce n’est donc pas le mar­ché qui règle les inter­ac­tions éco­no­miques et la dis­tri­bu­tion des richesses mais l’Etat et la caste qui le dirige. L’accumulation de la richesse par ces aris­to­crates est alors uni­que­ment ren­due pos­sible par l’extrême vio­lence que subissent les dif­fé­rents dis­tricts et le règne de l’arbitraire auquel ils sont constam­ment sou­mis. Le pré­sident semble ain­si déte­nir tous les pou­voirs et gou­ver­ner par la ter­reur plu­tôt que par une forme de démo­cra­tie libé­rale. Cet uni­vers n’est donc en aucun point à l’image du nôtre et c’est pré­ci­sé­ment le fait de le conce­voir comme « actuel » qui consti­tue l’illusion néo-libé­rale par excel­lence. En effet, loin de nous aider à révé­ler les pro­blèmes du monde actuel, Hun­ger Games et l’idéologie libé­rale dont il est le pro­duit, visent à nous faire croire que ce qui fait pro­blème aujourd’hui c’est le « trop d’Etat », la limi­ta­tion des liber­tés indi­vi­duelles, la domi­na­tion, les « dic­ta­tures », bref, tout sauf les rap­ports d’exploitation.

Des attaques contre le “trop d’Etat”

S’il est vrai qu’il y a en arrière fond d’Hun­ger Games quelques tra­vailleurs dont la pau­vre­té indigne, cette dimen­sion est tota­le­ment secon­daire et le film révolte plus par la dimen­sion fas­ciste du pou­voir que par l’exploitation elle même. Mais l’exploitation serait elle légi­time sans pou­voir fas­ciste ? Cette absence des rap­ports éco­no­miques est encore plus évi­dente dans « V for Ven­det­ta » qui se déroule dans une sorte d’allégorie moderne de 1984 ou le contrôle total réduit la liber­té indi­vi­duelle a néant. Repro­dui­sant alors une lec­ture par­ti­cu­liè­re­ment néo-libé­rale non seule­ment de ce qui fait pro­blème (l’Etat « tota­li­taire ») mais de ce qu’est l’idéologie. Ici comme dans les autres films, le peuple est sou­vent très conscient du carac­tère dic­ta­to­rial du sys­tème dans lequel ils vivent, c’est machi­na­le­ment et pas­si­ve­ment qu’il observent et écoutent le dis­cours domi­nant. Ils n’ont besoin que d’une étin­celle d’espoir pour ren­ver­ser le pou­voir tel un châ­teau de cartes. Cette vision repro­duit pour­tant un sens com­mun très peu sub­ver­sif selon lequel l’idéologie est ce qui nous est impo­sé dans la contrainte par l’Etat, et dont nous devrions nous débar­ras­ser comme des lunettes qu’on nous aurait for­cé de porte. En par­lant du film de John Car­pen­ter « They Live » ‑ou c’est pré­ci­sé­ment en met­tant des lunettes que le héros se débar­rasse de l’idéologie‑, Sla­voj Zizek remar­quait très per­ti­nem­ment que cette idée est pré­ci­sé­ment « l’illusion ultime ». Aujourd’hui « l’idéologie n’est pas sim­ple­ment impo­sée a nous, l’idéologie est notre vision spon­ta­née du monde, de com­ment on per­çoit son sens », « notre vision spon­ta­née est idéo­lo­gique. »[[Sla­voj Žižek, “Through the glasses dark­ly.” in : Socia­list Review. No. 341, p. 20 – 21, Novem­ber 2009]]

Cette illu­sion, sou­vent recy­clée en nous pré­sen­tant notre socié­té comme une variante d’un état dic­ta­to­rial masque cepen­dant le vrai défi de notre temps et les vraies dif­fi­cul­tés pour « trans­for­mer le monde ». Il ne s’agit pas tant de lut­ter contre un pou­voir dic­ta­to­rial ou contre une socié­té ou il n’existe pas de liber­té d’expression et ou la jus­tice ne serait qu’un simu­lacre, mais pré­ci­sé­ment l’inverse : une socié­té qui construit le consen­te­ment idéo­lo­gique de la grande majo­ri­té du peuple sans faire appel aux excès dépeints dans ces films. Bien loin d’être dans la conti­nui­té des uni­vers dans les­quels vivent les héros hol­ly­woo­diens, nos socié­tés seraient tout a fait a même de répondre à la majo­ri­té de leurs angoisses : on y est pas exé­cu­té som­mai­re­ment, on a accès la liber­té d’expression, d’association,… Et toutes ces liber­tés sont, dans leur dimen­sion for­melle pour le moins, abso­lu­ment com­pa­tibles avec le capi­ta­lisme.

Django “banalise l’esclavage”

En réa­li­té, les pro­blèmes aux­quels nous confrontent ces films sont pré­ci­sé­ment ceux qu’aborde le pen­seur libé­ral Frie­drich Hayek lorsqu’il écrit « La route de la ser­vi­tude » : contrôle de l’économie par l’Etat, res­tric­tion des liber­tés indi­vi­duelles, sys­tèmes de pro­pa­gande coer­ci­tifs,… Ils sont ceci en com­mun qu’ils n’abordent jamais (ou très rare­ment) la ques­tion de l’exploitation et par consé­quent du racisme sur une base concrète. Djan­go Unchai­ned étant alors un excellent exemple de cette cri­tique très libé­rale du racisme. Ain­si comme le remarque Adolph Reed, Djan­go « bana­lise l’esclavage en le rédui­sant à ces excès bar­bares et atroces » cachant ain­si par la même occa­sion que « l’esclavage rele­vait aus­si fon­da­men­ta­le­ment d’un rap­port de pro­duc­tion. »[[Adolph Reed, « Djan­go or the help ? », nonsite.org]] Ce qui fait pro­blème dans Djan­go c’est les coups de fouet, les bagarres à mort entre esclaves (qui n’ont par ailleurs pro­ba­ble­ment jamais exis­té), la méchan­ce­té des pro­prié­taires,… Mais est-ce bien cela le pro­blème de l’esclavage et du racisme ? Pour Reed, “cet argu­ment pro­jette des pro­blèmes poli­tiques et éco­no­miques en termes psy­cho­lo­giques”, l’injustice appa­rait ici “comme une ques­tion de manque de res­pect et de déni de recon­nais­sance”.

Loin d’être sub­ver­sif, ce tableau trans­forme une inéga­li­té struc­tu­relle (qui n’a rien à voir avec notre com­por­te­ment soit il bon ou mau­vais) en un pro­blème de com­por­te­ment. Ce dépla­ce­ment très conser­va­teur de la cri­tique sociale est à l’image du néo-libé­ra­lisme : tout forme d’inégalité est au final le pro­duit de mau­vais ou bon com­por­te­ments (pré­ju­gés, mépris, manque de res­pect,…) Il vise à dépla­cer le débat de ce qui pro­duit les inéga­li­tés (le capi­ta­lisme) vers la manière dont on gère les inéga­li­tés. Ce que l’on conteste c’est qu’on traite mal les esclaves, pas le sys­tème escla­va­giste en tant que tel.

Cette absence sys­té­ma­tique de l’exploitation et donc du pro­blème cen­tral du capi­ta­lisme (et par la même occa­sion de notre temps !) est pro­blé­ma­tique car la solu­tion que l’on pour­rait don­ner à tous ces films pour­rait pré­ci­sé­ment être la démo­cra­tie libé­rale. Au final ce que demandent tous ces héros n’est jamais l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, mais le droit de vote, la liber­té d’expression, un état de droit et la méri­to­cra­tie. Mais le capi­ta­lisme fonc­tionne très bien éga­le­ment sans bru­ta­li­té et humi­lia­tion, il fonc­tionne même mieux comme cela que dans l’état d’exception. Para­doxa­le­ment, bien que peu de per­sonnes le sou­lignent, l’idéologie néo-libé­rale est tel­le­ment ancrée en nous (et non pas impo­sée a coups de matraque) que per­sonne ne semble remar­quer à quel point ces films sont, pour reprendre la for­mule d’Adolph Reed, « pro­fon­dé­ment et com­plè­te­ment inté­grés dans l’ontologie pra­tique du néo­li­bé­ra­lisme. »[[Adolph Reed, « Djan­go or the help ? », nonsite.org]] Ils contri­buent a nour­rir l’illusion qu’il est pos­sible d’atteindre plus d’égalité sans jamais poser sérieu­se­ment la ques­tion de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Daniel Zamo­ra