La colère de François Dupeyron : un « système totalitaire » des « producteurs incultes »

à propos du cinéma Français tel qu'il se pratique aujourd'hui : La dernière fois qu’une chaîne publique a mis de l’argent dans un de mes films, c’est en 2003. Ca va faire dix ans qu’on me refuse tout !

Dans le dos­sier de presse de son film : Mon âme par toi gué­rie adap­té de son propre roman, Cha­cun pour soi Dieu s’en fout (2009), le réa­li­sa­teur Fran­çois Dupey­ron, en colère, raconte com­ment il a été mis au pla­card par les chaînes de télé­vi­sion.

Plu­tôt qu’une inter­view ou une note d’in­ten­tion, le réa­li­sa­teur a pré­fé­ré tirer un signal d’a­larme sur l’é­tat de la pro­duc­tion fran­çaise aujourd’­hui dans son dos­sier de presse. En colère, et même amer, le cinéaste-écri­vain l’est assu­ré­ment. Il rend hom­mage à Pau­lo Bran­co, “le pre­mier pro­duc­teur indé­pen­dant que je ren­contre”.

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Extraits.

Les chaînes de TV aux abon­nées absentes

“La der­nière fois qu’une chaîne publique a mis de l’argent dans un de mes films, c’est en 2003. Ca va faire dix ans qu’on me refuse tout ! Je viens d’en prendre conscience cette semaine, les années ont pas­sé, je ne m’en suis pas ren­du compte. Dix ans ! C’est pas rien dix ans !… Regarde ta vie, remonte dix ans en arrière et tire un trait, pou­belle, tu effaces ! Je ne suis pas res­té sans rien faire, j’ai écrit huit, dix scé­na­rios, j’ai eu des avances sur recettes, je les ai per­dues. J’ai écrit quatre romans… Et main­te­nant, je suis sec, ils ont gagné, mais ils n’auront pas ma peau. En dix ans, j’ai réus­si à faire deux films, Ingué­lé­zi, et Aide-toi le ciel t’aidera, avec l’avance sur recettes et Canal. Mais depuis 2007 chez Canal, c’est niet ! Je suis mar­qué au rouge. « Dupey­ron, on aime beau­coup ce qu’il fait, mais pas ça. » C’est le refrain, dès que je l’entends, je crains la suite. Alors, puisqu’on ne veut plus de moi, je me tire. Et per­sonne ne s’en aper­ce­vra parce que le monde n’a pas besoin de moi pour tour­ner, et c’est très bien comme ça.”

Son nou­veau film, refu­sé par­tout

“J’ai l’avance, j’ai la région, et puis c’est tout. La 2, la 3, Arte, Canal, ont dit non. Je l’ai réécrit, repré­sen­té. Deux fois non. Orange me dit que peut-être si j’ai un dis­tri­bu­teur… C’est bidon, je n’y crois pas, et de toute façon tous les dis­tri­bu­teurs à qui on l’a pré­sen­té ont dit non.”

“Céline [Sal­lette] a fait lire le scé­na­rio à une jeune pro­duc­trice – c’est pour te dire qu’elle est moti­vée – la pro­duc­trice lui a envoyé le scé­na­rio à la gueule, « Qu’est-ce que c’est cette merde ? ». Comme ça… « Cette merde ! » T’imagines pas ce que je me prends dans la gueule. Tu veux que je te dise mon année ? Celle que je viens de pas­ser ? Toute mon acti­vi­té pro­fes­sion­nelle ?… J’ai eu deux ren­dez-vous, dans la même semaine, avec deux pro­duc­teurs, pour deux pro­jets. Le mer­cre­di avec l’un, pour l’histoire du type qui a un don. Il a relu le scé­na­rio et il a coché les gros mots. Oui, les gros mots !… Il a tour­né les pages et il m’a deman­dé, « ça, on peut l’enlever ? » Oui… j’ai dit oui à tout. Des gros mots ! (…) Le len­de­main, j’ai ren­dez-vous avec l’autre pro­duc­teur, l’histoire du déser­teur, en 14… Rebe­lote, il a tour­né les pages lui aus­si. « Ça, on peut l’enlever ? » Oui… encore les gros mots ! Un type qui boit du matin au soir, au front, en 14 !… Et tout ça parce que tu pré­sentes un scé­na­rio à la 2 ou la 3 avec un gros mot qui traîne, oh mal­heur ! Tu dégages… Ils ont un tel pou­voir que règne une petite ter­reur. Voi­là toute mon année. J’ai enle­vé des gros mots. Dix ans qu’on me refuse tout et main­te­nant les gros mots… ”

Remise en ques­tion

“Toutes ces der­nières années, j’ai essayé un peu de com­prendre, je me suis dit qu’ils avaient peut-être rai­son, que mes scé­na­rios étaient trop ci, ça. J’ai essayé plu­sieurs styles, plu­sieurs genres. Et j’ai com­pris qu’il n’y a rien à com­prendre. J’ai per­du mon temps. Depuis quelques années, la mode est aux fiches de lec­ture. Je ne sais pas qui lit, des jeunes gens sans doute, pas très bien payés. J’en ai deman­dé deux, pour deux scé­na­rios, pour voir… Deux fois, j’ai eu droit à « Sujet non trai­té. » Je n’invente pas, « Sujet non trai­té ». Etait-ce le même lec­teur ? Voi­là où on en est. Tu ouvres le cof­fret des Césars, à part trois ou quatre films, tous les autres se res­semblent. Mais le sujet est trai­té. Merde, le ciné­ma, c’est pas ça ! C’est même tout le contraire…”

Un sys­tème sovié­tique où la Télé a droit de cen­sure

“Je suis décon­nec­té, je ne suis plus en phase avec ce petit monde, ces gens, les pro­duc­teurs à genoux, qui ont peur. On ne fait rien avec la peur, rien que de la merde. Moi, j’ai décou­vert la vie avec le ciné­ma, j’ai décou­vert les hommes, les femmes. J’entrais dans les films… comme j’entre ici pour te ren­con­trer, on se parle, je suis toi, tu es moi, ça cir­cule… C’est pas cet infan­ti­lisme ! Sujet non trai­té ! Les gros mots ! Les gros mots ! Tu sais ce qui m’est venu en écou­tant For­man par­ler du ciné­ma tchèque des années soixante ? Eh bien, on y est en plein. Regarde le bonus de Au Feu Les Pom­piers, il parle de notre ciné­ma. Tu rem­places le Par­ti par la Télé, et c’est bon. On est dans un sys­tème sovié­tique, la Télé dit oui, tu fais le film, elle dit non…” “Je vois des pro­duc­teurs qui se disent « pro­duc­teurs indé­pen­dants ». Ils sont tous dépen­dant de la télé, et aujourd’hui des dis­tri­bu­teurs. Des pro­duc­teurs, il n’y en a qu’un, la Télé, le Par­ti. On est dans un sys­tème qui porte un nom, un putain de gros mot, « tota­li­taire », pas creux pas vide, qui fait son sale bou­lot. On ne serait pas en démo­cra­tie, on dirait cen­sure. ”

Incul­ture géné­rale

“Il y a deux ans, j’ai fait une note d’intention pour un scé­na­rio qu’on pro­po­sait à Arte. J’ai eu le mal­heur de citer Tar­kovs­ki pour faire com­prendre je ne sais plus trop quoi. Mal­heur ! le retour a été cin­glant, « Non Tar­kovs­ki, c’est pas pos­sible. » Arte ! la chaîne cultu­relle – Arte n’a jamais mis un cen­time dans un de mes films – Ecoute For­man, il parle d’inculture… écoute l’interview de Lan­glois dans le bonus de l’Atalante, ce doit être dans les années 70. Il emploie le même mot, « des pro­duc­teurs incultes ».”

Au pla­card

“J’ai dédié ce film à Michel Nau­dy. Michel était un très bon ami, il a mis fin à ses jours le 2 décembre, il était jour­na­liste à France 3, au pla­card depuis dix sept ans… Nous sommes en France en 2012. Dix sept ans de pla­card ! avec un salaire, mais sans emploi. ”

Fran­çois Dupey­ron

(1950 – 2016)