La polémique autour du film ‘Underground’ d’Emir Kusturica

La polémique initiée par les "philosophes" Alain Finkielkraut et Bernard Henri-Levy, publiées dans la presse française alors qu'il n'avaient pas vu le film...

Le film Under­ground est com­plexe, dense, riche et pos­sède de nom­breux niveaux de lec­ture, comme en témoignent ces quelques clés pour com­prendre Under­ground. Ce film a sus­ci­té de nom­breux articles, plu­sieurs thèses et des Livres entiers lui sont dédiés.
Mais au delà de cette richesse, le film fut incom­pris pour cer­tains. Ain­si, au len­de­main de l’an­nonce du pal­ma­rès du Fes­ti­val de Cannes en 1995, et la Palme d’or décer­née à Under­ground, le jury pré­si­dé par Jeanne Moreau vit sa déci­sion cri­ti­quée par quelques jour­na­listes ou phi­lo­sophes fran­çais enga­gés mora­le­ment dans le conflit qui fai­sait alors rage en ex-You­go­sla­vie.

La polé­mique fut ini­tiée par la réac­tion “à chaud” d’A­lain Fin­kiel­kraut, phi­lo­sophe fran­çais, via une tri­bune publiée dans le jour­nal Le Monde, alors qu’il n’a­vait pas encore pu voir le film, sui­vie quelques jours plus tard par un édi­to enflam­mé de Ber­nard Hen­ri-Levy dans Le Point, qui n’a­vait, lui non plus, pas vu le film. La pre­mière réac­tion à cet article infa­mant fut signée de Serge Regourd, une semaine plus tard. La polé­mique a alors gon­flé dans les média, par­ta­gés entre les pro-Under­ground et les anti-Under­ground, en fonc­tion des affi­ni­tés idéo­lo­giques de cha­cun, et de l’ac­tua­li­té dans les Bal­kans… Emir Kus­tu­ri­ca n’a offi­ciel­le­ment réagi que quelques mois plus tard, le 26 octobre 1995 par un article inti­tu­lé “Mon impos­ture”. Il décla­ra alors vou­loir arrê­ter le ciné­ma. Déci­sion sur laquelle il revien­dra l’an­née sui­vante…

Le der­nier article de cette série est celui qu’A­lain Fin­kiel­kraut a publié dans le jour­nal “Libé­ra­tion”, après qu’il se soit fen­du de voir le film…

Cette “anec­dote” fut super­be­ment reprise dans le film Rien sur Robert de Pas­cal Bonit­zer, avec Fabrice Luchi­ni dans le rôle du cri­tique qui écrit un papier sur un réa­li­sa­teur croate (sic) dont il n’a pas vu le film…

Enfin, on s’a­mu­se­ra à voir dans ces extraits video repris au “zap­ping” de Canal+ en 1998, une illus­tra­tion amu­sante des suites de cette polé­mique…

Pour ceux qui sou­haitent aller plus loin dans les péri­pé­ties d’A­lain Fin­kiel­kraut un dos­sier « Les pré­di­ca­tions d’Alain Fin­kiel­kraut » concoc­té par ACRIMED est hau­te­ment recom­man­dé…


L’im­pos­ture Kus­tu­ri­ca par Alain Fin­kiel­kraut

LE MONDE — 2 Juin 1995 — Page 16

Le public qui a accla­mé debout Under­ground, la grande fresque d’E­mir Kus­tu­ri­ca sur cin­quante ans d’his­toire you­go­slave, et le jury qui lui a décer­né la Palme d’or du Fes­ti­val de Cannes ont éprou­vé, sans nul doute, la gri­sante cer­ti­tude de faire d’une pierre deux coups. Dans le moment même où ils célé­braient un artiste pour­vu de tous les signes exté­rieurs du génie, ce public fré­né­tique et ces jurés fer­vents mani­fes­taient leur indi­gna­tion devant le car­nage de Tuz­la et leur soli­da­ri­té avec les vic­times de la guerre. L’hom­mage qu’ils ren­daient au cinéaste sara­jé­vien s’é­ten­dait tout natu­rel­le­ment à ses com­pa­triotes. Ils mariaient ces deux impé­ra­tifs si sou­vent contra­dic­toires : l’exi­gence esthé­tique et l’ur­gence de l’en­ga­ge­ment. Le beau se confon­dait dans leur enthou­siasme avec le bien, l’a­mour de l’art avec la par­ti­ci­pa­tion à l’His­toire et l’ad­mi­ra­tion pour l’au­dace for­melle d’une oeuvre avec le zèle com­pa­tis­sant pour les mal­heu­reux.

Au dire même de son auteur, Under­ground est pour­tant un adieu nos­tal­gique à la You­go­sla­vie. ” Il était une fois un pays ” pré­vient, sans ambages, le sous-titre. Et pour Kus­tu­ri­ca, la des­truc­tion de ce pays n’est pas impu­table à ceux qui, dès l’oc­cu­pa­tion du Koso­vo, affi­chaient leur inten­tion d’en faire une ” Ser­bo­sla­vie ”. Elle incombe tout entière aux nations qui ont choi­si l’in­dé­pen­dance pour échap­per à leur mort spi­ri­tuelle annon­cée.

En octobre 1991, c’est-à-dire dans les pre­miers mois du conflit, Kus­tu­ri­ca écri­vait : ” Il y a plein de choses que je ne savais pas étant enfant. Main­te­nant je sais. Le Slo­vène a tou­jours rêvé son rêve slo­vène, rêve d’un écuyer autri­chien. Mais ce sont nos ancêtres qui, pen­dant la pre­mière guerre mon­diale, ont sau­vé ce même Slo­vène des merdes de Vienne ” (” L’a­ca­cia de Sara­je­vo ”, Libé­ra­tion du 21 octobre 1991).

Quatre ans, plu­sieurs dizaines de mil­liers de morts et quelques ”urbi­cides” plus tard, Kus­tu­ri­ca per­siste et concré­tise ain­si son pro­pos : ” Les archives uti­li­sées dans le film montrent les troupes nazies entrant en Slo­vé­nie, où elles sont accueillies comme chez elles […], ce qui est tou­jours le cas aujourd’­hui, car la Slo­vé­nie a été conçue comme une avan­cée ger­ma­nique dans le monde ortho­doxe […] puis elles sont à Zagreb, où c’est la même chose. Et quand elles entrent à Bel­grade, on ne voit per­sonne dans les rues […] elles sont en terre étran­gère. ”
Et, révol­té par le sou­tien que cer­tains intel­lec­tuels ont pu appor­ter à la Bos­nie en flammes, Kus­tu­ri­ca conclut : ” Il faut être stu­pide pour refu­ser de com­prendre que la chute du mur de Ber­lin a com­plè­te­ment bou­le­ver­sé ces endroits si fra­giles, et sur­tout tous ces petits pays satel­lites des nazis, comme la Slo­vé­nie, la Croa­tie, la Hon­grie [… ] et la Bos­nie ! Il y a un terme com­plè­te­ment stu­pide qu’on entend par­tout, celui de ” Grande Ser­bie ”. Com­ment un pays de neuf mil­lions d’ha­bi­tants peut-il être qua­li­fié de ” grand ” ? En même temps, il y a l’Al­le­magne unie, avec quatre-vingt mil­lions d’ha­bi­tants et qui est vrai­ment grande, et per­sonne ne le remarque ”
(Les Cahiers du ciné­ma. Juin 1995, page 70).

Nazi­fi­ca­tion des vic­times du net­toyage eth­nique, dénon­cia­tion du IV Reich, défense du David serbe dans son com­bat héroïque contre le Goliath ger­ma­nique, recou­vre­ment de tous les crimes actuel­le­ment et quo­ti­dien­ne­ment com­mis par l’i­mage elle-même tra­fi­quée de la deuxième guerre mon­diale : ce que Kus­tu­ri­ca a mis en musique et en images, c’est le dis­cours même que tiennent les assas­sins pour convaincre et pour se convaincre qu’ils sont en état de légi­time défense car ils ont affaire à un enne­mi tout-puis­sant. Ce cinéaste dit de la déme­sure a donc capi­ta­li­sé la souf­france de Sara­je­vo alors qu’il reprend inté­gra­le­ment à son compte l’ar­gu­men­taire sté­réo­ty­pé de ses affa­meurs et de ses assié­geants. Il a sym­bo­li­sé la Bos­nie sup­pli­ciée alors qu’il refuse de se dire Bos­niaque et qu’il entre dans une sainte colère quand on ose trai­ter Slo­bo­dan Miloše­vić de fas­ciste ou les Serbes d’a­gres­seurs.

En récom­pen­sant Under­groud, le jury de Cannes a cru dis­tin­guer un créa­teur à l’i­ma­gi­na­tion foi­son­nante. En fait, il a hono­ré un illus­tra­teur ser­vile et tape-à-l’oeil de cli­chés cri­mi­nels ; il a por­té aux nues la ver­sion rock, post­mo­derne, décoif­fante, bran­chée, amé­ri­ca­ni­sée, et tour­née à Bel­grade, de la pro­pa­gande serbe la plus rado­teuse et la plus men­son­gère. Le diable lui-même n’au­rait pu conce­voir un aus­si cruel outrage à la Bos­nie ni un épi­logue aus­si gro­tesque à la fri­vo­li­té et à l’in­com­pé­tence occi­den­tales.

PAR ALAIN FINKIELKRAUT

Alain Fin­kiel­kraut est phi­lo­sophe et direc­teur de la revue ”Le Mes­sa­ger euro­péen”


« Under­ground », Alain Fin­kiel­kraut et Jda­nov par Serge Regourd

LE MONDE — 9 juin 1995

A la lec­ture du texte d’A­lain Fin­kiel­kraut « L’im­pos­ture Kus­tu­ri­ca » (Le Monde du 2 juin), on est par­ta­gé entre l’in­di­gna­tion et la déri­sion que sus­cite une aus­si péremp­toire sot­tise.

Je fai­sais par­tie du public de Cannes qui a accla­mé le 26 mai, debout, l’ex­tra­or­di­naire film de Kus­tu­ri­ca, Under­ground. J’ai aus­si salué avec enthou­siasme le choix du jury qui l’a récom­pen­sé de la Palme d’or. Comme à beau­coup d’autres ciné­philes, Under­ground m’est appa­ru comme l’un des films les plus beaux et les plus forts réa­li­sés depuis de longues années. Film jubi­la­toire et flam­boyant, d’un cinéaste, en effet, de génie.

Comme, j’i­ma­gine, l’im­mense majo­ri­té des spec­ta­teurs et pro­fes­sion­nels pré­sents, j’ai admi­ré une créa­tion artis­tique rare, une oeuvre ciné­ma­to­gra­phique d’ex­cep­tion qui donne tout son sens à la fameuse notion d’« excep­tion cultu­relle », reven­di­quée par les cinéastes face à la nor­ma­li­sa­tion mer­can­tile. Une oeuvre qui touche la sen­si­bi­li­té, éveille l’es­prit. Une inven­tion esthé­tique de tous les ins­tants, des images et des plans, dont on peut pen­ser qu’ils res­te­ront dans l’an­tho­lo­gie du ciné­ma, au même titre que celles et ceux de Fel­li­ni, dont Kus­tu­ri­ca est désor­mais l’al­ter ego. Avec, en prime, un humour à pro­pre­ment par­ler dévas­ta­teur, un rythme étour­dis­sant, des per­son­nages et des acteurs qui font aimer la vie.
Voi­là les rai­sons simples pour les­quelles le film de Kus­tu­ri­ca s’est impo­sé à ceux qui l’ont vu.

Mais Alain Fin­kiel­kraut sait « sans nul doute », écrit-il que, dans le même temps, les spec­ta­teurs et le jury « mani­fes­taient leur indi­gna­tion devant le mas­sacre de Tuz­la », expri­maient leur « enga­ge­ment » et leur « soli­da­ri­té » avec les Bos­niaques. Pauvres spec­ta­teurs, pauvre jury, dépour­vus de l’in­tel­li­gence et de la pers­pi­ca­ci­té poli­ti­co-artis­tique d’A­lain Fin­kiel­kraut : ils ont cru sou­te­nir les Bos­niaques ; ils ont, en réa­li­té, sou­te­nu l’al­lié de leurs bour­reaux, celui qui a « mis en musique le dis­cours des assas­sins » ! Voi­là bien en quoi rési­de­rait l’im­pos­ture : le machia­vé­lique Kus­tu­ri­ca est pas­sé pour un géné­reux avo­cat alors qu’il n’est qu’un sinistre pro­cu­reur.

On relè­ve­ra l’in­croyable mépris dans lequel le phi­lo­sophe en chef Fin­kiel­kraut tient l’im­mense majo­ri­té de ses contem­po­rains : ils n’ont rien com­pris au « mes­sage » du film de Kus­tu­ri­ca. Pour les convaincre de leur éga­re­ment, le « com­mis­saire poli­tique aux ques­tions artis­tiques » ana­lyse labo­rieu­se­ment… non les images du film, mais de longues cita­tions du réa­li­sa­teur, notam­ment un entre­tien accor­dé en 1991 à Libé­ra­tion, qui per­mettent, comme dans toute bonne inqui­si­tion poli­cière, d’é­clai­rer les mobiles et la per­son­na­li­té du délin­quant.

Il s’a­git bien de cela : Alain Fin­kiel­kraut se com­porte, en l’es­pèce, comme Jda­nov, le cen­seur sta­li­nien pré­po­sé à « la véri­té dans l’art » et à la sur­veillance des « artistes en uni­forme » dont par­lait East­man. Kus­tu­ri­ca est bien accu­sé d’a­gir en tenue camou­flée des milices serbes. En 1995, le monde de Fin­kiel­kraut est aus­si étroi­te­ment dua­liste que celui de Jda­nov en 1947 lors de la créa­tion du Komin­form : le bien et le mal, les vic­times et les bour­reaux. Dans ce cadre, les intel­lec­tuels et les artistes sont condam­nés à por­ter l’u­ni­forme de l’un des deux camps. « Le Mal », le mot est faible pour dési­gner la vraie nature de Kus­tu­ri­ca : « Le diable lui-même n’au­rait pu conce­voir un aus­si cruel outrage à la Bos­nie… », ose écrire Alain Fin­kiel­kraut. La « dia­bo­li­sa­tion » de l’ad­ver­saire est, certes, une vieille recette guer­rière, notam­ment uti­li­sée par les natio­na­listes, mais sous la plume d’un phi­lo­sophe même ayant acquis ses galons de bou­te­feu depuis la guerre du Golfe : on reste confon­du.

Dans la pire période sta­li­nienne, Jda­nov se défi­nis­sait comme une « sorte de phi­lo­sophe en chef, le garant de l’i­déo­lo­gie, son inter­prète le plus auto­ri­sé ». C’est bien l’exacte fonc­tion assu­mée par Alain Fin­kiel­kraut à l’é­gard du film de Kus­tu­ri­ca.
Mais les pro­cé­dures poli­cières appli­quées à la créa­tion artis­tique ne font que dis­cré­di­ter ceux qui les uti­lisent : leju­ry de Cannes n’é­tait pas consti­tué en Tri­bu­nal de La Haye et n’a­vait pas Dieu mer­ci à opé­rer la cen­sure poli­tique que réclame expres­sé­ment le phi­lo­sophe, éga­ré depuis quelque temps dans le champ mili­taire et aveu­glé par ses par­tis pris tota­li­taires. Alain Fin­kiel­kraut confond les genres : le film de pro­pa­gande sur la Bos­nie a déjà été fait par son ami Ber­nard-Hen­ri Lévy, et il n’est pas sûr qu’il ait quelque rap­port que ce soit avec l’art ciné­ma­to­gra­phique.
Com­ment ne pas ajou­ter, enfin, qu’il peut encore se trou­ver des esprits éveillés pour consi­dé­rer que les déter­mi­nants de la situa­tion actuelle en Bos­nie sont immen­sé­ment plus com­plexes que ne veut le lais­ser croire le pitoyable réduc­tion­nisme d’A­lain Fin­kiel­draut ? Ne peut-on, ain­si, adhé­rer à l’in­ter­ro­ga­tion cen­trale de Kus­tu­ri­ca (« Com­ment peut-on défendre l’i­dée d’une Bos­nie mul­tieth­nique si on détruit l’i­dée d’une You­go­sla­vie mul­tieth­nique ? », dans Libé­ra­tion du 28 mai) sans pour autant pas­ser pour un sup­pôt de l’une des eth­nies en conflit ?

PAR SERGE REGOURD


Le bloc-notes de Ber­nard-Hen­ri Lévy

LE POINT — 10 Juin 1995

Une « affaire » Kus­tu­ri­ca ? Mais oui. Je main­tiens le terme. Non pas à pro­pos du film, que je n’ai, je le répète, pas vu. Mais à cause de l’homme, du per­son­nage public et des décla­ra­tions poli­tiques qu’il mul­ti­plie depuis trois ans — entre autres, et pour s’en tenir au plus récent, l’in­ter­view parue dans le der­nier numé­ro des Cahiers du ciné­ma et à laquelle les lec­teurs scep­tiques peuvent aisé­ment se réfé­rer : le cinéaste y fait l’é­loge de Milo­se­vic ; il nie le pro­jet grand serbe ; il reprend les termes mêmes de la pro­pa­gande serbe la plus écu­lée pour fus­ti­ger le « pas­sé » nazi de la Croa­tie et de la Bos­nie ; le tout au moment même où il achève de tour­ner, à Bel­grade, le film qui va recueillir la Palme. Que l’on cou­ronne un tel film n’a, j’y insiste, rien, en soi, de scan­da­leux. Et l’his­toire de la lit­té­ra­ture est pleine d’é­cri­vains anti­sé­mites, fas­cistes, sta­li­niens qui n’en étaient pas moins, aus­si, de très grands artistes. La seule ques­tion est de savoir : 1) si le jury de Cannes, Nadine Gor­di­mer et Jeanne Moreau en tête, savait qu’en cou­ron­nant cet homme il se trou­vait dans la situa­tion d’un jury qui, en 1938, aurait cou­ron­né, met­tons, Céline ; 2) si Kus­tu­ri­ca est réel­le­ment, au ciné­ma, ce que Céline était à la lit­té­ra­ture — c’est-à-dire un immense artiste dont une sorte de grâce conju­rait, dans les oeuvres mêmes, le poids des « opi­nions ». J’en doute. Mais réponse en sep­tembre — quand il sera pos­sible, enfin, de juger sur pièces.

par BERNARD-HENRI LEVY


Mon impos­ture par Emir Kus­tu­ri­ca

LE MONDE — 26 Octobre 1995 — Page 13

Lorsque Le Monde a publié, le 2 juin, l’ar­ticle d’A­lain Fin­kiel­kraut ” L’im­pos­ture Kus­tu­ri­ca ”, j’ai d’a­bord res­sen­ti une grande tris­tesse puis une assez grande colère, et fina­le­ment une sorte d’in­cer­ti­tude. J’au­rais vou­lu répondre immé­dia­te­ment ; mais pour quoi dire ? Non que mon ima­gi­na­tion eût été prise en défaut, mais je ne trou­vais pas de mots pour répli­quer à l’au­teur de l’ar­ticle, qui, à l’é­vi­dence, n’a­vait pas vu mon film Under­ground. Fina­le­ment, j’en suis venu à la conclu­sion que nous étions effec­ti­ve­ment une ” impos­ture ”, moi et les films que je fais.

C’est un sen­ti­ment qui devient pré­do­mi­nant au moment du tour­nage, lorsque le doute m’en­va­hit. Je crois d’ailleurs que tous mes films sont nés du doute, car dans le cas contraire je serais pro­ba­ble­ment aujourd’­hui en Amé­rique, en train de fabri­quer des films pour le box-office. Mais la croyance qu’il existe tou­jours une dif­fé­rence entre les films et les ham­bur­gers me pousse à conti­nuer de vivre ici, en Nor­man­die.

Je ne com­prends tou­jours pas que Le Monde ait publié le texte d’un indi­vi­du qui n’a­vait pas vu mon film, sans que per­sonne ait cru bon de le signa­ler. S’il y a eu une volon­té déli­bé­rée de me détruire par l’in­si­nua­tion, l’a­mal­game et le col­por­tage des rumeurs qui courent à mon sujet, je me pro­pose d’ai­der vos lec­teurs à for­ger un docu­ment beau­coup plus effi­cace, et sur­tout fon­dé sur une connais­sance du ” ter­rain ”, telle que seul un cinéaste qui a vécu l’es­sen­tiel de sa vie dans un régime com­mu­niste où déla­tion et mani­pu­la­tion étaient deve­nues un art en soi peut l’ac­qué­rir.

Image no 1 : un jour­na­liste et un pho­to­graphe se seraient ” infil­trés ” dans mon entou­rage et seraient par­ve­nus, sous une cou­ver­ture quel­conque, à péné­trer dans ma modeste pro­prié­té de Nor­man­die. Sous l’ap­pa­rence d’une inno­cente chau­mière, cette demeure abrite un inef­fable secret : ces hommes auraient décou­vert ” l’antre de la bête ” ! Sous le tapis per­san de la salle de séjour, une trappe. Ils l’ou­vri­raient et à leur plus grand effroi dévoi­le­raient l’en­trée d’un sou­ter­rain. Cette région obs­cure abri­te­rait un grand nombre de réfu­giés d’ex-You­go­sla­vie.

Ces pauvres hères, jetés sans pitié dans la pénombre et le froid, sur­vi­vraient misé­ra­ble­ment dans ce qu’il faut bien qua­li­fier d’en­fer de Miloše­vić. Drogue, armes lourdes et légères, objets inso­lites et secrets. Tan­dis que les esclaves empa­quet­te­raient la drogue, mon fils, un énorme cou­teau de cui­sine entre les dents, diri­ge­rait des exer­cices mili­taires pour les jeunes réfu­giés. Ces manoeuvres sou­ter­raines auraient pour nom de code : ” La Nor­man­die, par­tie inté­grante de la Grande Ser­bie ”.

L’en­sei­gne­ment théo­rique serait assu­ré par mon épouse : ce lavage de cer­veau serait fon­dé sur le slo­gan ” Tout ter­ri­toire où se trouve une seule tombe serbe fait, par défi­ni­tion, par­tie de la Grande Ser­bie ! ”. Elle aurait en effet trou­vé, dans le cime­tière de mon petit vil­lage, la sépul­ture d’un immi­gré serbe (employé d’une socié­té de net­toyage) et appa­rem­ment mort de mort natu­relle.

Dans un mou­ve­ment una­nime, tous les huma­nistes fran­co­phones se lèvent et demandent ma mise en exa­men.

La foule (huma­niste), elle, veut me lyn­cher

Les manoeuvres mili­taires com­por­te­raient trois axes dis­tincts : a) l’a­gres­sion ; b) le géno­cide ; c) l’é­li­mi­na­tion par le feu de tous les par­ti­sans d’une Bos­nie mul­tieth­nique.

Pen­dant ce temps, ma fille, avec dis­cré­tion mais effi­ca­ci­té, intro­dui­rait des pho­tos de Slo­bo­dan Miloše­vić dans les car­tables de ses cama­rades d’é­cole, à l’heure de la can­tine.

Image no 2 : soleil cou­chant. L’O­rient est rouge. Dans une lumière impres­sion­niste à la Monet, ma femme et moi dis­tri­bue­rions le maté­riel de pro­pa­gande (cas­settes vidéo du film Under­ground et icônes de Miloše­vić) aux pay­sans moyens-pauvres, aux ouvriers agri­coles et aux petits éle­veurs nor­mands.

Le Monde publie à la une ” L’im­pos­ture Kus­tu­ri­ca ”. Dans un mou­ve­ment una­nime, tous les huma­nistes fran­co­phones se lèvent et demandent ma mise en exa­men. La foule (huma­niste), elle, veut me lyn­cher. ” Pas de liber­té pour les enne­mis de la liber­té ! ” Télé­ra­ma révèle, la même semaine, que la famille Kus­tu­ri­ca fait jouer du Wag­ner à son orchestre de déte­nus, tan­dis que les par­ti­sans d’une Bos­nie mul­tieth­nique sont exter­mi­nés au lance-flammes dans leur cave.

C’est alors que Le Monde élè­ve­rait le débat en m’of­frant un droit de réponse… J’y décla­re­rais avoir tou­jours été pour une Bos­nie mul­tieth­nique, avoir tou­jours su que Miloše­vić était fas­ciste, mais n’a­voir jamais pu rendre publiques mes posi­tions à cause des pres­sions de mon épouse. Je don­ne­rais ain­si l’i­mage d’un être faible, mépri­sable, prêt à sacri­fier les siens pour se tirer d’af­faire. Dans ce même texte, je salue­rais les pré­si­dents des nou­velles Répu­bliques d’ex-You­go­sla­vie comme de vrais com­bat­tants de la démo­cra­tie.

Mais ce texte ne trom­pe­rait pas la vigi­lance des phi­lo­sophes fran­çais, qui auraient beau jeu de remar­quer qu’en fai­sant l’é­loge de la démo­cra­tie je pas­se­rais sous silence ce qui a tou­jours consti­tué la force vive des mou­ve­ments indé­pen­dan­tistes : le natio­na­lisme. Mes déri­soires efforts pour récla­mer la séces­sion immé­diate de la Nor­man­die méri­dio­nale du ter­ri­toire fran­çais ne seraient consi­dé­rés que comme de la poudre aux yeux.

Le Monde convo­que­rait donc un sym­po­sium réunis­sant juristes, Prix Nobel, magis­trats inter­na­tio­naux et phi­lo­sophes estam­pillés poli­ti­que­ment cor­rects par les annon­ceurs télé­vi­sés. L’as­sem­blée una­nime récla­me­rait, au terme d’un week-end pas­sion­nant, ma com­pa­ru­tion devant un tri­bu­nal inter­na­tio­nal pour ” apo­lo­gie du crime de guerre ”. Votre jour­nal conclu­rait cette cam­pagne en publiant un édi­to­rial cin­glant : ” L’hé­ri­tier de Fel­li­ni, archi­tecte prin­ci­pal de la puri­fi­ca­tion eth­nique ”.

Image no 3 : quelque part dans l’un des grands tun­nels qui relient Rouen à Bel­grade, Kus­tu­ri­ca et Miloše­vić se tien­draient debout, face à un énorme globe ter­restre, entou­rés de leur milice où se mêlent les uni­formes des tchet­niks et ceux des com­mu­nistes. Leur dra­peau asso­cie­rait l’aigle à six têtes de la Grande Ser­bie (pour les six anciennes Répu­bliques fédé­rées), l’é­toile rouge et la croix ortho­doxe. Les deux com­pères lève­raient leur coupe de cham­pagne pour célé­brer la Palme d’or obte­nue à Cannes (un nou­veau jury, entiè­re­ment rema­nié, aurait entre-temps des­ti­tué le traître pour récom­pen­ser un film authen­ti­que­ment bos­niaque, oeuvre col­lec­tive et ano­nyme inti­tu­lée Vive la divi­sion Hand­jar !) Grâce à un magné­to­phone minia­ture, on aurait enre­gis­tré la conver­sa­tion sui­vante :

Miloše­vić : ” Vois-tu la même chose que moi, cama­rade Kus­tu­ri­ca ? ”

Kus­tu­ri­ca : ” De quoi par­lez-vous, cama­rade pré­sident res­pec­té et bien-aimé, de cette map­pe­monde ?

Miloše­vić : ” Imbé­cile, ne vois-tu pas que tout cela consti­tue la Grande Ser­bie ! ”
Voi­ci de quelle façon vous auriez pu mener cette affaire avec cré­di­bi­li­té, dans un style ima­gé et grâce à des ren­sei­gne­ments de pre­mière main.

PAR EMIR KUSTURICA


La pro­pa­gande oni­rique d’E­mir Kus­tu­ri­ca
Par Alain Fin­kiel­fraut

LIBERATION — 30 Octobre 1995 — Page 7

Il n’é­tait pas néces­saire, autre­fois, d’a­voir vu le Don pai­sible ou le Triomphe de la volon­té pour savoir qu’on n’a­vait pas affaire à des oeuvres res­pec­ti­ve­ment anti­so­vié­tiques et anti­na­zies.

Les temps changent : Emir Kus­tu­ri­ca a eu beau divul­guer dans un entre­tien aux Cahiers du Ciné­ma (n°496, octobre 1995) le par­ti pris poli­tique du film, il a eu beau venir à la pro­jec­tion can­noise avec le direc­teur de la télé­vi­sion de Bel­grade, l’empire de la fri­vo­li­té com­pas­sion­nelle est tel aujourd’­hui qu’il a béné­fi­cié de l’é­mo­tion cau­sée par le mas­sacre de 70 ado­les­cents bos­niaques à Tuz­la. Le col­la­bo a ain­si empo­ché la palme du mar­tyr : cette mys­ti­fi­ca­tion insul­tante et stu­pide exi­geait d’être dénon­cée séance tenante. Ce que j’ai fait.

Main­te­nant que j’ai pu voir le film, je recon­nais que j’ai été injuste avec Emir Kus­tu­ri­ca. Certes, dans ce tor­ren­tiel cli­ché bal­ka­nique, dans cet hymne braillard et pit­to­resque à l’exu­bé­rance slave, on ne retrouve abso­lu­ment rien de l’hu­mour sub­til qui fai­sait le charme fou de Papa est en voyage d’af­faires, mais Under­ground a la ver­tu des oeuvres inau­gu­rales. Ce film crée un genre nou­veau : la pro­pa­gande oni­rique. Pro­pa­gande, cette image du Reich éter­nel, de l’Al­le­magne aus­si arro­gante, riche et cruelle aujourd’­hui qu’­hier ; pro­pa­gande, ces foules croates et slo­vènes applau­dis­sant à tout rompre l’en­va­his­seur nazi puis qua­rante ans plus tard, affi­chant le même cha­grin que Kurt Wald­heim à la mort de Tito ; pro­pa­gande, et de plus mau­vais aloi, ce Mus­ta­pha gomi­né qui, pen­dant le début de la guerre, essaie de détour­ner à son pro­fit l’argent volé par le “tru­cu­lent ban­dit serbe” (en un seul mot) pour payer des armes aux par­ti­sans ; pro­pa­gande encore, la trans­for­ma­tion en com­bat de nègres dans un tun­nel de l’ur­bi­cide, du mémo­ri­cide et de l’eth­no­cide entre­pris par l’ar­mée you­go­slave et pour­sui­vi, qua­si­ment sous nos yeux, par les milices serbes ; pro­pa­gande enfin, cette nos­tal­gie d’une You­go­sla­vie ins­pi­rée pour le meilleur et pour le pire par l’âme serbe et tou­jours déjà tra­hie par ses autres com­po­santes.

Quant à l’o­ni­risme, il ne s’a­vance pas mas­qué, mais culti­vé et bar­dé de réfé­rences : ce sont les élé­phants fel­li­niens qui errent dans Bel­grade bom­bar­dée ; c’est la mariée cha­gal­lienne qui vole au des­sus de la table du repas de noce ; ce sont les retrou­vailles cha­pli­nesques de l’in­no­cent meur­tri avec son chim­pan­zé dans un sou­ter­rain impro­bable…

Men­songes, déme­sure et cita­tions : les naïfs en prennent plein la vue et les cyniques relèvent la tête. De peur de pas­ser à côté du chef d’oeuvre, les pre­miers confondent le génie avec les insignes du génie, le dyo­ni­siaque avec l’a­po­lo­gie de la vie sau­vage, le baroque avec la paco­tille exo­tique et la véri­té des lieux avec la cou­leur locale. Se délec­tant de leur propre impas­si­bi­li­té comme d’un preuve de viri­li­té poli­tique et de matu­ri­té intel­lec­tuelle, les seconds veulent en finir, par Kus­tu­ri­ca inter­po­sé, avec ces phi­lo­sophes mono­ïdéiques, ces Mazo­wie­cki à la triste figure et ces Sara­je­viens mau­vais joueurs qui ne se laissent pas convaincre par les argu­ments de réa­lisme poli­tique et qui fatiguent tout le monde en répé­tant, du matin au soir, que la jus­tice ne consiste pas à répar­tir équi­ta­ble­ment la culpa­bi­li­té entre l’ins­ti­ga­teur du net­toyage eth­nique et ses vic­times. Kus­tu­ri­ca et ses cham­pions se flattent d’être poli­ti­que­ment incor­rects. Par ce détour­ne­ment de sens, ils conver­tissent la boue en or et un cha­pe­let de mani­pu­la­tion gros­sière en gerbe de para­doxes éblouis­sants. A ce compte-là, les calem­bours ordu­riers de Le Pen sont de cou­ra­geux défis au confor­misme des bien-pen­sants et le grand auteur trans­gres­sif du XXème siècle n’est plus Bataille mais Fau­ris­son.

ALAIN FINKIELKRAUT