Le monde selon Mark Zuckerberg

Leur pouvoir c’est le nombre

Oli­vier Ertz­scheid est maître de confé­rences en Sciences de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion à l’u­ni­ver­si­té de Nantes. Obser­va­teur rapide et futé des médias numé­riques, il ana­lyse en temps réel les évo­lu­tions du web sur son blog affordance.info

Par Didier Epsz­ta­jn sur Entre les lignes, entre les mots

Oli­vier Ertz­scheid : Le monde selon Zucker­berg

Por­traits et pré­ju­dices

C&F Edi­tions, Caen 2020, 110 pages, 15 euros

Dans cet essai au style alerte et acide, Oli­vier Ertz­scheid remonte le fil du désen­chan­te­ment du monde numé­rique. Com­ment quelques méga-pla­te­formes mono­po­lisent notre atten­tion et l’ex­ploitent à leur seul pro­fit ? Com­ment la socié­té peut-elle réagir col­lec­ti­ve­ment pour défendre un numé­rique de liber­té et de par­tage ?

Des por­traits et les réa­li­tés de pro­jets poli­tiques qui ne peuvent être consi­dé­rés comme éman­ci­pa­teurs. Des tech­no­lo­gies qui enserrent et réduisent les pos­sibles sous les masques pro­met­teurs de la liber­té et du par­tage. Oli­vier Ertz­scheid à tra­vers une série de por­traits (le monde selon Mark Zucker­berg, Ser­gueï Brin et Lar­ry Page, des névro­sés obses­sion­nels, Apos­to­los Gera­sou­lis, mon qua­dri­saïeul, selon Tim Ber­ners-Lee, les lan­ceurs d’alerte) puis de pré­ju­dices (La fonc­tion crée l’organe et l’architecture (tech­nique) les usages ; Quand les mots ont un prix, ils cessent d’avoir un sens ; L’enfer, c’est le numé­rique des autres ; Ce qui est « don­née » n’est pas ce qui est obte­nu ; Des tech­no­lo­gies et des hommes ; Citoyens dans la brume de la sur­veillance ; Du cybe­res­pace aux réseaux sociaux : iti­né­raire d’une régres­sion ; Trois grandes révo­lu­tions ; Espace public, espace pri­vé ; Le monde selon « l’opinion » ; La guerre c’est la paix et la démo­cra­tie c’est la publi­ci­té ; Une urgence démo­cra­tique) redonne une vision poli­tique d’un monde numé­rique trop sou­vent réduit à de simples tech­no­lo­gies. L’auteur décrypte le rôle des méga-pla­te­formes, la cap­ta­tion de l’attention, l’exploitation lucra­tive des don­nées, les pré­ten­tions à la chose et à l’utilité publique, etc.

L’auteur pro­pose aus­si des alter­na­tives et des pistes de réflexions pour le déman­tè­le­ment de ces monstres pri­va­tifs et pour l’appropriation col­lec­tive.

Je choi­sis sub­jec­ti­ve­ment de mettre l’accent sur cer­taines ana­lyses.

Face­book et ses utilisateurs/utilisatrices, son modèle de pla­te­forme pri­vée et la pré­ten­tion à une chose publique, « Sans que jamais elle ne se dépar­tît ni de son modèle éco­no­mique publi­ci­taire toxique, né de l’arbitraire de toutes les règles pri­vées qui consti­tuent l’ossature de ses condi­tions géné­rales d’utilisation (les CGTU) », des choix conçus et arbi­trés au sein d’une pla­te­forme « pour que la dimen­sion citoyenne d’une infor­ma­tion, d’un enga­ge­ment, d’une mobi­li­sa­tion, serve d’abord et avant tout les inté­rêts éco­no­miques de la firme », la capa­ci­té à géné­rer et à favo­ri­ser cer­taines inter­ac­tions…

Google, « En gran­dis­sant, et comme gran­dis­saient éga­le­ment le nombre de ses uti­li­sa­teurs et des requêtes quo­ti­diennes, le moteur n’a plus sim­ple­ment cher­ché à devi­ner quelle était la ques­tion que nous nous posions pour y appor­ter la réponse la plus per­ti­nente parce que la plus popu­laire, mais il est deve­nu un moteur de « réponses » plus qu’un moteur de « recherche » », la publi­ci­té comme pre­mière source de reve­nus du moteur de recherche, un « che­min de renon­ce­ment »…

Oli­vier Ertz­scheid ana­lyse les fan­tasmes de toute-puis­sance, la pen­sée réduite au « cal­cu­la­toire », les réponses « tech­niques, cal­cu­la­toires et déshu­ma­ni­sées », le monde des algo­rithmes choi­sis par cer­tains, « un algo­rithme est une suite de déci­sions et ces déci­sions sont tou­jours mises en place, défi­nies et vali­dées par des indi­vi­dus pour­sui­vant un objec­tif déter­mi­né », le clas­se­ment comme repré­sen­ta­tion du monde et comme forme d’éditorialisation, la sub­jec­ti­vi­té et le flou induits par la hie­rar­chi­sa­tion sui­vant la « popu­la­ri­té », « Rien ne per­met de ques­tion­ner, d’auditer, de rendre trans­pa­rent ce pro­ces­sus qui est aujourd’hui abso­lu­ment déter­mi­nant dans la construc­tion d’une culture com­mune et dans la manière donc, de faire socié­té », les ins­tru­men­ta­li­sa­tions en termes de fabrique de l’opinion, le pro­sé­ly­tisme der­rière le masque de la neu­tra­li­té…

Je sou­ligne une ques­tion mise en avant : « Qu’arrivera-t-il si vous répon­dez mal au mot « amour » ou « oura­gan » ? Et sur­tout, qu’arrivera-t-il, et à qui, si vous répon­dez mal au mot « avor­te­ment » ? »

L’auteur aborde l’asymétrie dans laquelle se trouvent les uti­li­sa­teurs et uti­li­sa­trices des grandes infra­struc­tures d’Internet, le « rac­cour­cis­se­ment » du temps, la mas­si­fi­ca­tion des usages, l’inquiétant et l’intranquillité, les enjeux de la sur­veillance glo­bale, le retour de formes « archaïques de tra­vail à la tâche », l’édification de « che­min le plus sou­vent tra­cé et bali­sé pour maxi­mi­ser » la rente « atten­tion­nelle et publi­ci­taire », les archi­tec­tures tech­niques toxiques…

Dans la seconde par­tie, Oli­vier Ertz­scheid dis­cute, entre autres, de struc­tu­ra­tion tech­nique et de ses usages, de com­mu­ni­ca­tion, des usages inat­ten­dus, d’affordances et de poten­tia­li­tés, « Nous sommes les pre­mières affor­dances de ces archi­tec­ture tech­niques tout autant qu’elles sont nôtres », de régime de sur­veillance géné­ra­li­sée, de proxi­mi­té et de pro­mis­cui­té, de la langue deve­nue outil spé­cu­la­tif, de régimes de véri­té, d’affects et pos­si­bi­li­té de « vendre nos émo­tions à la découpe », de la construc­tion d’une forme d’injonction rela­ti­viste, de com­plai­sance « affi­ni­taire cen­trée sur des opi­nions simi­laires », de l’illusion de la majo­ri­té, « L’illusion de la majo­ri­té est ce qui nous fait per­ce­voir comme com­mun ou très répan­du un phé­no­mène ou une infor­ma­tion qui est en fait très rare ou très peu dif­fu­sé », des algo­rithmes de popu­la­ri­té, de marges atten­tion­nelles, des logiques de redif­fu­sion, d’infrastructure numé­rique mas­sive de sur­veillance, de mathé­ma­ti­sa­tion du monde, de chif­fre­ment, des « obte­nus » qui ne sont jamais des « don­nés », de prio­ri­té don­née à l’inhabituel ou à ce qui semble être popu­laire, de défi­le­ment sur le mur, de concen­tra­tion et de pola­ri­sa­tion, d’hystérisation des prises de paroles indi­vi­duelles, « les logiques de pola­ri­sa­tion, d’hystérisation et de vira­li­sa­tion des espaces pri­vés l’emportent en lec­ture et en écri­ture sur les logiques d’autorégulation de l’espace public », des per­sonnes et non plus des docu­ments, du sui­vi plu­tôt que de navi­ga­tion, d’ingénierie sociale cal­cu­la­toire fabri­cant « le sen­ti­ment d’importance et d’appartenance », de dis­po­ni­bi­li­té atten­tion­nelle plu­tôt que de tem­po­ra­li­té de la recherche, de régur­gi­ta­tion publi­ci­taire, des états du numé­riques et ce qui « contri­bue à rendre anec­do­tique les régimes de sur­veillance »…

Je sou­ligne notam­ment le cha­pitre « Espace public, espace pri­vé », le rôle poli­tique des pla­te­formes, leur capa­ci­té à atti­rer et sédi­men­ter « des volumes et des formes inédites d’expression dans une tem­po­ra­li­té extrê­me­ment réduite et de décli­ner ensuite l’exploitation de ces dis­cours sous une forme publi­ci­taire dans une tem­po­ra­li­té cette fois extrê­me­ment longue », l’éditorialisation même si elle est niée, la modi­fi­ca­tion de notre rap­port à l’espace public, les excrois­sances de nature pri­vée, les ins­crip­tions des­crip­tions de soi, « Sym­bo­li­que­ment cela nous pré­pare à une forme de schi­zo­phré­nie qui pour toute ins­crip­tion néces­site d’abord une des­crip­tion. En se dé-cri­vant dans cet espace pri­vé pour s’y ins­crire on se dés-ins­crit aus­si pro­gres­si­ve­ment d’un espace public que l’on décrie », les espaces recon­fi­gu­rés, « L’excroissance ini­tiale de ces espaces pri­vés sur cette exten­sion de l’espace public qu’est le web va s’étendre jusqu’à venir gri­gno­ter presque entiè­re­ment ce der­nier et pour s’y sub­sti­tuer »…

L’auteur déve­loppe des pro­po­si­tions sur la régu­la­tion, le réseau « ouvert de docu­ments et de per­sonnes », la décen­tra­li­sa­tion, la déli­bé­ra­tion publique en dehors du cadre mar­chand, les pos­si­bi­li­té de par­tage et d’expression, le domaine public et les licences dites « libres », les choix poli­tiques des orga­ni­sa­tions tech­niques, les pen­sées de ce qui est pré­sen­té comme impen­sable ou neutre, « ana­ly­ser les pro­blèmes, limites et risques que la tech­no­lo­gie elle-même peut poser ou engen­drer », les formes de socia­li­sa­tion per­met­tant de « rame­ner ces pla­te­formes au sta­tut et au rang d’un ser­vice public », les règles coer­ci­tives de régu­la­tion, l’éducation à la culture numé­rique, « s’indigner sans s’informer ne fabrique qu’une colère rance », l’urgence démo­cra­tique…

« Si l’on veut agir sur « le numé­rique » pour en mul­ti­plier les effets éman­ci­pa­teurs et limi­ter l’atteinte aux liber­tés publiques, il faut être capables de pen­ser ces dif­fé­rents états non plus iso­lé­ment ou comme une suc­ces­sion linéaire mais comme un fais­ceau d’interactions en dyna­mique per­ma­nente, C’est-à-dire agir à la fois sur la maté­ria­li­té des archi­tec­tures tech­niques, sur l’impact de nature envi­ron­ne­men­tale de ce que ces archi­tec­tures dégagent et inau­gurent comme éco­lo­gie de l’esprit, et enfin sur les normes d’usages et de com­por­te­ments qu’elles modèlent et font conver­ger pour ali­men­ter le grand fleuve de la sur­veillance comme autant d’affluents dociles et dis­ci­pli­nés ».