Le monde selon Steven Spielberg

Mehdi Benallal : au secours ! « Les Aventures de Tintin » arrivent sur les écrans...

par Meh­di Benal­lal, lun­di 24 octobre 2011, blog du diplo

Ste­ven Spiel­berg est à la mode. La cri­tique fran­çaise ne le traite plus d’attardé, et depuis A.I. – Intel­li­gence arti­fi­cielle (2001), beau­coup lui trouvent même du génie, ou en tout cas un « indé­niable savoir-faire ».

Mais Spiel­berg sait-il y faire ? Et qu’est-ce que le « savoir-faire » au ciné­ma ? On peut ten­ter d’y réflé­chir devant son nou­veau film, Les Aven­tures de Tin­tin, à condi­tion d’arriver à s’abstraire un moment de ce spec­tacle total qui ne veut pas nous lais­ser de répit.

On tient peut-être là un élé­ment de réponse : dans le ciné­ma de genre qui pas­sionne Spiel­berg (de guerre, de science-fic­tion, d’aventures, d’horreur), il s’agit de conduire le spec­ta­teur jusqu’au point exact où la sen­sa­tion forte pro­cure le sen­ti­ment confus de l’implacabilité.

Les Aven­tures de Tin­tin est ain­si agen­cé de manière à ne jamais lais­ser affleu­rer chez ses per­son­nages un trouble, une hési­ta­tion ou un soup­çon qui ne soient aus­si­tôt moti­vés puis très vite répa­rés par une solu­tion, une cer­ti­tude, une action. Spiel­berg conçoit en quelque sorte des objets par­faits, polis comme des pierres, qui tous racontent une fuite en avant effa­çant toute trace de pié­ti­ne­ment.

On pour­rait croire que le ciné­ma clas­sique hol­ly­woo­dien a long­temps visé cette per­fec­tion et cette vitesse sans avoir les moyens tech­niques de les atteindre, et que seuls des restes d’impureté (pic­tu­rale, théâ­trale ou lit­té­raire) empê­chaient par exemple Fritz Lang ou Raoul Walsh, au milieu du siècle der­nier, de faire oublier le tra­vail du temps.

Au contraire : le ciné­ma de Spiel­berg s’édifie dans le renie­ment et l’oubli de ce qui a fait la gran­deur du ciné­ma amé­ri­cain. Le ciné­ma clas­sique amé­ri­cain devait sa gran­deur à une idée de l’homme que Spiel­berg ne par­tage pas. Le héros hol­ly­woo­dien d’antan était en per­ma­nence en lutte, contre la nature, la socié­té des hommes ou ses propres démons. Le héros des films de Spiel­berg, quand il n’est pas assailli par des forces démo­niaques (nazis d’Il faut sau­ver le sol­dat Ryan ou des India­na Jones, dino­saures de Juras­sic Park, robots géants de La Guerre des mondes), tra­verse un monde pure­ment fonc­tion­nel, où chaque objet est sou­mis à une uti­li­sa­tion prompte, sûre et libé­ra­trice. Exem­plai­re­ment, c’est dans le centre com­mer­cial d’un aéro­port que le héros du Ter­mi­nal (2004) trouve les ins­tru­ments néces­saires à sa sur­vie puis à son triomphe.

Spiel­berg n’a que l’imaginaire de sa posi­tion sociale. De même que rien ne résiste plus aux appé­tits de l’ex-plus jeune met­teur en scène de Hol­ly­wood, ses films décrivent un monde qui ne résiste pas à la puis­sance de ses héros. La fausse modes­tie du Ter­mi­nal ne doit pas faire oublier Arrête-moi si tu peux (2002), où le héros, un escroc de grande classe joué par DiCa­prio, est un passe-muraille. On n’arrête pas les héros de Spiel­berg, sauf à être le Diable ou une de ses créa­tures.

Car il faut bien qu’il y ait du néga­tif à l’œuvre pour que ses héros puissent briller, et c’est pour­quoi Spiel­berg filme aus­si des monstres. Les plus impres­sion­nants sont ceux de La Guerre des mondes (2005), les plus pathé­tiques les Arabes de Munich (2005). On n’a pas assez rap­pro­ché ces deux films réa­li­sés à la suite l’un de l’autre. A chaque fois, un enne­mi est à abattre. Les robots géants de La Guerre des mondes sont pilo­tés par des extra­ter­restres qu’un simple virus déci­me­ra. Dans Munich, les ter­ro­ristes pales­ti­niens sont mani­pu­lés par des mil­liar­daires arabes sans scru­pules qu’une balle éli­mi­ne­ra.

On a loué la magna­ni­mi­té de Spiel­berg, cri­ti­qué jusqu’en Israël pour avoir conclu Munich sur un point d’interrogation – tous ces assas­si­nats ont-ils ser­vi à quelque chose ? On n’a semble-t-il pas enten­du la réponse, pour­tant for­mu­lée très clai­re­ment par un des per­son­nages : non, car le ter­ro­risme « repousse comme les ongles ». On n’a pas vu non plus que les Arabes du film, quand ils ne sont pas des riches cyniques, sont des nuées de sau­vages faciles à dégom­mer, ou bien des mili­tants séduc­teurs et inquié­tants, comme ce jeune Pales­ti­nien avec lequel le héros dia­logue et qui a toutes les carac­té­ris­tiques du juif tel que le cari­ca­tu­rait la pro­pa­gande nazie : fémi­ni­té, res­sen­ti­ment, arro­gance.

De quoi a réel­le­ment peur Spiel­berg ? Des camions (Duel, 1971) ? Si on se penche atten­ti­ve­ment sur ce télé­film qui l’a ren­du célèbre, on voit que tout est expli­ci­té dès les pre­mières scènes : le héros est asser­vi par une femme tyran­nique, et le camion fan­tôme (quelle méta­phore plus lourde de la viri­li­té ?) lui apprend à rede­ve­nir un homme en le pour­chas­sant.

Le ciné­ma de Spiel­berg n’est si opti­miste que parce qu’il assi­mile le ratage à l’impuissance. D’un spec­tacle, Spiel­berg peut avoir la maî­trise totale, et il ne s’en prive pas. Mais la course effré­née de ces per­son­nages qui n’ont plus grand-chose d’humain sème le doute. Le ciné­ma de Spiel­berg tourne en rond. Ver­ra-t-on qu’au bout de leurs aven­tures, Tin­tin et Had­dock ne découvrent, après tout, que ce qui fait rêver les pro­duc­teurs du film : un coffre plein d’or ?