Les mensonges du « Monde » sur Syriza

Un traitement éditorial d’une colossale finesse qui n’hésite pas à contrefaire significativement la réalité. Désintox.

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L’article publié vers midi sur le site du Monde (avec le ren­fort d’alertes « push ») est spec­ta­cu­laire. « La plu­part des réformes qu’Athènes s’engage à faire […] sont celles qui avaient été dénon­cées par Syri­za », écrit son auteure, enton­nant la ritour­nelle de la « capi­tu­la­tion » d’Alexis Tsi­pras. Un trai­te­ment édi­to­rial d’une colos­sale finesse qui n’hésite pas à contre­faire signi­fi­ca­ti­ve­ment la réa­li­té. Dés­in­tox.

Pas­sé le titre ron­flant (« Grèce : la liste des réformes concé­dées à Bruxelles »), l’auteure est contrainte à un pre­mière pré­ci­sion d’importance : « L’i­ni­tia­tive des réformes est désor­mais lais­sée à Athènes, puis approu­vée par les créan­ciers. La Com­mis­sion estime qu’il s’a­git d’un « point de départ valide » à des dis­cus­sions ». Ren­ver­se­ment non négli­geable : là où la Troï­ka impo­sait l’euro-austérité à des gou­ver­ne­ments d’autant plus prêts à l’appliquer qu’ils fai­saient béné­fi­cier leurs proches des pri­va­ti­sa­tions exi­gées, c’est désor­mais le gou­ver­ne­ment grec qui défi­nit les réformes qu’il entent faire. Le titre de l’article se révèle donc fac­tuel­le­ment faux : non, les réformes défi­nies par Athènes ne sont pas « concé­dées » à Bruxelles. Elles sont trans­mises aux créan­ciers qui for­mu­le­ront ensuite un avis à leur sujet.

« La plu­part des réformes figu­raient déjà sur le docu­ment éta­bli par la « troï­ka » des créan­ciers », pour­suit Cécile Ducour­tieux. Une contre­vé­ri­té fla­grante. En effet, comme la presse grecque s’en est fait l’écho, les mesures qui devaient être appli­quées avant l’arrivée au pou­voir de Syri­za « pré­voyaient encore 160.000 licen­cie­ments sup­plé­men­taires dans l’administration (en com­men­çant par la san­té et l’éducation déjà ban­cales dans ce pays rui­né et admi­nis­tré depuis 4 ans par des néo­li­bé­raux), une nou­velle baisse des retraites de 10% (en sus des pré­cé­dentes qui ont pu aller jusqu’à 60%), de nou­velles taxes, une hausse de la TVA sur cer­tains pro­duits et domaines moteurs (dont le tou­risme). Des ponc­tions sur les salaires et de nou­velles réduc­tions sur les « pres­ta­tions sociales » (réduites à presque rien). » Rien à voir avec le pro­gramme de gauche déployé ce matin par le gou­ver­ne­ment d’Alexis Tsi­pras.

« Le gros de la liste concerne la lutte contre l’évasion et la fraude fis­cales »

Cécile Ducour­tieux est ensuite une nou­velle fois contrainte de concé­der que les réformes pro­po­sées par Athènes ne sont en rien des renon­ce­ments : « Le gros de la liste concerne la lutte contre l’évasion et la fraude fis­cales, cen­sée répondre aux prin­ci­paux pro­blèmes de l’administration grecque (cor­rup­tion, fis­ca­li­té défaillante). Ces réformes sont récla­mées par la troï­ka depuis 2010, mais aucun gou­ver­ne­ment, ni les socia­listes du Pasok ni les conser­va­teurs de Nou­velle démo­cra­tie (ND), n’ont eu le cou­rage poli­tique jusqu’ici de les mettre sur les rails. » On voit donc que « le gros de la liste » des réformes Tsi­pras concerne la lutte contre l’évasion fis­cale, ce qui est plei­ne­ment conforme au pro­gramme de Syri­za. Force est de consta­ter que la jour­na­liste se contre­dit elle-même. Mais le « quo­ti­dien de réfé­rence » pré­cise que ces réformes étaient récla­mées par la troï­ka depuis 2010. On com­prend bien l’esprit de cette for­mu­la­tion : il s’agit de mini­mi­ser l’apport du nou­veau gou­ver­ne­ment en matière de lutte contre la fraude fis­cale. Pour­tant, si on se sou­vient des exhor­ta­tions par­ti­cu­liè­re­ment répé­ti­tives de la presse domi­nante et de Bruxelles pour que les Grecs « paient », « se réforment », « cessent de dépen­ser », « licen­cient leurs fonc­tion­naires », on peine à se remé­mo­rer celles invi­tant à lut­ter contre l’évasion fis­cale des grandes for­tunes grecques.

Si le Gou­ver­ne­ment Tsi­pras a concé­dé que cer­taines pri­va­ti­sa­tions pour­raient conti­nuer (c’est, semble-t-il, le seul point sur lequel la feuille de route grecque arra­chée aux ins­ti­tu­tions est effec­ti­ve­ment contraire aux enga­ge­ments pris), il s’est en revanche enga­gé « à une approche intel­li­gente de la négo­cia­tion col­lec­tive sur les salaires. Cela inclut une volon­té d’augmenter le salaire mini­mum. » Le Monde juge assu­ré­ment cette mesure inac­cep­table : « L’Eurogroupe », explique la jour­na­liste, n’est « pas du tout prêt à finan­cer une aug­men­ta­tion du smic grec ». Or ce n’est évi­dem­ment pas « l’Eurogroupe » qui serait ame­né à finan­cer cette aug­men­ta­tion, neutre pour les finances publiques de la Grèce comme de ses par­te­naires de la zone euro, mais les entre­prises grecques. Loin de s’arrêter à cette asser­tion erro­née, Cécile Ducour­tieux s’autorise une conclu­sion aus­si sur­pre­nante que par­tiale : « Si le gou­ver­ne­ment Tsi­pras passe à l’acte, « il y aura six pays en Europe qui auront un salaire mini­mum infé­rieur », entre autres la Slo­va­quie et l’Espagne, tout en devant conti­nuer à sou­te­nir Athènes finan­ciè­re­ment. Poli­ti­que­ment inven­dable… » En quoi l’idée de rele­ver le salaire mini­mum d’un pays serait « poli­ti­que­ment inven­dable » ? Nul ne le sau­ra. Et il ne sera pas pré­ci­sé que c’est pour­tant une mesure qui figu­rait elle aus­si dans le pro­gramme de Syri­za… que les Grecs ont trou­vé « ven­dable » le 25 jan­vier der­nier.

« En toute vrai­sem­blance, l’Eurogroupe, mar­di, devrait vali­der cette liste », note en pas­sant Le Monde, sans rele­ver que cela signi­fie que le gou­ver­ne­ment grec va appli­quer de larges pans de son pro­gramme dans le cadre euro­péen.

Presse domi­nante et aile gauche de Syri­za à l’unisson ?

Le petit chef d’œuvre rhé­to­rique du quo­ti­dien ves­pé­ral se ter­mine par ce constat en déca­lage au moins par­tiel avec ce qui pré­cède : le gou­ver­ne­ment grec a été contraint de « se plier aux contraintes euro­péennes ». La pré­sen­ta­tion idéo­lo­gique qui est pri­vi­lé­giée par les grands médias, contre toute réa­li­té, est celle d’une « capi­tu­la­tion en rase cam­pagne ». On com­prend bien l’enjeu : il n’y aurait pas d’alternative à l’euro-austérité, Syri­za aurait « pro­mis n’importe quoi » (Jean-Michel Apha­tie) pour se faire élire et « se fra­cas­se­rait » aujourd’hui « sur le mur du réel » (Jean Qua­tre­mer). Conclu­sion des édi­to­ria­listes : il serait urgent de recon­duire les gou­ver­ne­ments actuels qui, eux, n’ont pas obte­nu en plu­sieurs années la moi­tié du quart de ce qu’Alexis Tsi­pras et Yan­nis Varou­fa­kis viennent d’obtenir en trois semaines.

Il est vrai que l’aile gauche de Syri­za a enta­mé une cam­pagne média­tique pour s’en prendre aux « renon­ce­ments » de Tsi­pras. Laquelle entre incon­tes­ta­ble­ment en réson­nance avec les cris de vic­toire des libé­raux euro­péens. Elle tient très insuf­fi­sam­ment compte de l’état des rap­ports de force : la négo­cia­tion d’un main­tien du finan­ce­ment des banques grecques s’est faite contre dix-huit pays coa­li­sés et dans un contexte d’urgence abso­lue (le pré­cé­dent gou­ver­ne­ment ayant pré­ci­sé­ment déclen­ché des élec­tions anti­ci­pées pour pla­cer son suc­ces­seur devant cette négo­cia­tion « impos­sible »).

Que Le Monde le veuille ou non, taxer les grandes for­tunes, lut­ter contre la cor­rup­tion, com­battre l’évasion fis­cale, rele­ver le salaire mini­mum, res­tau­rer les conven­tions col­lec­tives, ini­tier la réso­lu­tion de la crise huma­ni­taire ne sont ni des conces­sions à Bruxelles, ni des « réformes dénon­cées par Syri­za ». Ce sont des mesures figu­rant dans « le pro­gramme de Thes­sa­lo­nique » que le gou­ver­ne­ment d’Alexis Tsi­pras a arra­ché contre Bruxelles. Ni renie­ment, ni capi­tu­la­tion : main­tien d’un cap géné­ral contre l’austérité et vic­toire poli­tique pour le gou­ver­ne­ment grec qui incarne, com­plè­te­ment seul face à l’Eurogroupe et cer­tains médias déchaî­nés, l’alternative en Europe.

source de l’ar­ticle : media­part