“Let’s make money”: Rencontre avec Erwin Wagenhofer


E. Wagenhofer : « S'il faut vraiment donner une étiquette au film, j'accepte celle-là. Je fais des films à valeur informative car il y va des valeurs mêmes de l'information, valeurs que nous sommes en train de perdre… »

_Let_s_make_money_-_Rencontre_avec_Erwin_Wagenhofer.pdfAllo­Ci­né — mer­cre­di 15 avril 2009

Dans son nou­veau docu­men­taire, Erwin Wagen­ho­fer révèle ce que les banques font avec notre argent… Le réa­li­sa­teur autri­chien a évo­qué au micro d’Al­lo­Ci­né sa démarche et ses espoirs.

Allo­Ci­né : Que vous ins­pirent les résul­tats du G20 ?


E. Wagen­ho­fer : Ce ne sont que des décla­ra­tions d’in­ten­tions, et non des résul­tats. Qui va payer ? Ca serait inté­res­sant de le savoir. On aurait pu faire ces décla­ra­tions avant, même par e‑mail. S’il n’y a pas de résul­tats, c’est pour une rai­son bien claire : per­sonne n’a de recette contre la crise, non pas parce que les gens sont bêtes, mais parce qu’on n’a jamais connu une situa­tion pareille. Le G20 ne m’in­té­resse pas spé­cia­le­ment. Ce qui m’in­té­resse, c’est de voir que per­sonne n’a la moindre idée du mon­tant et de l’o­ri­gine de l’argent. Les jeunes géné­ra­tions sont endet­tées pour les trente ou qua­rante pro­chaines années : voi­là ce dont on a déci­dé au G20.



Com­ment avez-vous abor­dé ce sujet très com­plexe et abs­trait qu’est l’argent ?


J’ai tou­jours un concept très concret autour duquel j’é­cris comme pour un film de fic­tion. La seule chose que je ne connaisse pas encore, c’est le nom des per­sonnes dont je par­le­rai. Par­fois, j’é­cris ” un inves­tis­seur autri­chien d’A­sie ” ou ” un requin de la finance “. J’a­vais noté aus­si ” le maire de Jer­sey comme guide tou­ris­tique ” et fina­le­ment, j’ai eu le ministre des Finances. J’ai ain­si un concept très concret au départ, j’es­saie ensuite d’ob­ser­ver la réa­li­té et je me laisse sur­prendre.



Pour ” Let’s make money “, vous avez fait des recherches pen­dant trois ans et ras­sem­blé une quan­ti­té énorme de mate­riau. Com­ment avez-choi­si ensuite les pas­sages pour le film ?


C’est le même tra­vail que fait un bou­cher qui découpe une vache. A par­tir des 130 heures de maté­riau dont on dis­po­sait. cer­taines par­ties étaient éli­mi­nées dès le début car elles étaient faibles. Après, on filtre pour qu’il ne reste que les meilleurs mor­ceaux. Il faut qu’il y ait une logique et que les gens puissent suivre et être tou­chés, peu importe de quelle façon. Le ciné­ma pro­duit des émo­tions, dans l’es­poir que les gens réflé­chissent. Quand je vais voir un film, je veux empor­ter une pen­sée à la mai­son.

Savez-vous com­ment ont réagi les per­sonnes que vous mon­trez en voyant votre film ?


Ils ont tous vu le film et il n’y a que Mon­sieur Schwarz de la Neuen Zür­cher Zei­tung [jour­nal zuri­chois] qui était furieux. Les gens avaient signé un contrat et ils savaient quel genre de film c’é­tait, sinon je n’au­rais pas pu le sor­tir en salle. Au moment de la sor­tie en Autriche, en octobre der­nier, la crise fai­sait irrup­tion et le film était le cadet des sou­cis des éco­no­mistes. Comme j’ai été très pris depuis avec la pro­mo­tion du film, je ne sais même pas s’ils sont tou­jours au même poste. J’es­saie tou­jours de par­ler avec les res­pon­sables, les chefs et non avec les employés car je pour­rais les mettre en dan­ger.



En Autriche et en Alle­magne, vous étiez cri­ti­qué parce que dans votre film, vous ne faites pas de pro­po­si­tion...


Je n’ai pas de solu­tion, mais… aucun spé­cia­liste n’en a non plus ! Les cri­tiques de gauche qui ont détruit le film n’ont pas com­pris pour­quoi je fai­sait le bou­lot à leur place ! Ils auraient dû en par­ler pen­dant des années mais ils sont trop stu­pides. J’ai quelque idées sur la façon dont on pour­rait résoudre les pro­blèmes. Mais si j’a­vais pas­sé les 20 der­nières minutes de mon film à faire des pro­po­si­tions, les spec­ta­teurs seraient sor­tis en disant : ” Super, il a des solu­tions, y a plus qu’à… “. Or, je veux que les gens réflé­chissent. Je ne suis pas un dic­ta­teur qui dit com­ment il faut faire, comme Sar­ko­zy. Les gens sont assez intel­li­gents pour réflé­chir par eux-mêmes.

Votre nou­veau film sera com­plè­te­ment dif­fé­rent – une his­toire d’a­mour…


Oui, c’est comme ça que tout le monde le décrit.… J’ai ter­mi­né le sce­na­rio, mais il faut encore le faire évo­luer. Il va être très dif­fé­rent mais je me demande tou­jours com­ment on peut racon­ter une his­toire avec le plus grand effet. Il y a cer­taines his­toires qu’il vaut mieux racon­ter sous forme de docu­men­taire, car il est pré­fé­rable d’a­voir les per­sonnes réelles. C’est le cas de Let’s Make Money : si j’a­vais pris des acteurs, ça n’au­rait pas tou­ché les spec­ta­teurs. Sinon, il n’y aura pas une grande dif­fé­rence, sauf que j’au­rai besoin d’une plus grande équipe. Pour l’ins­tant, on a tra­vaillé qua­si­ment qu’à deux avec Lisa [Gan­ser, assis­tante réa­li­sa­trice]. On arrive comme deux gui­gnols chez des requins de la finance avec une toute petite camé­ra, du coup ils se demandent ce qui se passe, s’ils doivent nous prendre au sérieux. Je le sais et je m’en sers. Je joue au bouf­fon et je pose des ques­tions stu­pides comme un enfant. Ils doivent répondre, ce qui est par­fois assez dif­fi­cile pour eux. C’est comme avec un mathé­ma­ti­cien à qui on deman­de­rait pour­quoi deux fois deux font quatre. Il a l’ha­bi­tude d’ex­pli­quer des cal­culs très dif­fi­ciles, mais face à une ques­tion aus­si simple, il est un peu per­du, il com­mence à tour­billon­ner.

Pro­pos recueillis par Bar­ba­ra Fuchs en avril 2009 à Paris