Let’s make money

Critique de Telerama : Le film est un constat. Il n’offre pas de solution, et on en sort révolté.

Let_s_make_money_-_CRITIQUE_TELERAMA.pdfAprès “We Feed the World”, docu­men­taire évè­ne­ment sur notre ali­men­ta­tion, le réa­li­sa­teur Erwin Wagen­ho­fer revient avec “Let’s Make Money”. Le film suit notre argent à la trace dans le sys­tème finan­cier mon­dial. Ce docu­men­taire impres­sion­nant est le tout pre­mier film à démon­ter les bases du sys­tème libé­ral et ses consé­quences humaines, démo­gra­phiques et éco­lo­giques.


Let’s Make Money (VOST) par gotti57

CRITIQUE TELERAMA

Erwin Wagen­ho­fer : la bête noire des néo­li­bé­raux de tous poils. Après We feed the world, film-évé­ne­ment sur les dérives peu ragoû­tantes de l’in­dus­trie agroa­li­men­taire, le réa­li­sa­teur autri­chien conti­nue sa croi­sade. Dans son col­li­ma­teur, cette fois, l’argent, le nerf de la guerre. Annon­çant la crise des « sub­primes », Let’s make money démonte un à un les cir­cuits tor­tueux de la finance mon­diale. Des mines d’or du Zaïre au para­dis fis­cal des îles de Jer­sey, ce road-movie docu­men­taire prend la forme d’une course-pour­suite sur les traces des fonds moné­taires inter­na­tio­naux. Que devient notre pécule une fois mis en banque …

Après s’être atta­qué aux indus­triels de l’agroalimentaire dans « We feed the world » en 2007, Erwin Wagen­ho­fer revient avec un docu­men­taire choc sur le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal. Une anti­ci­pa­tion ver­ti­gi­neuse sur la crise actuelle, et qui résonne d’un glas d’autant plus sombre en ces temps où le sacro saint « ordre finan­cier » est sau­vé à coup de seaux d’argent fic­tif.
La finance est basée sur la plus grande chi­mère jamais créée par l’homme, et c’est cela que Wagen­ho­fer pointe du doigt dans cette fresque du grand capi­ta­lisme, où quelques uns pro­fitent de leurs paires avec une assu­rance décom­plexée inima­gi­nable afin de conso­li­der leur empire.

Par­tant de la phrase « Lais­sez tra­vailler votre argent », il démonte une à une toutes les façades mar­ke­ting asse­nées par le néo­li­bé­ra­lisme. Car comme il le rap­pelle, si le capi­tal s’accroît chez nous, c’est que les dettes aug­mentent ailleurs : Si nous fai­sons tra­vailler notre argent, c’est parce que d’autres se sacri­fient pour nous. Ces pays, que l’on appelle hon­teu­se­ment « en déve­lop­pe­ment », sont les grands ampu­tés de notre monde contem­po­rain : Pré­le­vés de leurs cer­veaux, pom­pés dans leur sol, trans­pi­rant chairs et eaux pour que les « occi­den­taux » puissent se diver­tir et par­tir en vacances.
Wagen­ho­fer retourne à la base du libé­ra­lisme, sur le Mont Pel­le­rin, là où fut déci­dé en 1945 la mise à mort du Key­né­sia­nisme afin de créer un nou­vel ordre mon­dial glo­ba­li­sé. Quelques hommes, ins­pi­rés des théo­ries de Von Hayek, déci­dèrent de tout. Cer­tains s’enrichissent encore aujourd’hui, spé­cu­lant sur cet héri­tage, jouant avec des vies humaines comme l’on joue au tier­cé.

La finance est une nébu­leuse arach­nide, qui tisse ses réseaux par­tout, du Gha­na à la City de Londres, des mar­chés indiens aux côtes espa­gnoles, des bureaux de la mai­son blanches aux « assas­sins finan­ciers ». Il adopte donc un mon­tage en forme de spi­rale, et alterne entre­tiens de grands diri­geants et témoi­gnages d’intellectuels issus de ces pays appau­vris.

Le réa­li­sa­teur crée une confiance telle avec ses inter­lo­cu­teurs que l’on se trouve face à une véri­té toute nue et très crue. A la fois péda­go­gique, didac­tique et abso­lu­ment indis­pen­sable pour tous ceux qui reven­diquent une conscience poli­tique, ou sou­hai­te­raient s’en for­ger une, ce docu­men­taire donne à entendre cer­taines révé­la­tions dérou­tantes, sans mani­cheisme ni sim­pli­fi­ca­tions gros­sières.

Pierre d’angle dans la réflexion éco­no­mique qui s’engage actuel­le­ment, voi­ci un film clair sur un monde que l’on tente de rendre volon­tai­re­ment com­plexe, l’opacité étant la prin­ci­pale arme de ces sei­gneurs de l’ombre, qui contrôlent tout sans jamais s’impliquer direc­te­ment. Les mar­chés finan­ciers ont créé une nou­velle forme de guerre impé­ria­liste sour­noise (car cachée), que perce à jour Wagen­ho­fer, nous don­nant le ter­reau néces­saire pour les luttes à venir : une conscience col­lec­tive.

L’argent tra­vaille ! Dur !

Ce docu­men­taire nous montre les condi­tions de tra­vail de l’argent.
Le trai­te­ment du film est à l’image du sujet, ardu. Le réa­li­sa­teur pré­sente, face camé­ra les témoi­gnages des nom­breux acteurs de l’économie mon­diale. Du pay­san bur­ki­na­bé dans son champ de coton, au pape des fonds de pen­sions, un vieux mon­sieur qui lit la presse éco­no­mique en fai­sant sa gym quo­ti­dienne. Les deux extrêmes de l’économie et tou­te­fois, ils trans­pirent tous les deux.

Pour tra­vailler, l’argent a besoin de cynisme :

« Le meilleur moment pour ache­ter, c’est lorsque le sang se répand dans les rues. Même si c’est le vôtre. »

Un cynisme que l’on retrouve à chaque rouage de la machine éco­no­mique :

- le pillage des matières pre­mières des pays émer­geants orga­ni­sé et mis en musique par la banque mon­diale,

- le pillage des sec­teurs d’activité contrô­lés par la col­lec­ti­vi­té (dans le film, l’exemple du tram­way de Vienne. En France, nous avons le bra­dage des socié­tés d’autoroute, la pri­va­ti­sa­tion pro­chaine d’EDF, la pri­va­ti­sa­tion de la pub télé…),

- le mépris de la per­sonne : avec les trans­ferts d’entreprises en Inde, le pou­voir d’achat a aug­men­té, du coup la crois­sance des prix va flam­ber. « On ne peut pas se per­mettre d’être géné­reux, il fau­dra que les ouvriers fassent des efforts. Des heures sup­plé­men­taires, sans être payés. » ; le coût d’un ouvrier y est de 250 € par mois,

- le mépris de la col­lec­ti­vi­té : une par­tie des béné­fices des socié­tés est dis­si­mu­lée à l’imposition et se retrouve de façon ano­nyme réin­jec­té dans le sys­tème dans les para­dis fis­caux. Offi­cia­li­sé, et impo­sé à 30%, cet argent per­met­trait à chaque pays du monde de béné­fi­cier d’un bud­get annuel de 250 mil­liards de dol­lars. Pour résoudre les pro­blèmes de la faim et de la san­té sur la pla­nète ?

Le film est un constat. Il n’offre pas de solu­tion, et on en sort révol­té. Il a été réa­li­sé avant la crise finan­cière actuelle, et nous fait com­prendre le ridi­cule des déci­sions du der­nier G20 deman­dant à ceux qui ont ren­du le sys­tème immo­ral, de main­te­nant le mora­li­ser.