Lincoln et l’esclavage, l’éternelle impasse… de Steven Spielberg

Olivier Barlet : Les seuls Noirs du film à prendre la parole, soldat et domestique, ont ainsi pour fonction de renforcer le discours dominant.

Lin­coln et l’es­cla­vage, l’é­ter­nelle impasse

Lin­coln, de Ste­ven Spiel­berg

En sor­tie sur les écrans fran­çais le 30 jan­vier 2013

Par Oli­vier Bar­let

Voi­ci qu’en France comme aux États-Unis, tout le monde s’ex­ta­sie sur Lin­coln. Ajus­tons notre œille­ton… Lin­coln n’est pas un bio­pic : ce n’est pas le por­trait ou la bio­gra­phie du 16e pré­sident des États-Unis que dresse Spiel­berg dans son 41e film, mais le récit d’un moment déci­sif, his­to­rique. Comme John Ford dans Vers sa des­ti­née (Young M. Lincoln,1939), qui avait pri­vi­lé­gié un pro­cès que Lin­coln avait gagné en tant que jeune avo­cat, emblé­ma­tique d’une sta­ture future, Spiel­berg choi­sit un com­bat qui mette en valeur à la fois sa maî­trise du lea­der­ship et son sens de l’His­toire.

Nous sommes au début 1865, peu de temps avant son assas­si­nat le 15 avril. Le Sud est en train de perdre la guerre de Séces­sion qui dure déjà depuis quatre ans et a coû­té la vie à 600 000 hommes. Mal­gré l’ur­gence de clore cette tue­rie, Lin­coln fera traî­ner les négo­cia­teurs confé­dé­rés sur un bateau loin de Washing­ton et cache­ra même à la Chambre des Repré­sen­tants leur exis­tence pour ne pas com­pro­mettre le vote du 13e amen­de­ment de la Consti­tu­tion qui abo­lit l’es­cla­vage. Ses conseillers l’ex­hortent de ne pas s’y achar­ner, tant la majo­ri­té des deux tiers sera dif­fi­cile à ras­sem­bler pour le vote du 31 jan­vier. Conscient que si la paix est conclue, les démo­crates escla­va­gistes revi­go­rés s’al­lie­ront aux répu­bli­cains conser­va­teurs pour s’y oppo­ser, le répu­bli­cain Lin­coln ne cède pas et prend ain­si la res­pon­sa­bi­li­té de la pour­suite des com­bats, qui se pour­sui­vront jus­qu’à l’ul­time bataille d’Ap­po­mat­tox le 9 avril. Le film mon­tre­ra d’ailleurs Lin­coln tra­ver­ser le champ de cadavres de Peters­burg, bataille qui ne pren­dra fin que le 25 mars.

Lin­coln s’at­tache donc à cer­ner le génie poli­tique d’un homme qui com­prend que l’a­bo­li­tion prime sur l’ur­gence humaine car elle engage l’a­ve­nir, que la réuni­fi­ca­tion amé­ri­caine ne sera viable que sur des bases saines dont elle pour­ra se récla­mer face au reste du monde. La force de Spiel­berg est de mon­trer que dans l’His­toire amé­ri­caine (pour ne prendre qu’elle !), il a fal­lu en pas­ser par de sales com­pro­mis : en somme que fi des grands idéaux, la fin a jus­ti­fié les moyens. Avan­çant sur un ter­rain miné puisque si éloi­gné des grands dis­cours, Spiel­berg prend soin de détailler le pro­ces­sus par le menu, en somme de faire un film long et ver­bieux. Son génie de cinéaste est de convo­quer pour cela les arti­fices de mise en scène, la science du récit et les grands acteurs qui le por­te­ront pour fina­le­ment faire de son Lin­coln une pas­sion­nante démons­tra­tion, mal­gré tout acces­sible à un large public.

Que nous démontre-t-il ? Outre les cir­con­vo­lu­tions pro­fon­dé­ment humaines d’un diri­geant magni­fi­que­ment inter­pré­té par Daniel Day-Lewis, la néces­si­té des com­pro­mis pour arra­cher le mor­ceau, certes. Le film s’ins­crit ain­si dans la grande intros­pec­tion his­to­rique hol­ly­woo­dienne et son retour au réel face aux ori­gines du mythe amé­ri­cain, dans la lignée de Gangs of New York. On ver­ra ain­si le lea­der anti­es­cla­va­giste Thad­deus Ste­vens (Tom­my Lee Jones) se renier pour ne plus reven­di­quer que l’é­ga­li­té devant la loi et non l’é­ga­li­té raciale. On ver­ra Lin­coln et son équipe diri­ger une meute mafieuse pour ache­ter le vote des démo­crates indé­cis ou cor­rup­tibles. Mais tout cela pour la bonne cause puisque des Blancs défendent éner­gi­que­ment les droits des Noirs.

C’est là que se loge l’im­passe du film. Elle est sem­blable à celle d’A­mis­tad où Spiel­berg rame­nait éga­le­ment l’é­man­ci­pa­tion des Noirs au com­bat de Blancs éclai­rés, en un cres­cen­do effi­cace, comme dans Lin­coln, vers le vote final. On passe ain­si sous silence le com­bat des Noirs pour leur propre éman­ci­pa­tion : les valeurs de la socié­té amé­ri­caine sont le seul pro­duit des Blancs.

On estime en 1860 à quatre mil­lions le nombre d’es­claves aux États-Unis. Les Noirs s’é­taient certes orga­ni­sés et avaient créé la Conven­tion natio­nale noire en 1830, mais leur poids contre les escla­va­gistes était moins déci­sif que celui des Blancs abo­li­tion­nistes du Nord qui en font un conflit moral. Au départ, l’ob­jec­tif de Lin­coln n’est pas d’a­bo­lir l’es­cla­vage mais de sau­ver l’U­nion. Ce n’est que par l’en­rô­le­ment mas­sif des Noirs libé­rés dans l’ar­mée yan­kee qu’il en com­prend l’en­jeu : près de 190 000 recrues ! Sans comp­ter que dans le Sud, des Noirs jouent au pro­fit du Nord les espions ou les guides, et com­mettent des actes de sabo­tage. Après la guerre, la majo­ri­té des Noirs res­te­ront à la cam­pagne dans l’es­poir d’une redis­tri­bu­tion des terres qui ne vien­dra pas. La plu­part des terres ven­dues aux affran­chis seront rache­tées par les plan­teurs blancs qui emploie­ront leurs anciens esclaves et les enca­dre­ront, au besoin à l’aide de socié­tés secrètes et du Ku Klux Klan…

Dès lors, à la dra­ma­tique ouver­ture du film (où sol­dats confé­dé­rés blancs et unio­nistes yan­kees dont bon nombre sont des Noirs s’entre-tuent sau­va­ge­ment dans la boue) répond ce que dit une des deux seules per­sonnes noires à avoir la parole, la domes­tique de Mme Lin­coln : ce n’est pas pour la liber­té des Noirs que les sol­dats noirs se battent, mais pour la liber­té tout court. Voi­là qui résonne avec les décla­ra­tions de Lin­coln d’une néces­saire puri­fi­ca­tion de l’His­toire amé­ri­caine. Rame­ner ain­si ce moment his­to­rique à l’es­sen­tia­li­té du concept le réduit aux coups de force des diri­geants au détri­ment du com­bat des sans-noms qui le pré­pa­rèrent par leurs sacri­fices. C’est cette concep­tion essen­tia­li­sée de l’His­toire que nous res­sert sans dis­con­ti­nui­té le dis­cours natio­nal amé­ri­cain, et que vient ren­for­cer l’autre Noir qui prend la parole en début de film, face à Lin­coln après la bataille, un sol­dat conscient que ce pour quoi il se bat pren­dra des dizaines et des dizaines d’an­nées, mais que cela passe par ce com­bat san­gui­naire et l’i­déo­lo­gie qui le sou­tient. Il répé­te­ra ain­si à Lin­coln son propre dis­cours, la fameuse Adresse de Get­tys­burg de 1863 qui place la guerre de Séces­sion pour l’é­ga­li­té et la liber­té et contre l’es­cla­vage.

Les deux seuls Noirs du film à prendre la parole, sol­dat et domes­tique, ont ain­si pour fonc­tion de ren­for­cer le dis­cours domi­nant. Cette croyance sup­po­sée par­ta­gée dans l’hu­ma­ni­té du rêve amé­ri­cain explique l’u­na­nime posi­ti­vi­té de l’ac­cueil du film par la cri­tique et le grand public états-unien. Une telle auto­cé­lé­bra­tion, lour­de­ment appuyée par la musique siru­peuse de l’i­né­vi­table John Williams, bien éloi­gnée des remises en causes afri­caines-amé­ri­caines d’hier et d’au­jourd’­hui, par­ti­cipe d’une récur­rente piqûre de rap­pel qu’o­père le ciné­ma hol­ly­woo­dien pour redo­rer le bla­son des valeurs qui fondent la pré­gnance mais aus­si la domi­na­tion des États-Unis dans le monde. Que la France vibre à l’u­nis­son montre com­bien le récit natio­nal fran­çais dénie lui aus­si l’ap­port de sa diver­si­té.

Oli­vier Bar­let

Source de l’ar­ticle : Afri­cul­tures