M le Maudit : entretien avec Fritz Lang & Peter Lorre — 1932

Il faut avant tout faire du cinéma. On ne parle pas tout le temps, dans la vie, mais on ne dose pas non plus avec méthode les périodes de silence ou d’éloquence... On ne fait pas un vacarme assourdissant en chiffonnant du papier...

-1210.jpg

Avec Fritz Lang et Peter Lorre, le « Mau­dit »

J’avais gar­dé le sou­ve­nir du temps où je le vis pour la pre­mière fois à Paris, à l’occasion de Metro­po­lis. Fritz Lang est res­té
aus­si jeune. Il a tou­jours son monocle, son allure racée. Il a tou­jours le goût d’un ciné­ma où s’expriment les détours les plus obs­curs du ger­ma­nisme et la force des masses.

« II y a des prouesses tech­niques dans M, lui ai-je dit, et j’ai beau­coup admi­ré votre film. Mais quel sujet ! Il est atroce, il empêche de dor­mir… On entend tou­jours l’air que siffle le meur­trier, on garde pour long­temps l’image de son faciès devant une enfant, celui qu’il a, tra­qué ; celui, enfin, qu’il adopte devant le tri­bu­nal impro­vi­sé par tous les sans aveux, tout ce monde de la pègre coa­li­sé contre lui. C’est un sujet ter­rible, dan­ge­reux…»

Il ne sur­saute pas.

J’ai lon­gue­ment mûri ce sujet… me répond-il. Et je l’ai réa­li­sé en pen­sant qu’il avait une valeur d’ordre géné­ral. On peut pré­ve­nir un mal en le mon­trant. Il y a eu un cas qui a démon­tré que le pro­blème pou­vait se poser… je veux par­ler de celui de Kuer­ten. Mon film était conçu avant qu’il n’ait été décou­vert. Bien des choses pré­vues pour le film se sont trou­vées réa­li­sées. je n’ai per­son­nel­le­ment emprun­té que cer­tains détails a la réa­li­té, comme celui par exemple de la pègre déci­dée a sup­pri­mer l’homme gênant pour son « tra­vail ».

— Avez-vous uti­li­sé de la vraie pègre pour tour­ner le film ?

— j’ai eu vingt-quatre arres­ta­tions dans le per­son­nel qui figu­rait dans mon film. Et ceci, au cours de rafles.

— Vous avez donc fait des explo­ra­tions dans le monde « sou­ter­rain », ce monde spé­cial des caveaux de Ber­lin ?

— Bien enten­du.

— Et le meur­trier ?

— Vous vou­lez le voir ?

— Certes ! »

Un homme est devant nous que je contemple avec éton­ne­ment. Il est jeune, il a l’air affable et pai­sible. J’ai une assez curieuse impres­sion, en l’interrogeant.

« Je m ’appelle Peter Lorre, me déclare-t-il, et c’est la pre­mière fois que je tourne… j’avais, jusqu’à pré­sent, fait du théâtre, en par­ti­cu­lier avec Bert Brecht, et c’est à Fritz Lang que je dois d’avoir abor­dé le ciné­ma.

— Mais ce rôle, cet invrai­sem­blable rôle, vous a‑t-il plu ?

— S’il m a plu?… Il m ’a consi­dé­ra­ble­ment inté­res­sé il était dif­fi­cile, des plus dif­fi­ciles.

— Avez-vous été obser­ver Kuer­ten pen­dant son pro­cès, vous êtes-vous pen­ché sur des cas patho­lo­giques ?

C’est la un tra­vail de met­teur en scène. je ne me suis pré­oc­cu­pé que de mon per­son­nage. je l’ai inter­pré­té comme je le sen­tais.»

Quelle phrase étrange ! Je fré­mis un peu. J’observe, mal­gré moi, mon inter­lo­cu­teur a la déro­bée. Il a la phy­sio­no­mie la plus cor­diale qui soit, la plus nor­male aus­si, ma foi.

« Vous êtes Rhé­nan, Prus­sien, Bava­rois ?

— Je suis d’o­ri­gine hon­groise, dans les Car­pathes.

— Et vous allez tour­ner une seconde fois ?

— Sans doute. Et dans les Car­pathes pré­ci­sé­ment. En atten­dant, je reste fidèle au théâtre. j’en­vi­sage une pièce avec Fritz Lang lui-même.

— Encore un rôle du même ordre ?

— Non, c’est fini, je n’interpréterai plus un rôle de ce genre. je crois qu’il est néces­saire de les abor­der tous. Finie l’ex­pé­rience patho­lo­gique… »

Il sou­rit avec bon­ho­mie. Et c’est le cas de Fritz Lang vers lequel je me tourne, pour connaître éga­le­ment ses pro­jets. De bonne grâce, il me les fait connaître.

J’ai mis a profit mon séjour, ici, pour voir le plus pos­sible des films fran­çais. je ne vous parle pas de Clair qui a une place a part, qui jouit d’une popu­la­ri­té consi­dé­rable chez nous et que les jour­naux de droite accueillent aus­si bien que les jour­naux de gauche. J’ai beau­coup admi­ré La Chienne de Jean Renoir. Le milieu est bien ren­du, le sujet, magnifi­que­ment trai­té.

Les Croix de bois ? Il m ’est dif­fi­cile d’en par­ler. Mais s’il y a une beau­té dans la guerre, ce film nous montre les plus beaux tableaux de la guerre qu’on ait jamais pu voir. Pierre Blan­char est de pre­mier ordre…

« Le Rosier de Madame Hus­son ? C’est bien fait.

Le Crime de la rue Morgue, de votre com­pa­triote Flo­rey ? Il y a des
pho­to­gra­phies curieuses.

« Quant a la der­nière pro­duc­tion de Tour­neur, Au nom de la loi, je vais la voir ce soir…

— Votre pro­chain film ?

Il s’intitulera Le Tes­ta­ment du doc­teur Mabuse. Je tra­vaille le scé­na­rio depuis huit mois avec ma femme, Thea von Har­bou. Il s’agira du dédou­ble­ment d’une per­son­na­li­té.

— On y par­le­ra beau­coup ?

— Vous tou­chez un point sen­sible. Il faut avant tout faire du ciné­ma. On ne parle pas tout le temps, dans la vie, mais on ne dose pas non plus avec méthode les périodes de silence ou d’éloquence… On ne fait pas un vacarme assour­dis­sant en chif­fon­nant du papier… En géné­ral, il y a une grande part d’arbitraire dans les bruits que l’on fait entendre. Il faut savoir leur attri­buer une valeur, ou une uti­li­té. »

Et c’est ain­si que se conclut notre entre­tien, tan­dis que Peter Lorre réus­sis­sait, par son atti­tude, à me convaincre qu’il n’é­tait pas un monstre, mais un acteur des plus remar­quables, et que Fritz Lang me ravis­sait, parce qu’en dépit de tout ce qu’on a pu dire, il reste un met­teur en scène de ciné­ma excep­tion­nel…

Jean Vincent-Bré­chi­gnac

Revue POUR VOUS n° 179 du 21 avril 1932

source : la belle equipe

-1209.jpg