Pierre Bourdieu : L’opinion publique n’existe pas

L’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence.

C’est avec l’autorisation des ayants droit (qu’ils en soient vive­ment remer­ciés) que nous publions le texte de cet expo­sé fait à Noroit (Arras) en jan­vier 1972, tel qu’il est paru dans Les Temps modernes, n°318, jan­vier 1973 (pp. 1292 – 1309).

Source de l’ar­ticle : acri­med


Je vou­drais pré­ci­ser d’abord que mon pro­pos n’est pas de dénon­cer de façon méca­nique et facile les son­dages d’opinion, mais de pro­cé­der à une ana­lyse rigou­reuse de leur fonc­tion­ne­ment et de leurs fonc­tions. Ce qui sup­pose que l’on mette en ques­tion les trois pos­tu­lats qu’ils engagent impli­ci­te­ment. Toute enquête d’opinion sup­pose que tout le monde peut avoir une opi­nion ; ou, autre­ment dit, que la pro­duc­tion d’une opi­nion est à la por­tée de tous. Quitte à heur­ter un sen­ti­ment naï­ve­ment démo­cra­tique, je contes­te­rai ce pre­mier pos­tu­lat. Deuxième pos­tu­lat : on sup­pose que toutes les opi­nions se valent. Je pense que l’on peut démon­trer qu’il n’en est rien et que le fait de cumu­ler des opi­nions qui n’ont pas du tout la même force réelle conduit à pro­duire des arte­facts dépour­vus de sens. Troi­sième pos­tu­lat impli­cite : dans le simple fait de poser la même ques­tion à tout le monde se trouve impli­quée l’hypothèse qu’il y a un consen­sus sur les pro­blèmes, autre­ment dit qu’il y a un accord sur les ques­tions qui méritent d’être posées. Ces trois pos­tu­lats impliquent, me semble-t-il, toute une série de dis­tor­sions qui s’observent lors même que toutes les condi­tions de la rigueur métho­do­lo­gique sont rem­plies dans la recol­lec­tion et l’analyse des don­nées.

On fait très sou­vent aux son­dages d’opinion des reproches tech­niques. Par exemple, on met en ques­tion la repré­sen­ta­ti­vi­té des échan­tillons. Je pense que dans l’état actuel des moyens uti­li­sés par les offices de pro­duc­tion de son­dages, l’objection n’est guère fon­dée. On leur reproche aus­si de poser des ques­tions biai­sées ou plu­tôt de biai­ser les ques­tions dans leur for­mu­la­tion : cela est déjà plus vrai et il arrive sou­vent que l’on induise la réponse à tra­vers la façon de poser la ques­tion. Ain­si, par exemple, trans­gres­sant le pré­cepte élé­men­taire de la construc­tion d’un ques­tion­naire qui exige qu’on « laisse leurs chances » à toutes les réponses pos­sibles, on omet fré­quem­ment dans les ques­tions ou dans les réponses pro­po­sées une des options pos­sibles, ou encore on pro­pose plu­sieurs fois la même option sous des for­mu­la­tions dif­fé­rentes. Il y a toutes sortes de biais de ce type et il serait inté­res­sant de s’interroger sur les condi­tions sociales d’apparition de ces biais. La plu­part du temps ils tiennent aux condi­tions dans les­quelles tra­vaillent les gens qui pro­duisent les ques­tion­naires. Mais ils tiennent sur­tout au fait que les pro­blé­ma­tiques que fabriquent les ins­ti­tuts de son­dages d’opinion sont subor­don­nées à une demande d’un type par­ti­cu­lier. Ain­si, ayant entre­pris l’analyse d’une grande enquête natio­nale sur l’opinion des Fran­çais concer­nant le sys­tème d’enseignement, nous avons rele­vé, dans les archives d’un cer­tain nombre de bureaux d’études, toutes les ques­tions concer­nant l’enseignement. Ceci nous a fait voir que plus de deux cents ques­tions sur le sys­tème d’enseignement ont été posées depuis Mai 1968, contre moins d’une ving­taine entre 1960 et 1968. Cela signi­fie que les pro­blé­ma­tiques qui s’imposent à ce type d’organisme sont pro­fon­dé­ment liées à la conjonc­ture et domi­nées par un cer­tain type de demande sociale. La ques­tion de l’enseignement par exemple ne peut être posée par un ins­ti­tut d’opinion publique que lorsqu’elle devient un pro­blème poli­tique. On voit tout de suite la dif­fé­rence qui sépare ces ins­ti­tu­tions des centres de recherches qui engendrent leurs pro­blé­ma­tiques, sinon dans un ciel pur, en tout cas avec une dis­tance beau­coup plus grande à l’égard de la demande sociale sous sa forme directe et immé­diate.

Une ana­lyse sta­tis­tique som­maire des ques­tions posées nous a fait voir que la grande majo­ri­té d’entre elles étaient direc­te­ment liées aux pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques du « per­son­nel poli­tique ». Si nous nous amu­sions ce soir à jouer aux petits papiers et si je vous disais d’écrire les cinq ques­tions qui vous paraissent les plus impor­tantes en matière d’enseignement, nous obtien­drions sûre­ment une liste très dif­fé­rente de celle que nous obte­nons en rele­vant les ques­tions qui ont été effec­ti­ve­ment posées par les enquêtes d’opinion. La ques­tion : « Faut-il intro­duire la poli­tique dans les lycées ? » (ou des variantes) a été posée très sou­vent, tan­dis que la ques­tion : « Faut-il modi­fier les pro­grammes ? » ou « Faut-il modi­fier le mode de trans­mis­sion des conte­nus ? » n’a que très rare­ment été posée. De même : « Faut-il recy­cler les ensei­gnants ? ». Autant de ques­tions qui sont très impor­tantes, du moins dans une autre pers­pec­tive.

Les pro­blé­ma­tiques qui sont pro­po­sées par les son­dages d’opinion sont subor­don­nées à des inté­rêts poli­tiques, et cela com­mande très for­te­ment à la fois la signi­fi­ca­tion des réponses et la signi­fi­ca­tion qui est don­née à la publi­ca­tion des résul­tats. Le son­dage d’opinion est, dans l’état actuel, un ins­tru­ment d’action poli­tique ; sa fonc­tion la plus impor­tante consiste peut-être à impo­ser l’illusion qu’il existe une opi­nion publique comme som­ma­tion pure­ment addi­tive d’opinions indi­vi­duelles ; à impo­ser l’idée qu’il existe quelque chose qui serait comme la moyenne des opi­nions ou l’opinion moyenne. L’« opi­nion publique » qui est mani­fes­tée dans les pre­mières pages de jour­naux sous la forme de pour­cen­tages (60 % des Fran­çais sont favo­rables à…), cette opi­nion publique est un arte­fact pur et simple dont la fonc­tion est de dis­si­mu­ler que l’état de l’opinion à un moment don­né du temps est un sys­tème de forces, de ten­sions et qu’il n’est rien de plus inadé­quat pour repré­sen­ter l’état de l’opinion qu’un pour­cen­tage.

On sait que tout exer­cice de la force s’accompagne d’un dis­cours visant à légi­ti­mer la force de celui qui l’exerce ; on peut même dire que le propre de tout rap­port de force, c’est de n’avoir toute sa force que dans la mesure où il se dis­si­mule comme tel. Bref, pour par­ler sim­ple­ment, l’homme poli­tique est celui qui dit : « Dieu est avec nous ». L’équivalent de « Dieu est avec nous », c’est aujourd’hui « l’opinion publique est avec nous ». Tel est l’effet fon­da­men­tal de l’enquête d’opinion : consti­tuer l’idée qu’il existe une opi­nion publique una­nime, donc légi­ti­mer une poli­tique et ren­for­cer les rap­ports de force qui la fondent ou la rendent pos­sible.

Ayant dit au com­men­ce­ment ce que je vou­lais dire à la fin, je vais essayer d’indiquer très rapi­de­ment quelles sont les opé­ra­tions par les­quelles on pro­duit cet effet de consen­sus . La pre­mière opé­ra­tion, qui a pour point de départ le pos­tu­lat selon lequel tout le monde doit avoir une opi­nion, consiste à igno­rer les non-réponses. Par exemple vous deman­dez aux gens : « Êtes-vous favo­rable au gou­ver­ne­ment Pom­pi­dou ? » Vous enre­gis­trez 30 % de non-réponses, 20 % de oui, 50 % de non. Vous pou­vez dire : la part des gens défa­vo­rables est supé­rieure à la part des gens favo­rables et puis il y a ce rési­du de 30 %. Vous pou­vez aus­si recal­cu­ler les pour­cen­tages favo­rables et défa­vo­rables en excluant les non-réponses. Ce simple choix est une opé­ra­tion théo­rique d’une impor­tance fan­tas­tique sur laquelle je vou­drais réflé­chir avec vous.

Éli­mi­ner les non-réponses, c’est faire ce qu’on fait dans une consul­ta­tion élec­to­rale où il y a des bul­le­tins blancs ou nuls ; c’est impo­ser à l’enquête d’opinion la phi­lo­so­phie impli­cite de l’enquête élec­to­rale. Si l’on regarde de plus près, on observe que le taux des non-réponses est plus éle­vé d’une façon géné­rale chez les femmes que chez les hommes, que l’écart entre les femmes et les hommes est d’autant plus éle­vé que les pro­blèmes posés sont d’ordre plus pro­pre­ment poli­tique. Autre obser­va­tion : plus une ques­tion porte sur des pro­blèmes de savoir, de connais­sance, plus l’écart est grand entre les taux de non-réponses des plus ins­truits et des moins ins­truits. À l’inverse, quand les ques­tions portent sur les pro­blèmes éthiques, les varia­tions des non-réponses selon le niveau d’instruction sont faibles (exemple : « Faut-il être sévère avec les enfants ? »). Autre obser­va­tion : plus une ques­tion pose des pro­blèmes conflic­tuels, porte sur un nœud de contra­dic­tions (soit une ques­tion sur la situa­tion en Tché­co­slo­va­quie pour les gens qui votent com­mu­niste), plus une ques­tion est géné­ra­trice de ten­sions pour une caté­go­rie déter­mi­née, plus les non-réponses sont fré­quentes dans cette caté­go­rie. En consé­quence, la simple ana­lyse sta­tis­tique des non-réponses apporte une infor­ma­tion sur ce que signi­fie la ques­tion et aus­si sur la caté­go­rie consi­dé­rée, celle-ci étant défi­nie autant par la pro­ba­bi­li­té qui lui est atta­chée d’avoir une opi­nion que par la pro­ba­bi­li­té condi­tion­nelle d’avoir une opi­nion favo­rable ou défa­vo­rable.

L’analyse scien­ti­fique des son­dages d’opinion montre qu’il n’existe pra­ti­que­ment pas de pro­blème omni­bus ; pas de ques­tion qui ne soit réin­ter­pré­tée en fonc­tion des inté­rêts des gens à qui elle est posée, le pre­mier impé­ra­tif étant de se deman­der à quelle ques­tion les dif­fé­rentes caté­go­ries de répon­dants ont cru répondre. Un des effets les plus per­ni­cieux de l’enquête d’opinion consiste pré­ci­sé­ment à mettre les gens en demeure de répondre à des ques­tions qu’ils ne se sont pas posées. Soit par exemple les ques­tions qui tournent autour des pro­blèmes de morale, qu’il s’agisse des ques­tions sur la sévé­ri­té des parents, les rap­ports entre les maîtres et les élèves, la péda­go­gie direc­tive ou non direc­tive, etc., pro­blèmes qui sont d’autant plus per­çus comme des pro­blèmes éthiques qu’on des­cend davan­tage dans la hié­rar­chie sociale, mais qui peuvent être des pro­blèmes poli­tiques pour les classes supé­rieures : un des effets de l’enquête consiste à trans­for­mer des réponses éthiques en réponses poli­tiques par le simple effet d’imposition de pro­blé­ma­tique.

En fait, il y a plu­sieurs prin­cipes à par­tir des­quels on peut engen­drer une réponse. Il y a d’abord ce qu’on peut appe­ler la com­pé­tence poli­tique par réfé­rence à une défi­ni­tion à la fois arbi­traire et légi­time, c’est-à-dire domi­nante et dis­si­mu­lée comme telle, de la poli­tique. Cette com­pé­tence poli­tique n’est pas uni­ver­sel­le­ment répan­due. Elle varie gros­so modo comme le niveau d’instruction. Autre­ment dit, la pro­ba­bi­li­té d’avoir une opi­nion sur toutes les ques­tions sup­po­sant un savoir poli­tique est assez com­pa­rable à la pro­ba­bi­li­té d’aller au musée. On observe des écarts fan­tas­tiques : là où tel étu­diant enga­gé dans un mou­ve­ment gau­chiste per­çoit quinze divi­sions à gauche du PSU, pour un cadre moyen il n’y a rien. Dans l’échelle poli­tique (extrême-gauche, gauche, centre-gauche, centre, centre-droit, droite, extrême-droite, etc.) que les enquêtes de « science poli­tique » emploient comme allant de soi, cer­taines caté­go­ries sociales uti­lisent inten­sé­ment un petit coin de l’extrême-gauche ; d’autres uti­lisent uni­que­ment le centre, d’autres uti­lisent toute l’échelle. Fina­le­ment une élec­tion est l’agrégation d’espaces tout à fait dif­fé­rents ; on addi­tionne des gens qui mesurent en cen­ti­mètres avec des gens qui mesurent en kilo­mètres, ou, mieux, des gens qui notent de 0 à 20 et des gens qui notent entre 9 et 11. La com­pé­tence se mesure entre autres choses au degré de finesse de per­cep­tion (c’est la même chose en esthé­tique, cer­tains pou­vant dis­tin­guer les cinq ou six manières suc­ces­sives d’un seul peintre).

Cette com­pa­rai­son peut être pous­sée plus loin. En matière de per­cep­tion esthé­tique, il y a d’abord une condi­tion per­mis­sive : il faut que les gens pensent l’œuvre d’art comme une œuvre d’art ; ensuite, l’ayant per­çue comme œuvre d’art, il faut qu’ils aient des caté­go­ries de per­cep­tion pour la construire, la struc­tu­rer, etc. Sup­po­sons une ques­tion for­mu­lée ain­si : « Êtes-vous pour une édu­ca­tion direc­tive ou une édu­ca­tion non direc­tive ? » Pour cer­tains, elle peut être consti­tuée comme poli­tique, la repré­sen­ta­tion des rap­ports parents-enfants s’intégrant dans une vision sys­té­ma­tique de la socié­té ; pour d’autres, c’est une pure ques­tion de morale. Ain­si le ques­tion­naire que nous avons éla­bo­ré et dans lequel nous deman­dons aux gens si, pour eux, c’est de la poli­tique ou non de faire la grève, d’avoir les che­veux longs, de par­ti­ci­per à un fes­ti­val pop, etc., fait appa­raître des varia­tions très grandes selon les classes sociales. La pre­mière condi­tion pour répondre adé­qua­te­ment à une ques­tion poli­tique est donc d’être capable de la consti­tuer comme poli­tique ; la deuxième, l’ayant consti­tuée comme poli­tique, est d’être capable de lui appli­quer des caté­go­ries pro­pre­ment poli­tiques qui peuvent être plus ou moins adé­quates, plus ou moins raf­fi­nées, etc. Telles sont les condi­tions spé­ci­fiques de pro­duc­tion des opi­nions, celles que l’enquête d’opinion sup­pose uni­ver­sel­le­ment et uni­for­mé­ment rem­plies avec le pre­mier pos­tu­lat selon lequel tout le monde peut pro­duire une opi­nion.

Deuxième prin­cipe à par­tir duquel les gens peuvent pro­duire une opi­nion, ce que j’appelle l’« ethos de classe » (pour ne pas dire « éthique de classe »), c’est-à-dire un sys­tème de valeurs impli­cites que les gens ont inté­rio­ri­sées depuis l’enfance et à par­tir duquel ils engendrent des réponses à des pro­blèmes extrê­me­ment dif­fé­rents. Les opi­nions que les gens peuvent échan­ger à la sor­tie d’un match de foot­ball entre Rou­baix et Valen­ciennes doivent une grande par­tie de leur cohé­rence, de leur logique, à l’ethos de classe. Une foule de réponses qui sont consi­dé­rées comme des réponses poli­tiques, sont en réa­li­té pro­duites à par­tir de l’ethos de classe et du même coup peuvent revê­tir une signi­fi­ca­tion tout à fait dif­fé­rente quand elles sont inter­pré­tées sur le ter­rain poli­tique. Là, je dois faire réfé­rence à une tra­di­tion socio­lo­gique, répan­due sur­tout par­mi cer­tains socio­logues de la poli­tique aux États-Unis, qui parlent très com­mu­né­ment d’un conser­va­tisme et d’un auto­ri­ta­risme des classes popu­laires. Ces thèses sont fon­dées sur la com­pa­rai­son inter­na­tio­nale d’enquêtes ou d’élections qui tendent à mon­trer que chaque fois que l’on inter­roge les classes popu­laires, dans quelque pays que ce soit, sur des pro­blèmes concer­nant les rap­ports d’autorité, la liber­té indi­vi­duelle, la liber­té de la presse, etc., elles font des réponses plus « auto­ri­taires » que les autres classes ; et on en conclut glo­ba­le­ment qu’il y a un conflit entre les valeurs démo­cra­tiques (chez l’auteur auquel je pense, Lip­set, il s’agit des valeurs démo­cra­tiques amé­ri­caines) et les valeurs qu’ont inté­rio­ri­sées les classes popu­laires, valeurs de type auto­ri­taire et répres­sif. De là, on tire une sorte de vision escha­to­lo­gique : éle­vons le niveau de vie, éle­vons le niveau d’instruction et, puisque la pro­pen­sion à la répres­sion, à l’autoritarisme, etc., est liée aux bas reve­nus, aux bas niveaux d’instruction, etc., nous pro­dui­rons ain­si de bons citoyens de la démo­cra­tie amé­ri­caine. À mon sens ce qui est en ques­tion, c’est la signi­fi­ca­tion des réponses à cer­taines ques­tions. Sup­po­sons un ensemble de ques­tions du type sui­vant : Êtes-vous favo­rable à l’égalité entre les sexes ? Êtes-vous favo­rable à la liber­té sexuelle des conjoints ? Êtes-vous favo­rable à une édu­ca­tion non répres­sive ? Êtes-vous favo­rable à la nou­velle socié­té ? etc. Sup­po­sons un autre ensemble de ques­tions du type : Est-ce que les pro­fes­seurs doivent faire la grève lorsque leur situa­tion est mena­cée ? Les ensei­gnants doivent-ils être soli­daires avec les autres fonc­tion­naires dans les périodes de conflit social ? etc. Ces deux ensembles de ques­tions donnent des réponses de struc­ture stric­te­ment inverse sous le rap­port de la classe sociale : le pre­mier ensemble de ques­tions, qui concerne un cer­tain type de nova­tion dans les rap­ports sociaux, dans la forme sym­bo­lique des rela­tions sociales, sus­cite des réponses d’autant plus favo­rables que l’on s’élève dans la hié­rar­chie sociale et dans la hié­rar­chie selon le niveau d’instruction ; inver­se­ment, les ques­tions qui portent sur les trans­for­ma­tions réelles des rap­ports de force entre les classes sus­citent des réponses de plus en plus défa­vo­rables à mesure qu’on s’élève dans la hié­rar­chie sociale.

Bref, la pro­po­si­tion « Les classes popu­laires sont répres­sives » n’est ni vraie ni fausse. Elle est vraie dans la mesure où, devant tout un ensemble de pro­blèmes comme ceux qui touchent à la morale domes­tique, aux rela­tions entre les géné­ra­tions ou entre les sexes, les classes popu­laires ont ten­dance à se mon­trer beau­coup plus rigo­ristes que les autres classes sociales. Au contraire, sur les ques­tions de struc­ture poli­tique, qui mettent en jeu la conser­va­tion ou la trans­for­ma­tion de l’ordre social, et non plus seule­ment la conser­va­tion ou la trans­for­ma­tion des modes de rela­tion entre les indi­vi­dus, les classes popu­laires sont beau­coup plus favo­rables à la nova­tion, c’est-à-dire à une trans­for­ma­tion des struc­tures sociales. Vous voyez com­ment cer­tains des pro­blèmes posés en Mai 1968, et sou­vent mal posés, dans le conflit entre le par­ti com­mu­niste et les gau­chistes, se rat­tachent très direc­te­ment au pro­blème cen­tral que j’ai essayé de poser ce soir, celui de la nature des réponses, c’est-à-dire du prin­cipe à par­tir duquel elles sont pro­duites. L’opposition que j’ai faite entre ces deux groupes de ques­tions se ramène en effet à l’opposition entre deux prin­cipes de pro­duc­tion des opi­nions : un prin­cipe pro­pre­ment poli­tique et un prin­cipe éthique, le pro­blème du conser­va­tisme des classes popu­laires étant le pro­duit de l’ignorance de cette dis­tinc­tion.

L’effet d’imposition de pro­blé­ma­tique, effet exer­cé par toute enquête d’opinion et par toute inter­ro­ga­tion poli­tique (à com­men­cer par l’électorale), résulte du fait que les ques­tions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des ques­tions qui se posent réel­le­ment à toutes les per­sonnes inter­ro­gées et que les réponses ne sont pas inter­pré­tées en fonc­tion de la pro­blé­ma­tique par rap­port à laquelle les dif­fé­rentes caté­go­ries de répon­dants ont effec­ti­ve­ment répon­du. Ain­si la pro­blé­ma­tique domi­nante , dont la liste des ques­tions posées depuis deux ans par les ins­ti­tuts de son­dage four­nit une image, c’est-à-dire la pro­blé­ma­tique qui inté­resse essen­tiel­le­ment les gens qui détiennent le pou­voir et qui entendent être infor­més sur les moyens d’organiser leur action poli­tique, est très inéga­le­ment maî­tri­sée par les dif­fé­rentes classes sociales. Et, chose impor­tante, celles-ci sont plus ou moins aptes à pro­duire une contre-pro­blé­ma­tique. À pro­pos du débat télé­vi­sé entre Ser­van-Schrei­ber et Gis­card d’Estaing, un ins­ti­tut de son­dages d’opinion avait posé des ques­tions du type : « Est-ce que la réus­site sco­laire est fonc­tion des dons, de l’intelligence, du tra­vail, du mérite ? » Les réponses recueillies livrent en fait une infor­ma­tion (igno­rée de ceux qui les pro­dui­saient) sur le degré auquel les dif­fé­rentes classes sociales ont conscience des lois de la trans­mis­sion héré­di­taire du capi­tal cultu­rel : l’adhésion au mythe du don et de l’ascension par l’école, de la jus­tice sco­laire, de l’équité de la dis­tri­bu­tion des postes en fonc­tion des titres, etc., est très forte dans les classes popu­laires. La contre-pro­blé­ma­tique peut exis­ter pour quelques intel­lec­tuels mais elle n’a pas de force sociale bien qu’elle ait été reprise par un cer­tain nombre de par­tis, de groupes. La véri­té scien­ti­fique est sou­mise aux mêmes lois de dif­fu­sion que l’idéologie. Une pro­po­si­tion scien­ti­fique, c’est comme une bulle du pape sur la régu­la­tion des nais­sances, ça ne prêche que les conver­tis.

On asso­cie l’idée d’objectivité dans une enquête d’opinion au fait de poser la ques­tion dans les termes les plus neutres afin de don­ner toutes les chances à toutes les réponses. En réa­li­té, l’enquête d’opinion serait sans doute plus proche de ce qui se passe dans la réa­li­té si, trans­gres­sant com­plè­te­ment les règles de l’« objec­ti­vi­té », on don­nait aux gens les moyens de se situer comme ils se situent réel­le­ment dans la pra­tique réelle, c’est-à-dire par rap­port à des opi­nions déjà for­mu­lées ; si, au lieu de dire par exemple « II y a des gens favo­rables à la régu­la­tion des nais­sances, d’autres qui sont défa­vo­rables ; et vous ?… », on énon­çait une série de prises de posi­tions expli­cites de groupes man­da­tés pour consti­tuer les opi­nions et les dif­fu­ser, de façon que les gens puissent se situer par rap­port à des réponses déjà consti­tuées. On parle com­mu­né­ment de « prises de posi­tion » ; il y a des posi­tions qui sont déjà pré­vues et on les prend. Mais on ne les prend pas au hasard. On prend les posi­tions que l’on est pré­dis­po­sé à prendre en fonc­tion de la posi­tion que l’on occupe dans un cer­tain champ. Une ana­lyse rigou­reuse vise à expli­quer les rela­tions entre la struc­ture des posi­tions à prendre et la struc­ture du champ des posi­tions objec­ti­ve­ment occu­pées. Si les enquêtes d’opinion sai­sissent très mal les états vir­tuels de l’opinion et plus exac­te­ment les mou­ve­ments d’opinion, c’est, entre autres rai­sons, que la situa­tion dans laquelle elles appré­hendent les opi­nions est tout à fait arti­fi­cielle. Dans les situa­tions où se consti­tue l’opinion, en par­ti­cu­lier les situa­tions de crise, les gens sont devant des opi­nions consti­tuées, des opi­nions sou­te­nues par des groupes, en sorte que choi­sir entre des opi­nions, c’est très évi­dem­ment choi­sir entre des groupes. Tel est le prin­cipe de l’effet de poli­ti­sa­tion que pro­duit la crise : il faut choi­sir entre des groupes qui se défi­nissent poli­ti­que­ment et défi­nir de plus en plus de prises de posi­tion en fonc­tion de prin­cipes expli­ci­te­ment poli­tiques. En fait, ce qui me paraît impor­tant, c’est que l’enquête d’opinion traite l’opinion publique comme une simple somme d’opinions indi­vi­duelles, recueillies dans une situa­tion qui est au fond celle de l’isoloir, où l’individu va fur­ti­ve­ment expri­mer dans l’isolement une opi­nion iso­lée. Dans les situa­tions réelles, les opi­nions sont des forces et les rap­ports d’opinions sont des conflits de force entre des groupes.

Une autre loi se dégage de ces ana­lyses : on a d’autant plus d’opinions sur un pro­blème que l’on est plus inté­res­sé par ce pro­blème, c’est-à-dire que l’on a plus inté­rêt à ce pro­blème. Par exemple sur le sys­tème d’enseignement, le taux de réponses est très inti­me­ment lié au degré de proxi­mi­té par rap­port au sys­tème d’enseignement, et la pro­ba­bi­li­té d’avoir une opi­nion varie en fonc­tion de la pro­ba­bi­li­té d’avoir du pou­voir sur ce à pro­pos de quoi on opine. L’opinion qui s’affirme comme telle, spon­ta­né­ment, c’est l’opinion des gens dont l’opinion a du poids, comme on dit. Si un ministre de l’Éducation natio­nale agis­sait en fonc­tion d’un son­dage d’opinion (ou au moins à par­tir d’une lec­ture super­fi­cielle du son­dage), il ne ferait pas ce qu’il fait lorsqu’il agit réel­le­ment comme un homme poli­tique, c’est-à-dire à par­tir des coups de télé­phone qu’il reçoit, de la visite de tel res­pon­sable syn­di­cal, de tel doyen, etc. En fait, il agit en fonc­tion de ces forces d’opinion réel­le­ment consti­tuées qui n’affleurent à sa per­cep­tion que dans la mesure où elles ont de la force et où elles ont de la force parce qu’elles sont mobi­li­sées.

S’agissant de pré­voir ce que va deve­nir l’Université dans les dix années pro­chaines, je pense que l’opinion mobi­li­sée consti­tue la meilleure base. Tou­te­fois, le fait, attes­té par les non-réponses, que les dis­po­si­tions de cer­taines caté­go­ries n’accèdent pas au sta­tut d’opinion, c’est-à-dire de dis­cours consti­tué pré­ten­dant à la cohé­rence, pré­ten­dant à être enten­du, à s’imposer, etc., ne doit pas faire conclure que, dans des situa­tions de crise, les gens qui n’avaient aucune opi­nion choi­si­ront au hasard : si le pro­blème est poli­ti­que­ment consti­tué pour eux (pro­blèmes de salaire, de cadence de tra­vail pour les ouvriers), ils choi­si­ront en termes de com­pé­tence poli­tique ; s’il s’agit d’un pro­blème qui n’est pas consti­tué poli­ti­que­ment pour eux (répres­si­vi­té dans les rap­ports à l’intérieur de l’entreprise) ou s’il est en voie de consti­tu­tion, ils seront gui­dés par le sys­tème de dis­po­si­tions pro­fon­dé­ment incons­cient qui oriente leurs choix dans les domaines les plus dif­fé­rents, depuis l’esthétique ou le sport jusqu’aux pré­fé­rences éco­no­miques. L’enquête d’opinion tra­di­tion­nelle ignore à la fois les groupes de pres­sion et les dis­po­si­tions vir­tuelles qui peuvent ne pas s’exprimer sous forme de dis­cours expli­cite. C’est pour­quoi elle est inca­pable d’engendrer la moindre pré­vi­sion rai­son­nable sur ce qui se pas­se­rait en situa­tion de crise.

Sup­po­sons un pro­blème comme celui du sys­tème d’enseignement. On peut deman­der : « Que pen­sez-vous de la poli­tique d’Edgar Faure ? » C’est une ques­tion très voi­sine d’une enquête élec­to­rale, en ce sens que c’est la nuit où toutes les vaches sont noires : tout le monde est d’accord gros­so modo sans savoir sur quoi ; on sait ce que signi­fiait le vote à l’unanimité de la loi Faure à l’Assemblée natio­nale. On demande ensuite : « Êtes-vous favo­rable à l’introduction de la poli­tique dans les lycées ? » Là, on observe un cli­vage très net. Il en va de même lorsqu’on demande : « Les pro­fes­seurs peuvent-ils faire grève ? » Dans ce cas, les membres des classes popu­laires, par un trans­fert de leur com­pé­tence poli­tique spé­ci­fique, savent quoi répondre. On peut encore deman­der : « Faut-il trans­for­mer les pro­grammes ? Êtes-vous favo­rable au contrôle conti­nu ? Êtes-vous favo­rable à l’introduction des parents d’élèves dans les conseils des pro­fes­seurs ? Êtes-vous favo­rable à la sup­pres­sion de l’agrégation ? etc. » Sous la ques­tion « êtes-vous favo­rable à Edgar Faure ? », il y avait toutes ces ques­tions et les gens ont pris posi­tion d’un coup sur un ensemble de pro­blèmes qu’un bon ques­tion­naire ne pour­rait poser qu’au moyen d’au moins soixante ques­tions à pro­pos des­quelles on obser­ve­rait des varia­tions dans tous les sens. Dans un cas les opi­nions seraient posi­ti­ve­ment liées à la posi­tion dans la hié­rar­chie sociale, dans l’autre, néga­ti­ve­ment, dans cer­tains cas très for­te­ment, dans d’autres cas fai­ble­ment, ou même pas du tout. Il suf­fit de pen­ser qu’une consul­ta­tion élec­to­rale repré­sente la limite d’une ques­tion comme « êtes-vous favo­rable à Edgar Faure ? » pour com­prendre que les spé­cia­listes de socio­lo­gie poli­tique puissent noter que la rela­tion qui s’observe habi­tuel­le­ment, dans presque tous les domaines de la pra­tique sociale, entre la classe sociale et les pra­tiques ou les opi­nions, est très faible quand il s’agit de phé­no­mènes élec­to­raux, à tel point que cer­tains n’hésitent pas à conclure qu’il n’y a aucune rela­tion entre la classe sociale et le fait de voter pour la droite ou pour la gauche. Si vous avez à l’esprit qu’une consul­ta­tion élec­to­rale pose en une seule ques­tion syn­cré­tique ce qu’on ne pour­rait rai­son­na­ble­ment sai­sir qu’en deux cents ques­tions, que les uns mesurent en cen­ti­mètres, les autres en kilo­mètres, que la stra­té­gie des can­di­dats consiste à mal poser les ques­tions et à jouer au maxi­mum sur la dis­si­mu­la­tion des cli­vages pour gagner les voix qui flottent, et tant d’autres effets, vous conclu­rez qu’il faut peut-être poser à l’envers la ques­tion tra­di­tion­nelle de la rela­tion entre le vote et la classe sociale et se deman­der com­ment il se fait que l’on constate mal­gré tout une rela­tion, même faible ; et s’interroger sur la fonc­tion du sys­tème élec­to­ral, ins­tru­ment qui, par sa logique même, tend à atté­nuer les conflits et les cli­vages. Ce qui est cer­tain, c’est qu’en étu­diant le fonc­tion­ne­ment du son­dage d’opinion, on peut se faire une idée de la manière dont fonc­tionne ce type par­ti­cu­lier d’enquête d’opinion qu’est la consul­ta­tion élec­to­rale et de l’effet qu’elle pro­duit.

Bref, j’ai bien vou­lu dire que l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont inté­rêt à affir­mer son exis­tence. J’ai dit qu’il y avait d’une part des opi­nions consti­tuées, mobi­li­sées, des groupes de pres­sion mobi­li­sés autour d’un sys­tème d’intérêts expli­ci­te­ment for­mu­lés ; et d’autre part, des dis­po­si­tions qui, par défi­ni­tion, ne sont pas opi­nion si l’on entend par là, comme je l’ai fait tout au long de cette ana­lyse, quelque chose qui peut se for­mu­ler en dis­cours avec une cer­taine pré­ten­tion à la cohé­rence. Cette défi­ni­tion de l’opinion n’est pas mon opi­nion sur l’opinion. C’est sim­ple­ment l’explicitation de la défi­ni­tion que mettent en œuvre les son­dages d’opinion en deman­dant aux gens de prendre posi­tion sur des opi­nions for­mu­lées et en pro­dui­sant, par simple agré­ga­tion sta­tis­tique d’opinions ain­si pro­duites, cet arte­fact qu’est l’opinion publique. Je dis sim­ple­ment que l’opinion publique dans l’acception impli­ci­te­ment admise par ceux qui font des son­dages d’opinion ou ceux qui en uti­lisent les résul­tats, je dis sim­ple­ment que cette opi­nion-là n’existe pas.