Rencontre avec Yorgos Lanthimos

par Faustine Verger

Entre­tien réa­li­sé à Paris par Faus­tine Ver­ger, le 27 novembre 2009 pour : Il était une fois le ciné­ma

J’aime pous­ser les gens à pen­ser dif­fé­rem­ment et à expé­ri­men­ter de nou­velles choses.

« Canine » fait par­tie de ces nou­veaux films d’un ciné­ma grec en train de (re)naître. Ren­contre avec son réa­li­sa­teur, Yor­gos Lan­thi­mos, pour son deuxième long métrage.

Canine peut être clos sur lui-même et ne nous don­ner à voir qu’une famille aux étranges moeurs, comme il peut éga­le­ment s’ouvrir à des thèmes uni­ver­sels comme le tota­li­ta­risme, la mani­pu­la­tion et la volon­té de liber­té. Etrange monstre poly­cé­phale, ce film unique explore les aspects de la nature humaine et ne laisse assu­ré­ment pas le spec­ta­teur indif­fé­rent.

Com­ment l’idée de cette étrange famille repliée sur elle-même vous est-elle venue ?

L’idée m’est venue en ima­gi­nant à quoi pou­vait res­sem­bler la famille de demain et si elle serait la même pour tou­jours. Vous savez, les années passent, et peut-être qu’un jour on n’aura plus besoin de la famille de la même façon. J’ai donc pen­sé que cela pou­vait être effrayant pour cer­taines per­sonnes qui ne vou­draient pas que cela arrive et qui, au contraire, élè­ve­raient leurs enfants à leur manière pour les pro­té­ger du monde exté­rieur sans qu’ils sachent que cet autre monde existe. Cette idée m’a beau­coup inté­res­sé parce qu’elle montre com­bien l’on peut influen­cer l’esprit des gens et les gar­der de toute dis­tinc­tion du vrai et du faux. Leur véri­té est votre véri­té.

Com­bien de temps vous a‑t-il fal­lu pour écrire le scé­na­rio ?

Cela nous a pris deux ans avec mon ami Efthi­mis Filip­pou, en nous y met­tant envi­ron deux fois par semaine parce que nous avions beau­coup de pro­jets publi­ci­taires en cours à côté, donc effec­ti­ve­ment cela nous a pris du temps… Mais si vous accu­mu­lez le temps pas­sé à l’écriture, cela revient à envi­ron six mois. Puis, le tour­nage a été plu­tôt rapide dès que nous avons été prêts. En fait, j’ai dû me dépê­cher car les acteurs que je vou­lais pour mon film n’étaient dis­po­nibles qu’à une période pré­cise. Je n’ai eu qu’un mois, et ça a vrai­ment été un tour­nage dif­fi­cile car nous n’étions pas au point sur tout, mais sur­tout parce que nous avons tour­né en août à Athènes, qui est le mois le plus chaud là-bas. Il n’y avait donc plus per­sonne : tous les maga­sins étaient fer­més, on ne trouve plus rien… Donc les choses que nous n’avions pas pré­vues à l’avance ont été vrai­ment dures à trou­ver. Chaque jour­née de tour­nage était un véri­table chal­lenge, même lorsqu’il s’agissait de se pro­cu­rer du jus d’oranges !

Canine est un film qui dérange. Quand on le regarde, par­fois on rit, par­fois on est aba­sour­di, par­fois on ne sait plus quoi pen­ser. Etait-ce votre idée pre­mière que de bous­cu­ler les habi­tudes de vie et de pen­sée quand vous avez fait ce film ?

Pas de manière consciente. Je ne me suis pas dit « Je veux faire ça, je veux que les gens cassent leurs habi­tudes ». Mais j’imagine que c’est quelque chose qui est mal­gré tout en moi… J’aime pous­ser les gens à pen­ser dif­fé­rem­ment et à expé­ri­men­ter de nou­velles choses, que ce soit via le vision­nage d’un film ou l’écoute d’une musique, mais je pense que les nou­velles expé­riences, celles qui sti­mulent l’esprit, ne sont pas for­cé­ment uni­voques : je ne cherche pas à ame­ner les gens vers une idée pré­cise, qui serait la mienne. Je pré­fère lais­ser les choses évo­luer natu­rel­le­ment, quitte à ce qu’elles ne s’offrent pas de façon claire d’emblée, afin que cela fasse réflé­chir les gens. C’est la manière dont j’aime pro­cé­der mais je ne me dis pas « Que vais-je bien pou­voir faire pour cas­ser les règles ? ».

Peut-on voir une morale dans votre film ?

Je pense n’avoir pas de limites dans ce que je montre. Je montre les choses qui me font réflé­chir moi-même. Par­tant de là, il y a chan­ge­ment du point de vue de la morale. On ne peut pas vrai­ment regar­der le film d’une manière réa­liste. On ne peut pas savoir ce que ceci ou cela signi­fie réel­le­ment. Le film montre un cas très spé­ci­fique, à part, afin d’explorer les évé­ne­ments que cette situa­tion pro­voque. Il ne faut pas se limi­ter, il faut explo­rer tous les aspects de la nature humaine ; celle-ci peut être défor­mée, chan­gée, et l’esprit façon­né, le corps aus­si bien sûr. Donc, si vous com­men­cez à regar­der le film avec un spectre mora­li­sa­teur, vous avez déjà ancré le film quelque part… Or, il faut ouvrir les pers­pec­tives afin de pou­voir explo­rer toutes les pos­si­bi­li­tés, toutes les direc­tions que peut prendre le film.

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Vous ne cher­chez donc pas à dénon­cer une forme ou une autre de tota­li­ta­risme ?

Non, ce genre de réflexion arrive après… Au début, je ne sais pas exac­te­ment pour­quoi je fais telle ou telle chose et pour­quoi elle m’intéresse. Ensuite, de manière incons­ciente, vous réa­li­sez pour­quoi, oui… Mais même si j’en prends conscience, j’essaie tou­jours de ne pas trop y pen­ser parce que cela m’amènerait à vou­loir rendre les choses qui se passent très claires pour le spec­ta­teur. Don­ner d’emblée une signi­fi­ca­tion pré­cise rédui­rait les pos­si­bi­li­tés du film. Or, je veux vrai­ment que les gens découvrent le film par eux-mêmes car il parle de dif­fé­rentes choses, qui peuvent avoir de mul­tiples sens selon l’expérience et la connais­sance de cha­cun. C’est ce que j’aime dans ce film : il peut réflé­chir la per­son­na­li­té de celui qui le regarde.

Au Fes­ti­val de Cannes, cette année, la Palme d’Or a été décer­née au film d’Haneke, Le Ruban blanc. Canine a aus­si eu deux prix (Prix spé­cial du jury et Prix d’interprétation fémi­nine pour les deux soeurs). La Palme d’or 2008 a été attri­buée à Entre les murs de Laurent Can­tet. L’éducation semble être un thème qui inté­resse beau­coup les réa­li­sa­teurs, ces der­niers temps. Canine est-il un film qui cherche à dénon­cer la sévé­ri­té et par­fois même l’arbitraire de l’éducation dans cer­taines familles ? Peut-on voir un lien avec ce qui se passe en Grèce ?

Bien sûr, vous pou­vez faire ça, mais je n’ai pas com­men­cé à tour­ner en me disant ça, même si l’éducation tient une place impor­tante dans le film. Mais pour moi, cela englobe bien plus que le sujet de l’éducation. Cela concerne plus ce que l’esprit humain peut com­prendre, et à tra­vers cela com­ment il est pos­sible de mani­pu­ler les gens. Ça peut aus­si bien par­ler d’éducation que de poli­tique et com­ment un lea­der peut faire exac­te­ment la même chose ; il est de ces pays qui connaissent si peu de choses à pro­pos de ce qui se passe dans d’autres pays. Par exemple, les Etats-Unis connaissent si peu de choses à pro­pos de la Grèce ! Ils ont géné­ra­le­ment une image défor­mée des autres pays et il arrive que cer­tains amé­ri­cains ne sachent même pas pour­quoi ils pensent ceci ou cela d’un pays parce qu’on leur a en fait dic­té leurs opi­nions… On peut voir plus grand si l’on veut et élar­gir cette pen­sée à l’univers : que sait-on sur lui que l’on puisse direc­te­ment véri­fier par nous-mêmes ? Et si l’on nous men­tait ? Et si les médias nous men­taient ? Ils peuvent ne dévoi­ler qu’une par­tie de la véri­té et il n’y a pas d’autre moyen de connaître la véri­té.

Que repré­sente la figure pater­nelle pour vous ?

Beau­coup de choses. Cela pour­rait être un père, ou le lea­der d’un pays comme je vous l’ai dit, un patron de presse, mais je n’ai pas vrai­ment vou­lu en faire un sym­bole. Après, libre aux gens de pen­ser ce qu’ils veulent !

En regar­dant votre film, on peut pen­ser que vous avez vou­lu mon­trer les limites de l’éducation : un enfant ne peut être dres­sé comme un chien parce qu’un jour il expri­me­ra inévi­ta­ble­ment le désir d’être libre.

Bien sûr ! Et j’espère que les gens seront tou­jours sti­mu­lés par quelque chose qui les réveille­ra et les pous­se­ra à vou­loir être libres. On peut lier cela aux mou­ve­ments des jeunes géné­ra­tions qui se révoltent contre le gou­ver­ne­ment – ou autre chose. Je sais qu’en Grèce, les gens n’ont pas réagi pen­dant des années. Des choses se pas­saient mais per­sonne ne com­pre­nait vrai­ment ce qui était en train d’arriver. Notre culture a été détruite, ain­si que notre éco­no­mie, notre archi­tec­ture… Les gens n’ont pas réagi, ils avaient vrai­ment besoin d’être sti­mu­lés pour se réveiller. Je ne sais pas d’où cette sti­mu­la­tion est appa­rue, j’imagine que la situa­tion avait atteint son paroxysme… Il y a un an, ce n’était pas que la jeune géné­ra­tion qui était dans la rue, c’était tout le monde. On ne sait pas si ça va mener quelque part, mais au moins quelque chose a été expri­mé, les gens se sont réveillés, comme dans le film…

Les acteurs ont tous une place très impor­tante. Com­ment les avez-vous choi­sis ?

Je connais­sais la plu­part d’entre eux. J’ai déjà tra­vaillé avec le frère (Chris­tos Pas­sa­lis), et je connais­sais plu­tôt bien la soeur aînée (Agge­li­ki Papou­lia). Le père (Chris­tos Ster­gio­glou) est un comé­dien de théâtre clas­sique connu en Grèce. La mère (Michèle Val­ley) était la muse d’un vieux réa­li­sa­teur grec qui est décé­dé récem­ment, Nikos Niko­laï­dis. La soeur cadette (Mary Tso­ni) n’est pas une actrice, elle joue dans un groupe de rock et elle a fait de la danse clas­sique étant jeune. Et la plu­part des autres acteurs du films sont des amis, pas des acteurs de for­ma­tion.

Pou­vous-nous faire un lien avec le film Le Vil­lage, de M. Night Shya­ma­lan (2003) ?

Je n’y ai jamais pen­sé, mais une ou deux per­sonnes l’ont déjà men­tion­né. J’imagine qu’il y a un lien avec ces gens qui vivent dans une com­mu­nau­té qui ne veut pas s’ouvrir et qui vit dans un temps dif­fé­rent que le reste du monde, mais c’est un film très dif­fé­rent du mien, et qui ne traite pas des mêmes enjeux…

Pen­sez-vous que le ciné­ma grec vit une renais­sance ?

Je l’espère ! Renais­sance n’est peut-être pas le bon mot car le ciné­ma grec n’a jamais été très impor­tant. C’est peut-être même une nais­sance. J’espère qu’il est en train de s’améliorer, notam­ment grâce à quelques réa­li­sa­teurs qui sont connus et appré­ciés inter­na­tio­na­le­ment. Il y a quelque chose de bien qui est en train de se pas­ser et j’espère que ça n’est pas juste une coïn­ci­dence. Et je pense que ça n’en est pas une car tout ça a com­men­cé à se mettre en branle il y a déjà trois ou quatre ans. Je ne crois pas non plus que ce mou­ve­ment ne soit pas impor­tant car tous ces films sont vrai­ment dif­fé­rents les uns des autres. Ce n’est pas comme s’il y avait une sorte de « Nou­velle Vague », avec un cou­rant de films grecs bien par­ti­cu­lier. C’est de bonne augure pour l’avenir du ciné­ma grec, même si cela néces­si­te­rait davan­tage d’aides de la part du gou­ver­ne­ment – et c’est d’ailleurs pour­quoi le ciné­ma grec a été si peu recon­nu pen­dant de si nom­breuses années. C’est com­pli­qué de réa­li­ser un film en Grèce. Avant, les jeunes gens n’étaient pas vrai­ment auto­ri­sés à faire des films, ils ne trou­vaient pas de fonds, et c’est aus­si ce qui a chan­gé ces trois ou quatre der­nières années grâce au nou­veau pré­sident du Centre du film grec qui donne main­te­nant de l’argent aux jeunes réa­li­sa­teurs. Il y a aus­si un ras­sem­ble­ment de réa­li­sa­teurs, jeunes et vieux, qui ont for­mé une sorte de groupe d’action qui fait pres­sion sur le gou­ver­ne­ment pour faire pas­ser une loi afin d’obtenir plus d’aides finan­cières.

Quels réa­li­sa­teurs vous ins­pirent le plus ?

Aucun réa­li­sa­teur en par­ti­cu­lier ne m’a ins­pi­ré pour Canine car j’essaye tou­jours de faire mes films étape par étape et de ne pas me deman­der à quoi j’aimerais que mon film res­semble. Cela, je ne le réa­lise qu’à la fin… J’évite de pen­ser à d’autres films, même si j’imagine que je peux dif­fi­ci­le­ment ne pas être ins­pi­ré par d’autres films. Robert Bres­son est le réa­li­sa­teur que je pré­fère avec John Cas­sa­vetes. J’essaie de ne pas faire res­sem­bler mon film à leurs films, mais je les laisse m’inspirer de manière incons­ciente bien sûr…

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