Une histoire de Charlie Hebdo

Charlie Hebdo, hebdomadaire décalé, bête et méchant ? Non. Charlie Hebdo, parodie de satire, et réelle entreprise capitaliste.

par Mathias Rey­mond, le 8 sep­tembre 2008…

La récente « affaire Phi­lippe Val et consorts », dont Siné a été la cible[Voir ici-même, « [Quand Phi­lippe Val, Char­lie Heb­do et BHL mal­traitent la liber­té d’expression… Acri­med sou­tient Siné ».]], est la consé­quence, voire la conclu­sion, de seize années d’involution, d’un heb­do­ma­daire, Char­lie Heb­do[Sur cette his­toire, lire aus­si la tri­bune de Sté­phane Mazu­rier publiée sur le site de Télé­ra­ma, le 24 juillet 2008, sous le titre « [L’honneur per­du de Char­lie Heb­do ».]]. Du hold-up sur un titre par Phi­lippe Val au détour­ne­ment de son orien­ta­tion édi­to­riale avec le concours des plus jeunes : retour sur la nor­ma­li­sa­tion de Char­lie Heb­do.

Eté 1992. Char­lie Heb­do, jour­nal « mythique » des années 70, mort en décembre 1981 et enter­ré le 2 jan­vier 1982, chez Michel Polac sur TF1, renaît de ses cendres. A l’essentiel de l’équipe des anciens (Cavan­na, Cabu, Gébé, Willem, Wolins­ki, Del­feil de Ton et Siné), s’ajoutent des nou­veaux (Charb, Luz, Riss, Hono­ré, Ber­nar, Tignous, Plan­tu, Oli­vier Cyran, Oncle Ber­nard, etc.), des artistes du music-hall (Renaud et Patrick Font), et le chan­son­nier et ex-rédac­teur en chef de La Grosse Ber­tha : Phi­lippe Val. Le pro­gramme s’annonce allé­chant. Un absent de marque tou­te­fois : Georges Ber­nier, alias le Pro­fes­seur Cho­ron. Un signe.

Eté 2008. Le jour­nal « mythique » des années 70 n’est plus que la pâle copie de ce qu’il était seize années plus tôt. Figure emblé­ma­tique de l’hebdo, le des­si­na­teur Gébé est mort, ain­si que Ber­nar et Pas­qui­ni. Des jour­na­listes de talent ont pris la porte : au revoir Oli­vier Cyran, au revoir Fran­çois Camé et Anne Kerloc’h, au revoir Michel Bou­jut, au revoir Mona Chol­let… Un des­sin de Lefred Thou­ron sur Patrick Font (en pro­cès pour pédo­phi­lie) ne passe pas : Lefred quitte le navire (le des­sin sera publié après son départ, avec un mot de Phi­lippe Val). Renaud, un des prin­ci­paux action­naires, aban­donne aus­si l’hebdo. Patrick Font, condam­né à une peine de pri­son, dis­pa­raît rapi­de­ment des pho­tos de son ex-com­parse, Phi­lippe Val. Wolins­ki des­sine pour Paris Match, Le Jour­nal du Dimanche et les publi­ci­tés St Yorre, Cabu donne ses meilleures cari­ca­tures au concur­rent d’en face, le Canard Enchaî­né et les jeunes (Jul, Charb, Tignous, etc.) font la queue pour grif­fon­ner pour la télé­vi­sion, dans des émis­sions de bas de gamme.

Engrais­sée par les euros et les repas mon­dains, nota­bi­li­sée par les soi­rées chez Ardis­son et les cock­tails avec BHL, glo­ri­fiée avec le pro­cès des cari­ca­tures et la mon­tée des marches à Cannes, l’équipe de Char­lie Heb­do décide, à la qua­si-una­ni­mi­té, de ren­voyer Siné pour pro­pos pré­ten­du­ment antisémites[[Seuls Tignous et Willem ont signé la péti­tion de sou­tien à Siné. Michel Polac et Cavan­na semblent éga­le­ment avoir été réti­cents à l’exclusion de Siné, mais se sont sou­mis, sans mettre leur démis­sion dans la balance.]].

On ne rigole plus à Char­lie Heb­do. Avec son imper­ti­nence, l’équipe res­tante a aus­si gom­mé de sa mémoire ses éclats de rire d’autrefois et les nôtres par la même occa­sion… Ain­si de cette brève parue dans son numé­ro 1, le 1er juillet 1992 : « Les pre­mières mesures de la gauche au pou­voir en Israël : pour pal­lier la pénu­rie de cala­mars, le gou­ver­ne­ment lance une grande cam­pagne de récu­pé­ra­tion des pré­puces. » Une brève qui, selon le rédac­teur en chef adjoint, Charb, avec lequel nous nous sommes entre­te­nus par télé­phone, « ne pas­se­rait plus aujourd’hui »[[L’entretien avec Charb a eu lieu le 22 août 2008.]].

Pour­quoi, et com­ment, un heb­do­ma­daire sati­rique, mariant humour acide et cri­tique socié­tale, a‑t-il subi une telle dérive ?

I. Le ver était déjà dans le fruit

Le pro­ces­sus de nor­ma­li­sa­tion avait déjà com­men­cé au sein de la Grosse Ber­tha, avant même la renais­sance du titre Char­lie Heb­do.

Les des­sous de La Grosse

Heb­do­ma­daire sati­rique et « bor­dé­lique », La Grosse Ber­tha est née au début de la guerre du Golfe, en jan­vier 1991. Quelques mois après le lan­ce­ment, Phi­lippe Val, tout droit venu de la scène, emprunte l’habit de rédac­teur en chef. Et les que­relles ne se font pas attendre : « On était par­tis avec “Un éclat de rire par page” et on se retrou­vait ser­mon­nés au nom du pré­cepte : “Il faut des indi­gna­tions.” »[« Les des­sous coquins de La Grosse », La Grosse Ber­tha, 29 août 1992, trou­vé sur presselibre.net (mais le lien n’est plus acces­sible — août 2010) et repro­duit sur le site « [Le Blog de Phi­lippe V., édi­to­ria­liste mar­tyr ».]] Cer­tains rédac­teurs sont mis sur la touche. Et l’autoritarisme de Val en irrite (déjà) plus d’un. « Un jour, Gode­froy [Jean-Cyrille Gode­froy était le direc­teur de la publi­ca­tion] eut la sur­prise d’entendre de la bouche du rédac­teur en chef : “Je te pré­viens, au pro­chain conflit entre nous, je te vire.Un rédac’ chef virant le pro­prié­taire du jour­nal[[D’après Phi­lippe Val, le titre a été trou­vé par Gébé, mais a été dépo­sé par Gode­froy.]], c’eût été une grande date de l’histoire de la presse. Du coup, Gode­froy deman­da à Phi­lippe Val de ren­trer dans le rang, pour que le jour­nal retrouve son ambiance décon­nante, sa joyeuse anar­chie, l’excitation des bou­clages où tout te monde dit son mot sur la cou­ver­ture. » Val reste inflexible : « Refus outré. À notre grand désar­roi, nous vîmes alors le doux Cabu faire bloc avec Val, ce génie mécon­nu, accu­sant Gode­froy et quelques autres d’entraîner le jour­nal “à droite”. Une accu­sa­tion dont les lec­teurs peuvent véri­fier après coup la stu­pi­di­té… Sidé­rés, ne com­pre­nant pas grand-chose au conflit dont ils étaient pour la plu­part éloi­gnés, beau­coup de copains de la rédac­tion virent Cabu cla­quer la porte et appe­ler les masses à le suivre, avec un mau­vais ric­tus qu’on ne lui connais­sait pas. Quelques jours plus tard, l’opinion éton­née vit sor­tir du caveau le défunt Char­lie Heb­do, un titre d’ailleurs piqué sans ver­gogne à son pro­prié­taire, le pro­fes­seur Cho­ron. » [[Ibid.]]

La suite, on la connaît. Phi­lippe Val, Cabu et les anciens, et avec le ren­fort de quelques jeunes talents, lancent Char­lie Heb­do, deuxième époque. « Pour faire quel jour­nal ? », s’interroge Val. « Eh bien nous avons fait un son­dage repré­sen­ta­tif de mille cons, pour sol­li­ci­ter leur avis, et on a fait le contraire. [[Char­lie Heb­do, 1er juillet 1992.]] » Le contraire, vrai­ment ?

Quinze ans plus tard, Charb ne semble pas en être convain­cu. Devant ses potes, lors du fes­ti­val de Gro­land en sep­tembre 2007, il affiche son désac­cord : « Le truc qui est dur pour les gens de Char­lie c’est que Val est tel­le­ment aty­pique dans Char­lie Heb­do… c’est lui le direc­teur et c’est lui qui res­semble le moins au jour­nal qua­si­ment[[Mer­ci au cor­res­pon­dant qui nous a signa­lé l’omission de cet adverbe qui, lisible sur la vidéo) nuance le sens de la phrase (Acri­med, 17 août 2009).]] (…) Si j’étais direc­teur d’un jour­nal et si j’avais les moyens de faire un jour­nal, il n’y aurait pas Val dans le jour­nal. En tout cas, ce qu’il exprime dans le jour­nal, ça n’existerait pas . » [[« Char­lie Heb­do se fait Hara-Kiri », mon­tage de Pierre Carles, dis­po­nible en ligne sur le site du Plan B, 2008.]]


Quand Charb parle de Phi­lippe Val par acri­med

Extrait de « Char­lie Heb­do se fait Hara-Kiri », mon­tage de Pierre Carles, à voir sur le site du Plan B.

Il affiche son désac­cord… Mais il reste rue Tur­bi­go. Contac­té par Acri­med, il s’explique : « Dire que Char­lie Heb­do est le jour­nal par­fait dans lequel je rêve de tra­vailler est évi­dem­ment faux (…). Mais j’ai moins de liber­té dans des jour­naux qui me sont plus proches poli­ti­que­ment que dans un jour­nal diri­gé par Val. » Nous voi­là ras­su­rés.

Les cou­lisses de Char­lie

A peine paru en 1992, le jour­nal écope d’un pro­cès. Del­feil de Ton, aujourd’hui chro­ni­queur au Nou­vel Obser­va­teur, membre de l’équipe du pre­mier Char­lie Heb­do, pré­sent lors de la créa­tion du deuxième, fait état de sou­ve­nirs que nous ne pou­vons pas véri­fier, mais qui témoignent de l’opacité du contexte : « Ber­nier (alias Pro­fes­seur Cho­ron) pro­teste mais, en fait, il n’avait pas la pro­prié­té, le titre n’ayant jamais été dépo­sé. Pro­cès. Nous témoi­gnons tous, sur le conseil de l’avocat Richard Mal­ka, que Cavan­na a inven­té le titre. En réa­li­té, bien malin celui qui pour­rait dire qui l’a inven­té. Tout le monde a tout de suite pen­sé à faire un « Char­lie- Heb­do », en 70, quand « l’Hebdo hara-kiri » a été inter­dit, puisque outre le men­suel « Hara-Kiri » on avait un autre men­suel qui s’appelait « Char­lie », que j’avais d’ailleurs fon­dé. » (Le Nou­vel Obser­va­teur, 14 août 2008) « L’astuce de Mal­ka, pour­suit Del­feil de Ton, c’était que, comme il n’y avait pas de pro­prié­té com­mer­ciale éta­blie, il fal­lait jouer le droit d’auteur. Donc, tous ensemble, lettres au tri­bu­nal, comme un seul homme et tous fabu­la­teurs : « C’est Cavan­na qui a inven­té le titre. » Voi­là Cavan­na pro­cla­mé auteur du titre par le tri­bu­nal. Consé­quem­ment, il se retrouve éga­le­ment pro­prié­taire de la valeur patri­mo­niale de « Char­lie-Heb­do », de la marque « Char­lie-Heb­do » comme disent les éco­no­mistes. »

Et la concep­tion de Char­lie Heb­do néces­site un capi­tal. Au début de 2 000 francs, « il est aujourd’hui de 240 euros, pré­cise Le Monde[[30 juillet 2008.]], cha­cune des 1 500 parts valant sym­bo­li­que­ment 16 cen­times. » Les action­naires de départ sont Gébé, Val, Cabu, Ber­nard Maris et Renaud. Le départ de Renaud et la mort de Gébé ont réor­ga­ni­sé la répar­ti­tion : 600 parts pour Val, 600 pour Cabu, 200 pour Maris et 100 pour Eric Por­theault, le comp­table. La situa­tion est telle, qu’en 2006, « les Edi­tions Rota­tive, édi­trices de Char­lie Heb­do, ont enre­gis­tré un résul­tat béné­fi­ciaire de 968 501 euros. (…) [Et] 85% de cette somme ont été redis­tri­bués en divi­dendes. » [[Ibid.]] Ain­si, Val et Cabu ont cha­cun per­çu 330 000 euros en 2006. Une brou­tille.

Com­ment en est-on arri­vé là ? Del­feil de Ton replonge dans ses sou­ve­nirs [[Le Nou­vel Obser­va­teur, article cité.]] : « Un jour, Cavan­na, Val et moi, on se retrouve chez Mal­ka. Pour Cavan­na et moi, il était notre avo­cat à tous. En fait, il était l’avocat de Cabu et Val. Nous lui deman­dons de pré­pa­rer des sta­tuts à la manière de ce que nous pen­sions être ceux du Canard enchaî­né : les sept (dont Cabu) fon­da­teurs encore vivants de Hara-Kiri heb­do (notre pre­mier titre), puis de Char­lie Heb­do, plus Val, seraient pro­prié­taires tem­po­raires à parts égales. Chaque part revien­drait à un col­la­bo­ra­teur du jour­nal choi­si par les sur­vi­vants après chaque décès. (…) Les semaines suc­cèdent aux semaines et rien ne vient. Je fais irrup­tion chez Mal­ka. Je lui demande où il en est de ces sta­tuts pour une socié­té. Il me sort un brouillon de charte. J’ai com­pris qu’on se fou­tait de nous. »[[Cette ver­sion des faits est contes­tée par Cabu et Val dans un long droit de réponse (publié, lui, à la dif­fé­rence de cer­tains qui sont adres­sés à Char­lie Heb­do) paru dans Le Nou­vel Obser­va­teur du 4 sep­tembre. Le texte de Val (et Cabu) est contes­table sur plu­sieurs points sur les­quels nous ne revien­drons pas non plus. D’ailleurs, Del­feil de Ton main­tient l’essentiel de sa ver­sion.]] Le ver était déjà dans le fruit. Et l’hégémonie du chef ne s’affaiblissait pas… « Comme, déjà, l’autoritarisme de Val m’était insup­por­table, sa morgue, sa pré­ten­tion, à quoi s’ajoutait l’ennui qui régnait dans la salle de rédac­tion, j’ai fou­tu le camp sans phrase, après cinq mois de col­la­bo­ra­tion, me conten­tant un dimanche de bou­clage de ne pas envoyer mon article. Le mar­di je rece­vais par la poste, sans un mot d’accompagnement, un « pour solde de tous comptes ». C’était en mars 1993. »

Char­lie Heb­do, heb­do­ma­daire déca­lé, bête et méchant ? Non. Char­lie Heb­do, paro­die de satire, et réelle entre­prise capi­ta­liste.

II. Et le fruit a pour­ri le panier

Adap­ta­tions à l’air du temps et nor­ma­li­sa­tion interne pro­duisent leurs effets : Char­lie se trans­forme en heb­do­ma­daire recen­tré, consen­suel, conve­nable, déon­to­lo­gique, res­pec­table.

- Recen­tré. Dans le Char­lie Heb­do du 21 mai 1997, avant les élec­tions légis­la­tives, un son­dage interne au jour­nal dévoi­lait : « A “Char­lie”, 9 votent Vert, 7 PC, 4 s’abstiennent, 1 LO, 1 LCR et … 2 PS », et un per­son­nage des­si­né par Charb s’inquiétait déjà : « 2 PS ? Merde… Je pen­sais pas que la droite avait infil­tré “Char­lie”. »[[Cité par Le Plan B, juin 2007.]] Une inquié­tude iro­nique lar­ge­ment confir­mée depuis, puisqu’une brève du 18 avril 2007 signale que « sur 38 col­la­bo­ra­teurs de Char­lie Heb­do : 18 votent Royal , 9 votent Voy­net, 3 votent Buf­fet, 3 votent Besan­ce­not, 3 votent Bay­rou , 1 vote Bové, 1 vote blanc. » Soient 21 col­la­bo­ra­teurs qui votent à « droite » et 16 à gauche. Char­lie Heb­do, de droite ? Oui, si l’on en croit Phi­lippe Val lui-même, puisque ce der­nier, en juin 1998 écri­vait que « la vraie droite aujourd’hui, c’est le PS. » Neuf ans plus tard, le 9 février 2007, il lâche chez Pas­cale Clark sur Canal+ (« en apar­té ») : « Je vote­rai pour le can­di­dat de gauche le mieux pla­cé. » Le mieux pla­cé ? Com­prendre Ségo­lène Royal.

- Consen­suel. Sur les prin­ci­pales ques­tions inter­na­tio­nales, Char­lie heb­do repro­duit peu à peu les posi­tions domi­nantes. Ain­si sur le Koso­vo. Alors que dans les années 70, Cabu s’insurgeait « contre toutes les guerres » et col­lec­tion­nait les pro­cès inten­tés par l’armée, en 1999, il sou­tient, avec toute l’équipe de Char­lie Heb­do, excep­tion faite de Siné et Charb, l’intervention mili­taire de l’OTAN au Koso­vo. Dans le n°361 de Char­lie Heb­do (19 mai 1999), en lieu et place de la chro­nique de Charb, un texte de Riss (qui n’écrit pas d’ordinaire) reproche même aux paci­fistes d’être des col­la­bos ! De même sur le trai­té consti­tu­tion­nel euro­péen : si d’autres voix que celle de Phi­lippe Val se font entendre, c’est lui qui conduit une cam­pagne véhé­mente et cari­ca­tu­rale contre les par­ti­sans du « non » au réfé­ren­dum.

- Conve­nable. La nor­ma­li­sa­tion du jour­nal s’accompagne donc d’une réorien­ta­tion de la ligne édi­to­riale. Celle-ci prend pour cibles prio­ri­taires l’islamisme et le mou­ve­ment de contes­ta­tion de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, géné­reu­se­ment amal­ga­més. Cette dérive a été ren­for­cée avec l’arrivée en force de Caro­line Fou­rest et Fiam­met­ta Ven­ner, toutes deux en lutte contre « l’islamo-gauchisme ». Des posi­tions qui plaisent. Ajou­tez à cela, le pro­cès des cari­ca­tures de Maho­met, et pour tout sou­tien celui, sans risques, à des causes très popu­laires – Ingrid Betan­court, Flo­rence Aube­nas, Ayaan Hir­si Ali… Et vous ne tar­de­rez pas à voir rap­pli­quer les mon­dains, Ber­nard-Hen­ri Lévy en tête. BHL adore les livres de Caro­line et de Phi­lippe, et c’est réci­proque. Il est loin le temps où le phi­lo­sophe des beaux quar­tiers, « l’Aimé Jac­quet de la pen­sée », selon Val, était heb­do­ma­dai­re­ment cro­qué par Luz et raillé par Val. « Pro­non­cer le nom de nos têtes pen­santes – BHL, PPDA, Fin­kiel­kraut, Luc Fer­ry, John­ny Hal­ly­day, Comte Spon­ville, Alain Minc… — dans un amphi d’université, écri­vait alors le patron de Char­lie Heb­do, aujourd’hui, pro­voque à tous les coups une hila­ri­té libé­ra­trice. (…) Le film de BHL avec Alain Delon, pro­mu par tous les médias, a fait un bide. Le livre de Bour­dieu sur la domi­na­tion mas­cu­line, pro­mu par per­sonne, fait un triomphe. Si ça ne vous rend pas joyeux au point d’éclater de rire, c’est que vous avez vrai­ment mau­vais carac­tère. » (« Les BHL se rebiffent », Char­lie Heb­do, 23 sep­tembre 1998) Char­lie Heb­do est deve­nu conve­nable.

Libres aux jour­na­listes de Char­lie Heb­do et aux lec­teurs d’approuver sans haut-le-cœur cette nou­velle « offre poli­tique » et cette entrée par la petite porte dans la cour des « grands ». Mais force est de consta­ter qu’il s’agit d’un détour­ne­ment d’héritage qui n’a pas été sans consé­quences.

Ce glis­se­ment poli­tique de gauche à droite, de la paix vers la guerre, de la sub­ver­sion vers l’orthodoxie, s’est fait pro­gres­si­ve­ment, mais sûre­ment. On voit ain­si dis­pa­raître, dans le silence qua­si-géné­ral, des signa­tures talen­tueuses (Cyran, Camé, Bou­jut,…) au pro­fit de plumes conven­tion­nelles et/ou média­ti­que­ment plus « relui­santes » : le des­si­na­teur Joan Sfar, l’ex-patron de France Inter Jean-Luc Hees, le socio­logue média­tique Phi­lippe Cor­cuff (lui même accu­lé à démis­sion­ner[Mais qui prend soin de pré­ci­ser : « Mon départ ne change rien à ma soli­da­ri­té avec la rédac­tion en géné­ral et avec Phi­lippe Val en par­ti­cu­lier face aux insultes répé­tées et aux infor­ma­tions erro­nées [les­quelles ?] dif­fu­sées par PLPL » et qui, confor­mé­ment à ce type d’engagement, s’est cou­ra­geu­se­ment abs­te­nu de défendre Siné, pré­fé­rant tra­vailler « du côté des ton­nelles ombra­gées de notre mélan­co­lie poli­tique ». Lire sur son blog : « [Périls sur l’antiracisme en France : du Proche Orient à “l’affaire Siné” » (pour les plus pres­sés, et les moins cou­ra­geux, se rendre direc­te­ment au post scrip­tum).]]), Renaud Dély venant de Libé­ra­tion, Phi­lippe Lan­çon du même, Anne Jouan du Figa­ro, etc.

- Res­pec­table. Cette nor­ma­li­sa­tion contri­bue à une nota­bi­li­sa­tion du jour­nal que Phi­lippe Val jus­ti­fie comme un choix majeur en 2005 : « J’ai de la chance, explique le patron de Char­lie Heb­do, car j’ai en quelque sorte “héri­té” d’un titre légen­daire que j’exploite. …] Son image est assez com­plexe et pas tou­jours por­teuse. Son exis­tence est légi­time, mais son conte­nu pas tou­jours. C’est le para­doxe. […] » (Entre­tien accor­dé au maga­zine TOC en février 2005). Par­mi les options des­ti­nées à dénouer ce para­doxe, celle-ci : « légi­ti­mer le titre aux yeux des gens qui consti­tuent le milieu de l’information et avec qui j’entretiens des rap­ports cor­diaux . » [C’est nous qui sou­li­gnons] Pour entre­te­nir les « rap­ports cor­diaux » avec les « gens » qui per­mettent de légi­ti­mer le titre, non seule­ment il faut émous­ser voire taire toute cri­tique, mais sur­en­ché­rir dans la dénon­cia­tion de la cri­tique des médias. A quoi Phi­lippe Val s’emploie dans ce même entre­tien, comme on peut le lire ici même sous le titre « Phi­lippe Val, cri­tique, stra­tège et … psy­chiatre », et dans l’ensemble de son œuvre[[Lire ici même : [Phi­lippe Val : « la cri­tique radi­cale des médias alliée du grand capi­tal » — Phi­lippe Val recycle son édi­to­rial puri­fi­ca­teur sur France Inter — Phi­lippe Val, épu­ra­teur chro­nique ; — Droit de réponse à Phi­lippe Val, psy­chiatre, his­to­rien et patron de presse ; — Phi­lippe Val se charge de l’épuration de l’Observatoire fran­çais des médias.]].

Telle est la dure loi du « milieu de l’information » : les arri­vistes doivent payer au prix fort leur arri­vée.

- Déon­to­lo­gique. Au prix fort… En effet l’évolution conjointe des posi­tions poli­tiques et du posi­tion­ne­ment média­tique n’a pas été sans effet sur les pra­tiques jour­na­lis­tiques de l’hebdomadaire, et, au pre­mier chef, de Phi­lippe Val lui même : calom­nies et men­songes (notam­ment sur Noam Chom­sky), fausses rumeurs (par exemple sur le Forum social euro­péen), dif­fa­ma­tions de membres de l’Observatoire fran­çais des médias, refus des droits de réponse, que nous avons plu­sieurs fois rele­vés ici-même[Echan­tillon : « [Phi­lippe Val, pro­pa­ga­teur de calom­nies et doc­teur ès déon­to­lo­gies » sui­vi de « Phi­lippe Val sur France Inter : un réci­tal de men­songes et de calom­nies contre Chom­sky » — « Elle court, elle court la rumeur », sui­vi de « Char­lie Heb­do court après les rumeurs qu’il répand ».]]…

- Paci­fié. De telles pra­tiques jour­na­lis­tiques, la nor­ma­li­sa­tion du jour­nal et les prises de posi­tion de Val, auraient pu, auraient dû, sus­ci­ter réac­tion et rébel­lion à Char­lie Heb­do, et l’exclusion de Siné aurait peut-être per­mis à ceux qui pen­saient tout bas, de sor­tir tout haut du rang. Il n’en a rien été. Même le rédac­teur en chef adjoint du jour­nal et (ex-)ami de Siné, Charb, est res­té silen­cieux. Parce qu’il est celui qui sem­blait être le plus indomp­table de tous, ses choix per­son­nels, entre com­pro­mis et com­pro­mis­sion, ont donc valeur d’exemple…

Charb a esti­mé, le 16 juillet 2008, que Siné avait por­té – c’est un comble — « atteinte » aux « valeurs essen­tielles » de Char­lie Heb­do. Et c’est pour­tant le même Charb qui dans sa chro­nique « Charb n’aime pas les gens » datée du 30 juillet 2008 écrit : « Per­sonne n’a dit que Siné était anti­sé­mite (…) parce que ça n’a jamais été le sujet du débat. Aurait-on tra­vaillé durant seize ans avec un anti­sé­mite ? Moi, non. » Si cela n’a jamais été le sujet du débat, alors pour­quoi Phi­lippe Val, dans son édi­to­rial du même jour se pose la ques­tion et res­sort une affaire vieille de 26 ans ? « Anti­sé­mite, Siné ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Mais au len­de­main de l’attentat de la rue des Rosiers, en 1982, c’est lui-même qui décla­rait sur la radio Car­bone 14 : “Je suis anti­sé­mite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire doré­na­vant des croix gam­mées sur tous les murs… Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est pro pales­ti­nien. Qu’ils meurent.”[Sur cette affaire, Siné, qui s’était excu­sé le plus sobre­ment pos­sible, [s’explique sur le site de Rue89.]] » Le pré­ten­du anti­sé­mi­tisme de Siné, a bien été le sujet du débat à Char­lie Heb­do et le pré­texte de son exclu­sion.

Dans la même chro­nique, Charb écrit : « Val aurait ces­sé de publier les chro­niques de Siné parce qu’il cri­ti­quait la poli­tique d’Israël dans les ter­ri­toires occu­pés, (…) je serais par­ti du jour­nal. » Cepen­dant, dix ans aupa­ra­vant, Siné a écrit une chro­nique sur le conflit israé­lo-pales­ti­nien, qui était pas­sée à la trappe (n°319, 29 juillet 1998). Le libel­liste a ensuite publié une ver­sion modi­fiée – plus courte et plus édul­co­rée — dans sa zone du 5 août 1998 (n°320). Charb n’avait pas démis­sion­né pour autant. Com­pro­mis indis­pen­sable ?[[Son posi­tion­ne­ment (stra­té­gique ?) dans le ren­voi de Siné, n’est-il pas dû alors au pro­jet d’éditions qui anime l’équipe de Char­lie ? La socié­té d’éditions « Les Echap­pés », qui compte comme action­naires prin­ci­paux Riss, Luz, Cathe­rine et Charb, et dans une moindre mesure Val et Cabu, aurait-elle pu voir le jour si Charb était allé au char­bon et avait sou­te­nu son « pote » Siné ? « Cela n’a rien à voir, répond-il, la mai­son d’éditions c’est un truc mar­gi­nal par rap­port à mon rôle dans Char­lie Heb­do. »]]

De même, lorsqu’on rap­pelle à Charb ses posi­tions sur les médias, celui-ci explique : « Je ne suis pas un spé­cia­liste des médias (…). Quant au tra­vail de Pierre Carles, l’affiche que j’ai faite pour son film « Enfin Pris ? »], etc. Je ne renie rien et puis sui­vant ce que les uns et les autres sortent ou pro­duisent … ça m’arrive de bien aimer leur bou­lot encore. Je n’ai pas chan­gé de posi­tion là-des­sus. Je n’ai pas l’impression que ce soit moi qui ai chan­gé de posi­tion. C’est sûr qu’on ne me demande plus d’affiche pour Pierre Carles, mais enfin pour­quoi pas ? »[[Peut-être fera-t-il celle du film « Char­lie Heb­do se fait Hara Kiri », cité plus haut, dont il est le héros (invo­lon­taire) ?]] Pour­tant, quand Val prend vio­lem­ment à par­ti Serge Hali­mi en 2004, alors qu’il l’avait sou­te­nu 7 ans plus tôt[[Voir quand [Phi­lippe Val se charge de l’épuration de l’Observatoire fran­çais des médias et le droit de réponse de Serge Hali­mi : Droit de réponse à Phi­lippe Val, psy­chiatre, his­to­rien et patron de presse.]], Charb regarde ailleurs.

Avant, Charb n’aimait pas les gens, mais main­te­nant, il a accep­té, avec la paci­fi­ca­tion très rela­tive de Char­lie Heb­do, de mon­ter les marches du fes­ti­val de Cannes en com­pa­gnie de BHL et de Jof­frin, de péro­rer chez Ardis­son ou de des­si­ner pour Marc-Oli­vier Fogiel… et, fina­le­ment, de ren­voyer Siné.

Epi­logue

L’exclusion de Siné pour­rait bien son­ner le glas de Char­lie Heb­do.

Siné s’est tou­jours ran­gé du côté des « dam­nés de la terre », des « insou­mis » et des « domi­nés », et tou­jours contre « tous les curés » et « les connards » du monde entier. Prendre pré­texte d’une phrase pour le virer de Char­lie Heb­do est donc lourd de signi­fi­ca­tion. Reli­sons-là (une der­nière fois) : « Jean Sar­ko­zy] vient de décla­rer vou­loir se conver­tir au judaïsme avant d’épouser sa fian­cée, juive, et héri­tière des fon­da­teurs de Dar­ty. Il fera du che­min dans la vie, ce petit ! » Aurait-elle sus­ci­té tant de haine et tant de pas­sion si Siné avait écrit : « [Jean Sar­ko­zy] vient de décla­rer vou­loir se conver­tir à l’Islam avant d’épouser sa fian­cée, musul­mane , et héri­tière des puits de pétrole d’Arabie Saou­dite. Il fera du che­min dans la vie, ce petit ! » ? Aurait-on vu les BHL, Adler, Bru­ck­ner, Badin­ter, Wie­sel, Dela­noë, Voy­net et consorts prendre leur plume et signer dans Le Monde un texte contre Siné[[1er août 2008..]] ? Non et non. Il n’était pas ques­tion de reli­gion, mais sim­ple­ment d’opportunisme. Les bien-pen­sants n’ont rien com­pris.

En 1981, Siné écri­vait dans Char­lie Heb­do, une phrase qui résume assez bien ses par­ti-pris : « J’aime le pognon mais pas les riches, j’aime la paix mais je suis prêt à tuer, (…) j’aime les juifs pas Israël, les arabes pas les émirs, les pro­los pas le PC. » A près de 80 ans, celui qui avait fon­dé Siné Mas­sacre pen­dant la guerre d’Algérie (dont la maquette ins­pi­ra l’Hebdo Hara-Kiri, 7 années plus tard) et qui a créé L’Enragé en mai 68, s’apprête à sor­tir un nou­veau jour­nal. Son nom ? Siné Heb­do, natu­rel­le­ment.

Et Char­lie Heb­do ? De Char­lie Heb­do, il ne reste que le titre…

Mathias Rey­mond

Source de l’ar­ticle : ACRIMED


Notes