21 juin 2018

Pouvoirs & Dérives dans les arts de la Scène : Responsabilité des directeur.rice.s

17h La Bellone. Rue de Flandre 46, 1000 Bruxelles

21 juin 2018

Film-débat : Les Rebelles du Foot

19h30 Pianofabriek. Rue du Fort 35 - 1060 Bruxelles

22 juin 2018

Permanence à l’Atelier - clandestin - sérigraphie

16h rue de Liedekerke 71 - 1210 Bruxelles

22 juin 2018

Pouvoirs & Dérives dans les arts de la Scène : Forum ouvert

17h La Bellone. Rue de Flandre 46, 1000 Bruxelles

22 juin 2018

27ème défilé folklorique du Fanzine

18h30 La Petite Fanzinothèque Belge. 66a rue des plantes, 1210 (...)

23 juin 2018

Le bout du tunnel

13h tunnel de la gare du midi, 1060 Bruxelles

23 juin 2018

Conférence/Débat avec Haneen Zoabi, députée palestinienne

18h Foyer Européen. rue Traversière,17 - 1210 Bruxelles

23 juin 2018

Observation des chauves-souris et de leur biotope

21h30 Bois de la Cambre - Bruxelles

25 juin 2018

Co-créons une ville sensible à l’eau

9h>17h Pianofabriek, rue du Fort 35 - 1060 Bruxelles.

25 juin 2018

BARbec(with)YOU - écolo j ULB

18h30 ULB pelouses du Solbosch. 1050 Bruxelles


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Je suis fatigué de me battre contre les téléphones portables, contre WhatsApp et Facebook

Connu pour ses enquêtes journalistiques, l’uruguayen Léonard Haberkorn a annoncé sa démission de l’université ORT de Montevideo via son blog qui a secoué le monde de l’Éducation. En effet, dans sa lettre de démission, le journaliste et académicien, évoque les raisons pour lesquelles il met fin à ses cours.

Ailleurs, avec ma musique et Fallaci

Après avoir donné cours à l’université durant beaucoup, beaucoup d’années, j’ai donné aujourd’hui mon cours pour la dernière une fois.
Je ne dicterai pas de cours le semestre qui vient et je ne sais pas si je recommencerai un jour à dicter des cours dans une quelconque maîtrise en communication.
Je suis fatigué de me battre contre les téléphones portables, contre WhatsApp et Facebook.
Ils m’ont gagné. Je me rends. Je jette l’éponge.

Je me suis fatigué de parler de sujets qui me passionnent face à des élèves qui ne peuvent pas décoller la vue d’un téléphone et qui reçoivent des selfies en continu.

Oui, c’est certain, ils ne sont pas tous pareil.
Mais chaque fois ils sont de plus en plus nombreux.
Jusqu’à il y a encore trois ou quatre ans, l’incitation à laisser le téléphone de côté durant 90 minutes – juste pour ne pas être mal élevé - avait encore un effet. Maintenant c’est fini. Il est possible que cela ne tienne qu’à moi, mais je me suis peut-être usé dans ce combat. Où bien il est possible que je m’y sois mal pris.
Mais une chose est certaine : la plupart des élèves n’ont pas conscience du caractère offensant et blessant de leur acte. Par ailleurs, à chaque fois, il m’est de plus en plus difficile d’expliquer le fonctionnement du journalisme à des gens qui ne le consomment même pas et ne voient aucun sens à être informé.

Cette semaine, dans une classe, est apparue le sujet du Venezuela. Seulement un étudiant sur vingt a pu m’expliquer la base du conflit. Le très basique.
Le reste n’avait aucune idée, même minime.
Je leur ai demandé s’ils savaient quel uruguayen était mêlé à ce conflit. Évidemment, aucun ne le savait.
Je leur ai demandé s’ils connaissaient Luis Almagro.
Silence.
Exténué, depuis le fond de la classe, une fille a balbutié : n’était-il pas le chancelier ?

Bien, allons plus loin.

Qu’est-ce qui est ce qui se passe en Syrie ?
Silence.

Quel est l’allié politique traditionnel du PIT-CNT (principale centrale syndicale du pays) ?
Silence.

Quel parti politique est plus libéral, ou est-il plus à "gauche" aux États-Unis, les démocrates ou les républicains ?
Silence.

Savez-vous qui est-ce qui est Mario Vargas Llosa ? Oui !
Avez-vous lu ses livres ?
Non, aucun.

Connecter des gens si désinformés avec le journalisme est compliqué. C’est comme apprendre la botanique à quelqu’un qui vient d’une planète où les végétaux n’existent pas.

Lors d’un exercice dans lequel les étudiants devaient sortir chercher des infos dans la rue, une étudiante est revenue avec comme info : il y a encore des journaux et des revues qui se vendent dans les rues.

Dans le film "Orange Mécanique", pour maintenir les yeux ouverts du protagoniste ils utilisaient des pinces, afin qu’il puisse assister à une succession interminable d’images rapides et violentes.
Avec la nouvelle génération on n’a pas besoin de pinces.
Une succession interminable d’images d’amis souriants sont bombardés en continu sur leur cerveau. Tout leur temps est dédié à cela. Un cours se disperse à cause d’une vidéo qui circule d’un élève à l’autre. J’ai demandé de quoi la vidéo parlait avec l’espoir qu’il puisse servir comme un apport ou un déclencheur de quelque chose. C’était une vidéo sur Facebook d’un lionceau qui jouait.

De produire ainsi, au moins des travaux que je reçois, les résultats sont très pauvres. L’attention doit être très dispersée pour qu’ils écrivent mal jusqu’à leur propre nom, comme cela arrive.

Il y a parfois des moments, où être journaliste joue contre toi. Parce que je suis entrainé à me mettre à la place de l’autre, je pratique l’empathie comme outil basique de travail.
Et alors je vois ces jeunes gens – qui sont intelligents, sympathiques et chaleureux – qui se font escroquer, et ce n’est pas que de leur faute, car hélas ils ne sont pas seuls dans le désintéressement et l’aliénation à la culture.
On leur a tué la curiosité et, à chaque prof ayant cessé de corriger les fautes d’orthographe, on leur a appris que tout est plus ou moins pareil.

Alors, quand on comprend qu’ils sont aussi des victimes, presque sans qu’ils en aient conscience... ils baissent la garde. Le mauvais finit par être accepté comme médiocre, le médiocre passe comme bon, et le bon, qui arrive rarement, est vite consacré comme brillant.

Je ne veux pas faire partie de ce cercle pervers.
Je n’ai jamais été ainsi et je ne le serais jamais.
Ce que je fais, j’ai toujours aimé le faire bien. Le meilleur possible.

Justement, parce que je crois en l’excellence, chaque année j’amène au cours des exemples du grand journalisme, ceux qui enflamment l’âme, même à un glaçon. Cette année, en projetant le film The Secret Man : Mark Felt, sur deux héros du journalisme et de la vie, j’ai vu des gens s’endormir dans le salon et d’autres qui bavardaient en ligne sur WhatsApp ou Facebook.
J’ai vu cette scène plus de 200 fois et encore, il y a des scènes où je dois réprimer mes larmes !

J’ai aussi amené l’interview d’Oriana Fallaci à Galtieri. Toute une vie pour ce résultat. Maintenant c’est un cours complet qui doit être dédié à le contextualiser : d’abord il faut leur raconter qui était Galtieri, ce qu’à été la guerre des Malouines et dans quel moment historique la courageuse journaliste italienne s’est assise en face du dictateur.

J’ai tout du leur expliquer. Je leur ai montré la vidéo de la Place de Mai inondée d’une multitude affolée allouant le dictateur Galtieri, où il dit : "S’ils veulent venir qu’ils viennent ! Nous leur ferons une bataille !".
Normalement, à ce niveau, chaque année j’obtenais que la plupart de la classe suivît le sujet avec fascination.
Cette année non. Des visages préoccupés. Un désintéressement. Un gosse épaté regardant son Facebook.
Toute l’année a été pareil.
Lorsque nous arrivons à l’interview. Nous en lisons les fragments les plus durs et inoubliables.
Silence.
Silence.
Silence.

Et voilà que je ne supporte plus le désintéressement à chaque question que je pose auquel il ne m’est répondu que par du silence.
Silence.
Silence.
Silence.

Ils voulaient que le cours se termine.
Moi aussi.

Leonardo Haberkorn
Traduction de ZIN TV



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