Canal emploi (1977 – 1989), chaîne de télévision éducative belge.

Canal Emploi est né en 1977 à l’initiative des deux Instituts de Formation des deux grands syndicats - socialiste et chrétien - à Liège.

Dans un contexte de crise pour la chaîne de télé­vi­sion édu­ca­tive belge, Canal Emploi, l’au­teur décrit le contexte audio­vi­suel belge, puis la genèse du pro­jet péda­go­gique et didac­tique de Canal Emploi et, enfin, les pers­pec­tives de cette chaîne en 1987. Il déve­loppe, notam­ment, une stra­té­gie audio­vi­suelle qui mêle péda­go­gie, didac­tique et outils marketing.

L’essentiel de cette com­mu­ni­ca­tion a été com­po­sé à par­tir d’extraits de « Pour un usage édu­ca­tif de la télé­vi­sion » (CANAL EMPLOI 1985) et « Pro­po­si­tions pour un ave­nir de CANAL EMPLOI TELEVISION » (CANAL EMPLOI 1986), textes issus d’une rédac­tion collective.

Lire aus­si : Canal emploi (1977 – 1989) : En images et en sons…


CANAL EMPLOI : une télé­vi­sion édu­ca­tive en devenir ?

Par Chris­tian Freres, 1987

INTRODUCTION

Actuel­le­ment, CANAL EMPLOI est en salle de réa­ni­ma­tion. On aurait presqu’une pudeur à se pen­cher sur son cas… Ne vau­drait-il pas mieux jouer les pleu­reuses et magni­fier le CANAL EMPLOI d’antan ? Il ne nous semble pas, car ce serait acter l’enlisement d’une expé­rience ori­gi­nale qui, mal­gré tous ses ava­tars, a sa cohé­rence, et peut être même son ave­nir, devant elle.

Dans cet expo­sé, notre but ne sera pas de pro­vo­quer l’apitoiement. Nous allons plu­tôt essayer de res­ti­tuer les enjeux tels qu’ils se sont cris­tal­li­sés autour du thème de l’usage édu­ca­tif de la té­lé­vi­sion. Pour ce faire, il est né­ces­saire de vous don­ner quelques repères chro­no­lo­giques suc­cinc­te­ment commentés.

Le Pre­mier Repère : CANAL EMPLOI est né en 1977 à l’initiative des deux Ins­ti­tuts de For­ma­tion des deux grands syn­di­cats — socia­liste et chré­tien — de la ré­gion. Sa rai­son sociale est la for­ma­tion des chô­meurs infras­co­la­ri­sés. Dès le lan­ce­ment du pro­jet, le comi­té de ges­tion de CANAL EMPLOI accueille un troi­sième par­te­naire, dis­cret mais hono­rable, et sus­cep­tible d’apporter sa cau­tion scien­ti­fique. Il s’agit de l’Université de Liège.

A l’époque, un centre de for­ma­tion avec des pro­grammes de « Remise à Niveau des Connais­sances » et d’« Alpha­bé­ti­sa­tion » voit le jour.

Le Deuxième Repère : 1978 est l’année de la créa­tion par le Minis­tère de la Culture Fran­çaise d’une dizaine de té­lé­vi­sions com­mu­nau­taires ré­par­ties sur l’ensemble du ter­ri­toire wal­lon. CANAL EMPLOI obtient un droit de dif­fu­sion sur le câble et plus pré­ci­sé­ment sur Té­lé 2, c’est-à-dire à la deuxième chaîne du ser­vice public de radio-té­lé­vi­sion. Depuis lors CANAL EMPLOI pro­duit et dif­fuse un maga­zine té­lé­vi­sé « LE MAGAZINE DE CANAL EMPLOI ».

Le Troi­sième Repère : en 1981 – 1982, le comi­té de ges­tion de CANAL EMPLOI ambi­tionne d’investir de manière dé­ci­sive et dé­fi­ni­tive le ter­rain de la for­ma­tion à dis­tance. Il met sur pied une uni­té de « TÉLÉFORMATION ». L’équipe de « TÉLÉFORMATION » est consti­tuée de pro­duc­teurs pé­da­go­giques et de réa­li­sa­teurs. Elle a pour objec­tif de conce­voir des fas­ci­cules et des émis­sions didac­tiques. On recrute des sta­giaires qui devraient s’insérer dans un dis­po­si­tif de for­ma­tion à dis­tance. Sur le câble, on dif­fuse des pro­grammes de for­ma­tion conti­nue à des­ti­na­tion du public « ciblé » des tra­vailleurs. pri­vés d’emploi. Rapi­de­ment, la « TÉLÉFORMATION » s’essouffle et devient une ins­tance de redif­fu­sion de pro­grammes ache­tés à l’étranger. Au cours de l’année 1983, l’expérience s’estompe.

Le Qua­trième Repère : en 1984 émane de l’équipe du « MAGAZINE DE CANAL EMPLOI » un pro­jet qui s’intitule « Pour un Usage Edu­ca­tif de la Té­lé­vi­sion ». Ce pro­jet se veut une alter­na­tive au modèle de la té­lé­vi­sion sco­laire et opte pour une stra­té­gie grand public.

Le Cin­quième Repère : dé­but 1986, alors que CANAL EMPLOI, épui­sé par une crise endé­mique, se trouve encore un peu plus aux abois, l’équipe du « MAGAZINE » use ses der­nières car­touches pour renou­ve­ler les pro­blé­ma­tiques. Elle sou­met des pro­po­si­tions à dif­fé­rents par­te­naires de la com­mu­nau­té édu­ca­tive, et plus spé­cia­le­ment à l’Université de Liège, afin qu’elle s’implique dans un redé­ploie­ment de l’audiovisuel édu­ca­tif dans la région.

I. DONNEES DE BASE

I.1. Com­po­si­tion du per­son­nel du sec­teur audiovisuel

Le per­son­nel de CANAL EMPLOI TELEVISION était consti­tué d’une tren­taine de per­sonnes qui, du point de vue des postes et des fonc­tions, se ven­ti­laient comme suit :

1 res­pon­sable sec­teur A V

1 cadre permanent

1 res­pon­sable de rédaction

9 réa­li­sa­teurs

1 ani­ma­teur

2 opé­ra­teurs son

2 opé­ra­teurs image

1 mon­teuse

2 tech­ni­ciens de maintenance

1 coor­di­na­trice production

1 secré­taire de direction

1 secré­taire

1 docu­men­ta­liste

1 gra­phiste

2 for­ma­teurs

1 cher­cheur

1 employée administrative 

Du point de vue de la ges­tion des res­sources humaines, la dis­pa­ri­té des sta­tuts (5 per­ma­nents et 23 tem­po­raires) n’a pas man­qué de poser des pro­blèmes qui ont for­te­ment nui à la pro­duc­ti­vi­té et à la créa­ti­vi­té de l’équipe. Une dé­marche édu­ca­tive consé­quente pos­tule une ins­crip­tion dans la durée et il se fait que la plus grande par­tie du per­son­nel navigue dans la pré­ca­ri­té. En outre, si le volume de l’emploi cor­res­pond aux besoins, la ré­par­ti­tion des fonc­tions reste par­tiel­le­ment inadé­quate. Par exemple, l’organigramme ne reprend pas deux fonc­tions pour­tant vitales, celles de pro­duc­teur et celle de journaliste.

I.2. Contexte de diffusion

Sur notre ter­ri­toire, la té­lé­dis­tri­bu­tion a com­men­cé à s’implanter dans les années soixante. Actuel­le­ment, les té­lé­dis­tri­bu­teurs retrans­mettent plus d’une ving­taine de chaînes.

Voi­ci la liste de ces chaînes regrou­pées en quatre rubriques : (tableau obte­nu en addi­tion­nant les chaînes pro­po­sées par CODITEL et TELEDIS).

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La té­lé­dis­tri­bu­tion belge pro­fite avan­ta­geu­se­ment des pro­grammes fran­çais, alle­mands, hol­lan­dais et plus ré­cem­ment des pro­grammes ita­liens, anglais et inter­na­tio­naux retrans­mis par satel­lite. Cette situa­tion a per­mis d’offrir aux abon­nés du câble une palette variée d’images qui expliquent le suc­cès de la té­lé­dis­tri­bu­tion. 80 % des mé­nages pos­sé­dant un té­lé­vi­seur sont rac­cor­dés au câble[[Les socié­tés belges de té­lé­dis­tri­bu­tion ont pro­cé­dé à l’installation de 2.800.000 prises. Les rac­cor­de­ments à la té­lé­dis­tri­bu­tion dé­passent en nombre les abon­ne­ments au téléphone.]].

CANAL EMPLOI dif­fuse son maga­zine sur le canal de Té­lé 2, les mar­di et ven­dre­di de 12 h 45 à 14 h après le « Liège Midi-Trente » qui est le maga­zine d’information ré­gio­nale de la deuxième chaîne de la RTBF. Pour ce faire, CANAL EMPLOI uti­lise le stu­dio de l’autre TVC lié­geoise, RTC. Cette situa­tion de non accès direct et auto­nome au câble n’est pas favo­rable à CANAL EMPLOI.

I.3. Volume de pro­duc­tion télévisuelle

CANAL EMPLOI TELEVISION pro­duit heb­do­ma­dai­re­ment deux maga­zines de 75 minutes. Cela fait par semaine 150 minutes d’antenne. Si l’on dé­compte les pé­riodes de sus­pen­sion de la dif­fu­sion sur une année, CANAL EMPLOI pro­duit 80 maga­zines. Le compte est simple : 150 mn x 80 = 6.000 mn, autre­ment dit : 100 heures par an.

Ce quo­ta de pro­duc­tion peut se ven­ti­ler de la manière suivante :

pro­duc­tion ori­gi­nale : 25 %
_co-pro­duc­tion : 5 %

redif­fu­sion : 5 %

direct : 50 %

pro­grammes ache­tés : 15 %

I.4. Le public

Le ré­seau de câblo-dis­tri­bu­tion dans lequel CANAL EMPLOI dif­fuse est connec­té sur 150.000 prises, c’est-à-dire 450.000 té­lés­pec­ta­teurs. Il faut comp­ter qu’un pour­cen­tage d’audience équi­vaut approxi­ma­ti­ve­ment à 4.500 personnes.

D’après une enquête réa­li­sée par le ser­vice per­ma­nent de la RTBF, le mar­di, 24 % (soit 108.000 per­sonnes) regardent la té­lé­vi­sion « au moins un quart d’heure sur le temps de midi ».

Tou­jours le mar­di, le taux d’audience du maga­zine de CANAL EMPLOI entre 12 h 45 et 13 h est de 3,7 % (soit 17.000 personnes).

A titre de com­pa­rai­son, les audiences de RTL, TF1, A2 à 13 h sont res­pec­ti­ve­ment de 5,8 %,
5,1 % et 5,6 %.

Au lieu de se ré­fé­rer au nombre d’abonnés (450.000) ou de té­lés­pec­ta­teurs poten­tiels dans l’absolu, on pour­rait prendre comme ré­fé­rence le nombre de té­lés­pec­ta­teurs effec­ti­ve­ment consom­ma­teurs de la tranche horaire « au moins un quart d’heure sur le temps de midi », soit 108.000 per­sonnes = 24 %. Les 17.000 per­sonnes du dé­but du maga­zine de CANAL EMPLOI deviennent à ce moment-là 16 % de l’auditoire poten­tiel — à l’intérieur de cette tranche horaire- là.

Quels sont les élé­ments né­ga­tifs que nous four­nissent les son­dages ?

1. Tout d’abord, tout au long de la semaine, les taux d’audience au sein de cette tranche-horaire « temps de midi » ne culminent jamais au-delà des 25 % et d’autre part, chutent pour arri­ver à 14 h aux envi­rons de 0,5 %.

2. Par ailleurs, il y a une dis­cor­dance entre les objec­tifs de la pro­gram­ma­tion et les pour­cen­tages d’écoute selon les caté­go­ries socio-professionnelles.

chô­meurs :

autres sans emploi : 8,5 %

pen­sion­nées : 1,5 %

mé­na­gères : 21 %

étu­diants : 15 %

I.5. Ques­tions budgétaires

Le sec­teur audio­vi­suel ne dis­po­sant pas d’une enve­loppe bud­gé­taire propre, il est très dif­fi­cile de mener une étude des coûts de pro­duc­tion. Nous sommes conscients que tout dé­ve­lop­pe­ment d’une té­lé­vi­sion passe par la consti­tu­tion de cette enve­loppe bud­gé­taire. Une pre­mière esti­ma­tion nous conduit à four­nir les chiffres suivants :

bud­get glo­bal comprenant :

1. les salaires

2. le matériel

3. les frais de bureau

4. les frais directs sur production

5. les frais divers (docu­men­ta­tion, col­loques, représentations,… )

= 40 mil­lions de francs belges. Dans ce cas, le coût uni­taire d’un maga­zine serait de 40 M : 80 maga­zines = 500.000 FB.

II. PROJET D’UNE TÉLÉVISION ÉDUCATIVE

En 1983, s’est effec­tuée à CANAL EMPLOI une rup­ture pé­da­go­gique avec le modèle didac­tique tra­di­tion­nel. Celle-ci a été lar­ge­ment ins­pi­rée par les recherches théo­riques de Gene­viève Jac­qui­not. Citons quelques extraits de ses ouvrages[[F. Hen­ry & A. Kaye, Le savoir à domi­cile, Presses de l’Université du Qué­bec, Té­léu­ni­ver­si­té, Qué­bec, 1985.]] :

Le modèle didac­tique tra­di­tion­nel fait de l’acte didac­tique un acte de trans­mis­sion d’un savoir consti­tué de quelqu’un qui sait, vers quelqu’un qui ne sait pas, selon un iti­né­raire étroi­te­ment bali­sé. L’image, et notam­ment l’image fil­mique, est par­ti­cu­liè­re­ment propre à ser­vir un autre modèle didac­tique — gé­né­ra­tif et non plus struc­tu­rel — qui fait de l’acte didac­tique un pro­ces­sus de pro­duc­tion de sens. Dans cette pers­pec­tive, le dis­cours didac­tique dont les des­ti­na­taires sont appe­lés à par­ti­ci­per à l’élaboration se dé­fi­nit comme un dis­cours « ouvert », non exempt d’ambiguïté, où ques­tions et ré­ponses sont gé­né­ra­trices d’autres ques­tions. (Image et pé­da­go­gie, pp. 16 – 17).

Non seule­ment la pé­da­go­gie n’a pas su trou­ver de nou­veaux modèles didac­tiques pour explo­rer les pos­si­bi­li­tés par le ciné­ma et la té­lé­vi­sion — on demande tou­jours des inven­teurs -, mais elle a même réus­si à expor­ter ses anciens modèles dans l’univers des moyens de com­mu­ni­ca­tion de masse.(Image et pé­da­go­gie, p. 145).

L’idée que le « sens » puisse venir de l’autre, que le ré­cep­teur avec sa culture, son his­toire, ses attentes, puisse inter­fé­rer dans la plé­ni­tude de la com­mu­ni­ca­tion uni­voque est into­lé­rable à une cer­taine pé­da­go­gie. (Image et pé­da­go­gie, p.144).

En fait, plus le pé­da­gogue orga­nise la matière didac­tique par ré­fé­rence expli­cite au des­ti­na­taire auquel il s’adresse et dont il se fait une cer­taine idée, plus il tra­vaille à la place de ce des­ti­na­taire et plus il livre de pro­duits. Plus on cherche à don­ner à l’« autre », moins on lui laisse la pos­si­bi­li­té de prendre avec soi, de s’approprier, de com­prendre : c’est toute la dif­fé­rence entre l’éducation et le mili­tan­tisme. (Le savoir à domi­cile, p. 283) .

La né­ces­si­té d’une ouver­ture pé­da­go­gique — ici évo­quée par Gene­viève Jac­qui­not — s’imposait. Une conver­gence d’analyse nous inci­tait à ne pas repro­duire auprès du public de CANAL EMPLOI les erreurs et les manques de la té­lé­vi­sion sco­laire. Il fal­lait dé­li­bé­ré­ment se dé­mar­quer de la pra­tique sco­laire tra­di­tion­nelle, se trou­ver des espaces d’innovation en matière té­lé­vi­suelle et — si pos­sible — les inves­tir efficacement.

II.1. Vers la dé­fi­ni­tion d’une stra­té­gie édu­ca­tive té­lé­vi­suelle. (extraits de « Pour un Usage Edu­ca­tif de la Télévision »)

« Apprendre de la té­lé­vi­sion : posons les don­nées prin­ci­pales du pro­blème. Notre stra­té­gie pé­da­go­gique pren­dra le par­ti de consi­dé­rer le public comme un ensemble hé­té­ro­gène d’adultes et non exclu­si­ve­ment d’élèves dis­ci­pli­nés, d’autodidactes assoif­fés de savoir ou de savants au repos. Elle refor­mu­le­ra l’interaction né­go­ciée apprenants/formateurs dans des termes adap­tés à la com­mu­ni­ca­tion de masse. Elle pré­sen­te­ra l’offre d’éducation dans les modes d’expression et les sym­boles propres au mé­dium té­lé­vi­suel. Par exemple, on aura recours aux res­sources du lan­gage publi­ci­taire et/ou entre autres à l’expression jour­na­lis­tique pour faire exis­ter cette offre d’éducation ».

Jac­qui­not a bien mon­tré qu’il ne suf­fit pas qu’un mes­sage audio­vi­suel soit émis par une ins­tance pé­da­go­gi­que­ment lé­gi­ti­mée pour qu’il soit du même coup, un bon mes­sage pé­da­go­gique. Elle a par contre mon­tré qu’un mes­sage audio­vi­suel dont l’écriture joue spé­ci­fi­que­ment des codes a un maxi­mum de chances d’être pé­da­go­gi­que­ment efficace.

Il n’est pas utile de bali­ser expli­ci­te­ment une émis­sion à voca­tion édu­ca­tive de signes guille­mets du genre « Ici on apprend », « Atten­tion, for­ma­tion ! », « Apprendre, c’est sé­rieux, fan­tas­tiques s’abstenir ». Il nous paraît urgent de faire dis­pa­raître de nos écrans et de nos stu­dios, sinon de nos pro­jets écrits (là c’est moins grave) des inti­tu­lés comme « té­lé­for­ma­tion » ou « for­ma­tion à dis­tance » au pro­fit d’appellations plus stimulantes.

En dé­fi­ni­tive, nous nous avançons vers la dé­li­mi­ta­tion d’un espace pé­da­go­gique ouvert dans la pra­tique d’une té­lé­vi­sion édu­ca­tive. L’essentiel pour que cet espace fonc­tionne comme tel, à notre sens, c’est qu’il soit inves­ti obli­que­ment par l’intermédiaire de formes et de dé­marches spé­ci­fi­que­ment audio­vi­suelles et dans le cas qui nous occupe, télévisuelles.

Inutile d’insister dans ce sens sur l’importance stra­té­gique pour le mé­dia­teur de « gé­rer le sym­bo­lique de son acti­vi­té », action ins­ti­tuante dont une des prio­ri­tés nous paraît être celle des titres, des inti­tu­lés des rubriques éducatives.

Nous pen­sons qu’il faut tirer les consé­quences ultimes de ces ana­lyses et qu’il faut pré­sen­ter des pro­duits audio­vi­suels ori­gi­naux mais pé­da­go­gi­que­ment effi­caces, ins­crits dans une stra­té­gie édu­ca­tive au sens posi­tif, mais sans jamais faire ré­fé­rence à un cadre contrai­gnant ou sco­laire. C’est le com­pro­mis qui nous paraît né­ces­saire pour faire une té­lé­vi­sion édu­ca­tive et pé­da­go­gique valable dans le cadre d’une dé­marche mé­dia­tique vers le grand public et à une heure de large audience.

II.2. Axes et outils méthodologiques

Niveaux de struc­tu­ra­tion didac­tique des mes­sages audiovisuels

Dans son inter­ven­tion au col­loque « Inter­faces » (Liège, juin 1983), Mr Cesare Gra­zia­ni, du Ser­vice Edu­ca­tif de la RAI, a clai­re­ment mis en évi­dence l’intérêt pour une expé­rience de TV édu­ca­tive, de dé­fi­nir une stra­té­gie « modu­lée » en fonc­tion notam­ment des dif­fé­rents niveaux pos­sibles de struc­tu­ra­tion didac­tique des mes­sages audio­vi­suels, mais éga­le­ment des carac­té­ris­tiques du public visé. 

Pré­sen­tons briè­ve­ment les quatre niveaux dé­fi­nis par Graziani :

A. Niveau « pro­mo­tion­nel » plu­tôt que didac­tique : s’adresser au public le plus large pour pro­mou­voir « la sen­si­bi­li­té et l’intérêt pour la culture et la science ». B. Niveau de « struc­tu­ra­tion pé­da­go­gique lé­gère » : l’objectif à ce niveau est la « modi­fi­ca­tion des atti­tudes de masse à l’égard d’un cer­tain phé­no­mène ou d’un cer­tain aspect de la réa­li­té ». Là encore, la dé­fi­ni­tion du public est très large : il s’agit de tra­vailler sur les pré­ju­gés sociaux, les opi­nions ré­pan­dues, les confor­mismes sociaux. Gra­zia­ni cite l’exemple d’une cam­pagne pour modi­fier l’attitude des gens à l’égard du monde agricole.

C. Niveau de « struc­tu­ra­tion pé­da­go­gique moyenne » : il s’agit là de « modi­fier » des com­por­te­ments. A ce stade, il importe, selon Gra­zia­ni, d’adapter les objec­tifs des émis­sions à un public spé­cia­le­ment visé par le pro­blème à ré­soudre (tranches d’âge, niveau d’éducation, etc…). D’expérience, il signale que la fic­tion est un bon outil à ce niveau. A par­tir de ce niveau, on arrive, selon Gra­zia­ni, à ce stade où un tra­vail de recherche et d’évaluation doit aller de pair avec le tra­vail de pro­duc­tion à la fois avant (enquête, dé­fi­ni­tion des objec­tifs) et après (ré­sul­tats, effi­ca­ci­té) la fabri­ca­tion de l’émission.

D. Niveau de « struc­tu­ra­tion pé­da­go­gique très forte » : c’est celui de la com­mu­ni­ca­tion de connais­sances qui va de pair avec une dé­fi­ni­tion extrê­me­ment pré­cise du conte­nu d’apprentissage, des objec­tifs, des moyens et du public, ain­si qu’avec une éva­lua­tion rigou­reuse de l’apprentissage. Ces émis­sions devraient, selon Gra­zia­ni, être menées par des équipes plu­ri­dis­ci­pli­naires asso­ciant à des spé­cia­listes uni­ver­si­taires des équipes de concep­tion et de réa­li­sa­tion des programmes.

On remar­que­ra aisé­ment qu’au fur et à mesure que croît la « struc­tu­ra­tion pé­da­go­gique » du mes­sage, le public objec­ti­ve­ment visé tend pour sa part à se ré­duire de plus en plus, à être de plus en plus « ciblé ».

Néan­moins, étant don­né les objec­tifs par­ti­cu­liers de CANAL EMPLOI, il appa­raît tout à fait pos­sible et cohérent de conce­voir une inter­ven­tion té­lé­vi­sée sur les trois pre­miers niveaux. Mieux, il faut signa­ler que même si les choses n’ont pas été for­mu­lées de cette façon et se sont mises en place de façon empi­rique, c’est dé­jà sur ces trois niveaux prin­ci­paux qu’a tra­vaillé la pro­gram­ma­tion du Magazine.

Au stade actuel, il importe avant tout de sys­té­ma­ti­ser les expé­riences liées à ces niveaux et d’en tes­ter les effets sur le public avant toute phase de généralisation.

Cepen­dant, il faut faire une remarque concer­nant le der­nier niveau dé­fi­ni par Gra­zia­ni (struc­tu­ra­tion pé­da­go­gique très forte, com­mu­ni­ca­tion de connais­sances). Pour les rai­sons de conjonc­ture té­lé­vi­suelle et de stra­té­gie édu­ca­tive men­tion­nées plus haut, c’est à ce niveau que les expé­riences sont actuel­le­ment le moins prio­ri­taires. Ins­tal­ler un cir­cuit de com­mu­ni­ca­tion qui opère une sé­lec­tion trop res­tric­tive dans le public, sur la base de cri­tères socio­cul­tu­rels, gom­me­rait la por­tée dé­mo­cra­tique de l’action édu­ca­tive. La com­mu­ni­ca­tion de connais­sances court faci­le­ment le risque d’interpeller de pré­fé­rence des couches pri­vi­lé­giées de la population[[Voir à ce sujet les ré­flexions de Patrice Fli­chy sur la seg­men­ta­tion des audiences entre TV de ser­vice public (classes moyennes) et TV com­mer­ciale (classes popu­laires), dont la Bel­gique est un exemple typique. P. Fli­chy, dans Cahiers de Radio Té­lé­vi­sion (RTBF), n° 30,]].

II.3. Une dé­marche empirique

A ce point de la ré­flexion, nous consi­dé­rons comme acquis le fait qu’à moins de cou­rir le risque de ren­con­trer une fois de plus les impasses sou­vent dé­non­cées des dé­marches de type « té­lé­vi­sion sco­laire », on ne peut sou­te­nir qu’il existe des modèles qu’il suf­fi­rait d’appliquer ou de repro­duire dans le domaine de l’audiovisuel pédagogique.

Un pre­mier prin­cipe se dé­gage sur le plan de la dé­marche : il ne sera pas ques­tion, dans le cadre de la stra­té­gie édu­ca­tive té­lé­vi­suelle de CANAL EMPLOI, d’entamer d’emblée la réa­li­sa­tion d’un vaste pro­gramme de pro­duc­tions comme on empi­le­rait des manuels sco­laires sur une éta­gère. La pro­duc­tion d’émissions pé­da­go­giques ne peut s’envisager que dans un mou­ve­ment de va-et-vient par­tant de la ré­flexion vers la for­mu­la­tion d’hypothèses qui elles- mêmes condui­ront à l’élaboration de pro­duits à valeur expé­ri­men­tale. Puis vien­dra le stade de la vé­ri­fi­ca­tion des hypo­thèses. Ce pro­ces­sus ouvri­ra la voie à la for­mu­la­tion de nou­velles hypothèses. 

« Recherche » et « bri­co­lage » ou « tâton­ne­ment » font meilleur mé­nage que ne pour­raient le pen­ser des esprits peu pré­ve­nus. La dé­marche que nous appe­lons de nos vœux a été excel­lem­ment dé­crite par Michel Tar­dy, un cher­cheur qui est loin d’être néo­phyte dans les rap­ports de l’image et de la pé­da­go­gie, comme un « tâton­ne­ment orien­té et sou­mis à un contrôle empirique » : 

Cette dé­marche consiste à emprun­ter des direc­tions variées, dont on ne sait pas à l’avance quelle sera la bonne, à inven­ter des solu­tions pro­vi­soires que l’expérience sé­lec­tion­ne­ra après coup. Trois moments essen­tiels : une ques­tion qui oriente la recherche ; une ou plu­sieurs hypo­thèses, qui anti­cipent la solu­tion, un contrôle, qui fait un tri par­mi les pos­sibles. On avance pas à pas, on se dé­place en zig-zag, voire à recu­lons, jusqu’à l’heureux dénouement[[M. Tar­dy, in Com­mu­ni­ca­tions, n° 32, 1982. « Apprendre des mé­dias », pp. 225 – 27.]].

Arti­cu­la­tion de la démarche.

Tra­çons les contours des élé­ments-clés autour des­quels s’organisera la démarche : 

1er élé­ment : Un tra­vail de « docu­men­ta­tion » qui ras­sem­ble­ra plu­sieurs activités.


• Se frayer un che­min à tra­vers la lit­té­ra­ture scien­ti­fique et tech­nique qui traite des rap­ports image et pé­da­go­gie et remettre à jour sys­té­ma­ti­que­ment cette documentation.

• Se don­ner les moyens de prendre connais­sance et d’observer les expé­riences belges et étran­gères de té­lé­vi­sion édu­ca­tive et d’avoir un accès cri­tique à leurs pro­duc­tions, notam­ment par le dé­ve­lop­pe­ment d’accords d’échanges de programmes.

• Pro­mou­voir la ré­flexion et la for­ma­tion spé­ci­fiques des tra­vailleurs de l’audiovisuel par l’organisation de ren­contres et de sé­mi­naires, éven­tuel­le­ment en col­la­bo­ra­tion avec d’autres ins­ti­tu­tions. Le rôle de ces sé­mi­naires sera d’accentuer l’ouverture sur des expé­riences com­pa­rables et de créer l’occasion de ren­con­trer des pra­ti­ciens et des créa­teurs dont les réa­li­sa­tions ser­vi­ront de sti­mu­lants pour la ré­flexion et la pratique.

2ème élé­ment : Mise au point d’un pro­gramme ouvert et souple d’expériences, à par­tir d’hypothèses variées et limitées :


• L’essentiel consis­te­ra à exer­cer l’expérimentation sur un maxi­mum de para­mètres sans cou­rir le risque d’épuiser les moyens dis­po­nibles dans la réa­li­sa­tion d’un pro­gramme démesuré.

• Les expé­riences por­tant sur des « for­mats courts » d’émissions devraient bé­né­fi­cier d’une prio­ri­té opé­ra­tion­nelle, notam­ment dans le sens où ils peuvent faci­le­ment don­ner nais­sance à des « sé­ries » d’émissions.

• Il sera né­ces­saire de pro­duire d’abord un test en gran­deur réelle- un « pro­to­type » des­ti­né à la dif­fu­sion — de manière à pou­voir éva­luer le plus jus­te­ment les moyens né­ces­saires à la pour­suite d’une expérience.

3ème élé­ment : L’accompagnement des expé­riences par une pro­cé­dure de vé­ri­fi­ca­tion des hypothèses.

• D’une part, inté­grer les équipes de réa­li­sa­tion pro­pre­ment dites dans un « col­lec­tif de dé­fi­ni­tion des expé­riences », fai­sant notam­ment appel, si c’est né­ces­saire, à des per­sonnes-res­sources exté­rieures à l’institution, et cela au niveau de l’amont de la réalisation.

• D’autre part, en aval de la réa­li­sa­tion et paral­lè­le­ment à la dif­fu­sion des émis­sions sur le câble, mise au point d’un sys­tème d’enquête sur l’efficacité et l’attrait des émis­sions par l’intermédiaire de groupes-té­moins dé­ter­mi­nés aus­si bien par­mi les sta­giaires de CANAL EMPLOI qu’à l’extérieur de l’institution.

• Les sé­mi­naires de ré­flexion et de for­ma­tion doivent deve­nir un des temps forts de la pro­cé­dure de vé­ri­fi­ca­tion des hypo­thèses. Cela pos­tule l’idée que l’apport d’une per­sonne-res­source exté­rieure à l’équipe et à l’institution est sou­vent dé­ci­sif pour l’évolution du travail.

• Les moda­li­tés de vé­ri­fi­ca­tion des hypo­thèses seront dé­fi­nies en confor­mi­té avec les prin­cipes de la dé­marche globale.

4ème élé­ment : Inser­tion des émis­sions issues des « expé­riences édu­ca­tives » dans la grille du Maga­zine de CANAL EMPLOI.

Les expé­riences tenant à la stra­té­gie édu­ca­tive té­lé­vi­suelle don­ne­ront nais­sance à des émis­sions à part entière, des­ti­nées à s’insérer dans la pro­gram­ma­tion du Maga­zine, selon des moda­li­tés à définir.

5ème élé­ment : Mise en place d’un tra­vail de ré­flexion et de for­ma­tion cen­tré sur le sta­tut de té­lés­pec­ta­teur, le vé­cu té­lé­vi­suel et l’apprentissage de (et par) la télévision.

Cela pren­dra la forme d’une expé­rience pilote à mener à CANAL EMPLOI avec le concours d’un groupe de sta­giaires et de leurs animateurs.

II.4. Coor­di­na­tion avec les ré­seaux d’associations et d’organismes
d’éducation permanente

CANAL EMPLOI dé­ve­loppe une poli­tique coor­di­na­trice avec des orga­nismes et des asso­cia­tions qui ont des objec­tifs socioé­du­ca­tifs. Des sé­ries d’émissions ont été pro­duites sur les thèmes suivants :


• l’éducation à la san­té, en col­la­bo­ra­tion avec l’Association Inter­com­mu­nale de Gui­dance et de Santé ;

• l’orientation sco­laire et pro­fes­sion­nelle, en col­la­bo­ra­tion avec le Ser­vice d’Information sur les Études et les Professions ;

• l’aide sociale, encol­la­bo­ra­tion avec le Centre Public d’Aide Sociale de la Ville de Liège.

III. NOUVELLES PROPOSITIONS. (extraits de « Pro­po­si­tions pour l’avenir de CANAL EMPLOI »)

III.1. Poli­tique de dif­fu­seur éducatif

Le pro­jet ini­tial de CANAL EMPLOI, qui était contem­po­rain de la lame de fond qui ébran­la nos socié­tés à l’époque des chocs pé­tro­liers et de la fin du mythe des Gol­den Six­ties, avait vu juste et bien ana­ly­sé la conjonc­ture en posant l’hypothèse de la mon­tée du chô­mage comme phé­no­mène social pré­do­mi­nant dans la Wal­lo­nie des années 70 et 80. Il est pos­sible aujourd’hui dans la fou­lée du nou­vel état d’esprit qui s’installe en Wal­lo­nie, de for­mu­ler le pro­jet de CANAL EMPLOI en des termes à la fois plus opti­mistes et plus offen­sifs dans le sens d’un deve­nir nou­veau de la ré­gion, de ses forces vives, de ses tra­vailleurs, de sa popu­la­tion et plus gé­né­ra­le­ment de son redé­ploie­ment industriel.

Aujourd’hui, en effet, la Wal­lo­nie veut sor­tir de la crise : une rela­tive una­ni­mi­té se des­sine sur cet objec­tif vital. Il est vrai que pour les Wal­lons, c’est une ques­tion de vie ou de mort ; res­ter et tra­vailler au pays ou qui sait, par­tir, deve­nir les émi­grants du futur, lais­sant der­rière eux un dé­sert éco­no­mique et social.

Pour réus­sir, la Wal­lo­nie devra inno­ver dans tous les domaines. Mais, pour ce faire, elle aura de plus en plus besoin à tous les niveaux de tra­vailleurs compétents.

Il importe, si l’on veut adap­ter le pro­jet ini­tial de CANAL EMPLOI, éla­bo­ré au dé­but de la crise, à la situa­tion actuelle ; de prendre la mesure des chan­ge­ments éco­no­miques, sociaux et cultu­rels en cours, chan­ge­ments qui carac­té­risent ce qu’il est conve­nu aujourd’hui d’appeler la socié­té post-industrielle.

Il s’agit d’un ensemble de bou­le­ver­se­ments qui touchent les struc­tures de la socié­té dans son ensemble et qui, au-delà des phé­no­mènes conjonc­tu­rels, pro­posent à la ré­flexion des ques­tions fon­da­men­tales : quelles formes de ratio­na­li­té et/ou d’irrationalité voit-on se dé­ga­ger ? Quelles formes d’organisation du tra­vail, des loi­sirs ? Quels types de rap­ports sociaux ? Quels ordres de valeurs ? Com­ment les confi­gu­ra­tions nou­velles peuvent-elles coexis­ter avec les anciennes ? Etc…

C’est par rap­port à un tel cadre de ré­fé­rence que la per­ti­nence des dé­ci­sions indi­vi­duelles et col­lec­tives peut être éva­luée : faut-il s’adapter au nou­vel ordre social, ou au contraire cher­cher à le modi­fier ? Quelle signi­fi­ca­tion peuvent revê­tir, dans ce contexte, des stra­té­gies de repli, de ré­sis­tance ? Com­ment inno­ver ? Quels types d’actions for­ma­tives faut-il promouvoir ? …

En par­tant de cette pro­blé­ma­tique, il est pos­sible de dé­ga­ger un cer­tain nombre de domaines à explo­rer par prio­ri­té, par­mi les­quels on men­tion­ne­ra (cette liste n’est pas limi­ta­tive et ne pré­tend par ailleurs à aucune rigueur scientifique) :

• l’automatisation et l’informatisation, leurs consé­quences sur l’évolution de l’emploi, les condi­tions de tra­vail, les atti­tudes mentales ;

• de façon plus gé­né­rale, les nou­velles tech­no­lo­gies (bio-tech­no­lo­gie, nou­veaux maté­riaux, etc…) et la recon­ver­sion industrielle ;

• les nou­velles formes de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion et de consom­ma­tion : modes de pro­duc­tion et d’organisation du tra­vail (y com­pris dans le sec­teur ter­tiaire) ; pro­blé­ma­tiques du « par­tage du tra­vail » et de l’« amé­na­ge­ment du temps de tra­vail » ; ré­seaux de dis­tri­bu­tion (par exemple les grandes sur­faces) et de consom­ma­tion (par exemple la res­tau­ra­tion rapide) ; influence de ces formes éco­no­miques sur les mentalités ;

• les inno­va­tions dans les formes d’association et de créa­tion d’emploi ; ‘

• les nou­veaux espaces sociaux : centres urbains, ré­seaux rou­tiers, lieux publics, habi­tat ; leur inci­dence par exemple sur le com­por­te­ment des jeunes (dé­lin­quance, etc…) ; 

• les mé­dias, l’information et la com­mu­ni­ca­tion, leur évo­lu­tion, leur impor­tance dans les repré­sen­ta­tions des indi­vi­dus, leur rap­port à leur envi­ron­ne­ment, leurs valeurs.

En choi­sis­sant de mettre ain­si l’accent sur l’analyse des « muta­tions sociales », CANAL EMPLOI n’entend ni lé­gi­ti­mer l’ordre des choses exis­tant, ni le dé­ni­grer. A égale dis­tance des deux atti­tudes, il a pour objec­tif de sus­ci­ter une prise de conscience effec­tive de la réa­li­té du monde qui nous entoure. Il ne s’agit donc pas d’abord de juger cette réa­li­té, mais de la reflé­ter, et plus encore d’y rele­ver les élé­ments pré­fi­gu­ra­teurs de ce que sera la réa­li­té de demain.

Il s’agit en somme que nous nous fas­sions, toutes pro­por­tions gar­dées, les eth­no­logues de notre propre socié­té. Une telle approche est ren­due né­ces­saire par la com­plexi­té crois­sante des struc­tures éco­no­miques et sociales et l’opacification des rap­ports humains qui carac­té­risent le monde où nous vivons. Dans ces condi­tions, la tâche prio­ri­taire consiste à ten­ter de faire appa­raître des rela­tions signi­fi­ca­tives, de dé­ga­ger des ten­dances et des cohé­rences pro­fondes dans une socié­té de plus en plus domi­née, à pre­mière vue, par des fac­teurs d’incertitude.

Dé­fi­nir de sem­blables prio­ri­tés, c’est, pour CANAL EMPLOI, se confor­mer plus que jamais à sa voca­tion de té­lé­vi­sion édu­ca­tive, si l’on veut bien entendre par cet adjec­tif la volon­té de modi­fier des repré­sen­ta­tions et les com­por­te­ments des indi­vi­dus dans le sens d’une per­cep­tion et d’une maî­trise de la réalité.

Pour ce faire, CANAL EMPLOI dis­pose, grâce à l’image, d’un moyen de sen­si­bi­li­sa­tion incom­pa­rable. Si à cela on ajoute, d’une part le fait de pou­voir pro­po­ser au public des ren­dez-vous ré­gu­liers tout au long de l’année (ce que ne peuvent faire des émis­sions de conte­nu ana­logue dif­fu­sées par des chaînes natio­nales), et d’autre part le fait d’articuler cette thé­ma­tique sur un dis­po­si­tif té­lé­vi­suel effi­cace — il est per­mis sans immo­des­tie de pen­ser que le pro­jet édu­ca­tif ain­si dé­fi­ni par CANAL EMPLOI est par­fai­te­ment à même de ren­con­trer les grandes urgences de notre époque.

Il serait pré­ma­tu­ré de vou­loir dé­crire par le menu les futurs pro­grammes d’un canal édu­ca­tif lié­geois. Il faut cepen­dant signa­ler qu’un pro­jet de grille de pro­gram­ma­tion édu­ca­tive pou­vant consti­tuer la base des futures dis­cus­sions a été mis au point par l’équipe du sec­teur audiovisuel.

III.2. Les prin­cipes qui ré­gissent la cohé­rence de cette grille sont les suivants

A. Vers une socié­té post-indus­trielle : muta­tions socio-éco­no­miques et for­ma­tion permanente

Nous avons lon­gue­ment ana­ly­sé plus haut, ce qui nous paraît fon­da­men­tal dans l’évolution actuelle de notre socié­té. Nous pen­sons qu’un pro­jet édu­ca­tif tel que nous pos­tu­lons ici doit s’appuyer sur la prise en compte de deux enjeux prin­ci­paux : les muta­tions socio-éco­no­miques qui façonnent l’aspect de la socié­té de demain et le rôle moteur que devra jouer dans ce cadre la for­ma­tion permanente.

C’est l’articulation étroite de ces deux don­nées qui garan­ti­ra à notre sens l’originalité et l’efficacité du projet.

B. Les objec­tifs assi­gnés à un canal édu­ca­tif régional

Les objec­tifs qu’il fau­dra assi­gner dans cette optique à un canal édu­ca­tif seront rela­ti­ve­ment diversifiés :

1. sen­si­bi­li­ser l’opinion publique aux muta­tions éco­no­miques et sociales en liai­son avec les nou­veaux mar­chés d’emplois ; 2. infor­mer en liai­son étroite avec l’expression des besoins de la popu­la­tion et en dé­ve­lop­pant au maxi­mum des pro­cé­dures inter­ac­tives sur les enjeux de l’éducation et de la for­ma­tion per­ma­nente, sur les dif­fé­rents ré­seaux qui dis­pensent ces for­ma­tions et sur les types très concrets de for­ma­tions dis­po­nibles dans la région ;

3. dans le même esprit, offrir à la popu­la­tion des ser­vices spé­cia­li­sés sous formes de rubriques variées, choi­sies dans des domaines d’intérêt vital, uti­li­taire ou édu­ca­tif au sens large et tou­chant à tous les sec­teurs de la vie quo­ti­dienne et sociale ; 

4. four­nir aux for­ma­teurs de la ré­gion par le biais de la câ­blo-dif­fu­sion des pro­grammes té­lé­vi­sés un sou­tien spé­ci­fique dans le cadre de leurs actions de formation ;

5. enfin, pro­po­ser des pro­grammes de for­ma­tion conti­nuée à des publics précis.

C. Pro­gram­ma­tion « grand public » et pro­gram­ma­tion « public-ciblé » : les deux dimen­sions indis­pen­sables d’une grille éducative

Pour atteindre ces objec­tifs et jouer réel­le­ment un rôle mobi­li­sa­teur en accord avec les forces vives de la ré­gion et la com­mu­nau­té édu­ca­tive, il nous paraît indis­pen­sable de faire du canal édu­ca­tif une « chaîne de té­lé­vi­sion » à part entière et de conce­voir une stra­té­gie d’occupation de l’espace mé­dia­tique et de fidé­li­sa­tion du public qui per­mette à ce nou­veau moyen de com­mu­ni­ca­tion ré­gio­nal d’accéder plei­ne­ment à l’existence.

Pour que les inves­tis­se­ments en temps, en éner­gie et en moyens que sup­pose la mise sur pied d’un tel pro­jet soient ren­ta­bi­li­sés au maxi­mum, il faut que la fonc­tion sociale du canal, les ser­vices qu’on peut en attendre, les demandes qu’il peut prendre en compte, les acti­vi­tés de for­ma­tion qu’il pro­pose jouissent d’une noto­rié­té signi­fi­ca­tive au sein de la population.

Pour ce faire, il faut pré­voir une stra­té­gie de pro­gram­ma­tion modu­lée qui arti­cule dans une grille des plages de pro­gram­ma­tion à des­ti­na­tion du grand public et d’autres orien­tées vers des publics ciblés qui concer­ne­ront bien enten­du par prio­ri­té les acti­vi­tés de formation.

Moyen­nant la prise en compte de ces trois grandes hypo­thèses d’orientation, la né­go­cia­tion d’un cadre ins­ti­tu­tion­nel adé­quat et de cer­taines condi­tions maté­rielles né­ces­saires au bon fonc­tion­ne­ment d’une expé­rience de té­lé­vi­sion, nous pen­sons que notre ré­gion pour­rait à terme et sans trop de dif­fi­cul­tés se doter d’un outil de for­ma­tion moderne et efficace.

Cet ensemble d’éléments jus­ti­fient le fait que CANAL EMPLOI soit de plus en plus fré­quem­ment sol­li­ci­té pour des col­la­bo­ra­tions exté­rieures. C’est ain­si que l’on peut men­tion­ner, pour s’en tenir aux principales :

• l’organisation de stages de for­ma­tion à et par l’audiovisuel des­ti­nés à un public de for­ma­teurs tra­vaillant dans la ré­gion liégeoise ;

•l’accueil et l’encadrement de sta­giaires de la licence en Infor­ma­tion et Arts de Dif­fu­sion et de la licence en For­ma­tion d’Adultes de l’Université de Liège, ain­si que d’instituts spé­cia­li­sés dans la for­ma­tion audio­vi­suelle et la com­mu­ni­ca­tion sociale ;

• la mise en chan­tier de modules de for­ma­tion et d’un pro­gramme d’éducation nutri­tion­nelle à des­ti­na­tion des pays d’Afrique fran­co­phone, en col­la­bo­ra­tion avec le Labo­ra­toire de Pé­da­go­gie expé­ri­men­tale de l’Université de Liège ;

• La recon­nais­sance des com­pé­tences dé­ployées par CANAL EMPLOI dans ces divers domaines ne doit pas faire perdre de vue ce qui reste sa fonc­tion pre­mière : la pro­duc­tion de pro­grammes té­lé­vi­suels. Bien au contraire, le sec­teur té­lé­vi­sion de CANAL EMPLOI entend appro­fon­dir son action en ce sens, et redé­fi­nir un cer­tain nombre d’orientations qui, tout en lui per­met­tant de conti­nuer à valo­ri­ser son acquis, lui ouvrent de nou­velles pers­pec­tives et l’amènent à gagner une audience accrue.

Tout au long de cet expo­sé, nous avons vigou­reu­se­ment ré­fré­né notre envie de jouer les Cas­sandre. Nous espé­rons que les options ici avan­cées ne seront pas bien­tôt à énon­cer au condi­tion­nel pas­sé. [Archives : [Heb­do­ma­daire COMBAT. 12 sep­tembre 1979
CANAL-E.jpgCANAL-E-2.jpg ]]

Chris­tian Freres Chris­tian Freres, Liège

Droits d’auteur © Tous droits réservés

Biblio­gra­phie

Bé­gon, R. & Bouche, C., (fé­vrier 1986), Pro­po­si­tions pour l’avenir de CANAL EMPLOI — TELEVISION. Bé­gon, R., Frères, C., Lelièvre, L.M. & Widart, N., (1985), « Pour un usage édu­ca­tif de la té­lé­vi­sion », rap­port pour l’année 1985.

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Source de cet article :

Chris­tian Freres, « CANAL EMPLOI : une té­lé­vi­sion édu­ca­tive en deve­nir ? », Études de com­mu­ni­ca­tion [En ligne], 8 | 1987, mis en ligne le 27 fé­vrier 2012. URL : http://edc.revues.org/3013


Notes :