Actualité de la pensée de Frantz Fanon

La France peine à organiser un événement autour du cinquantième anniversaire de la mort de Frantz Fanon

Col­loque Cuba : Actua­li­té de la pen­sée de Frantz Fanon

CUBA, La Havane 27 octobre 2011, par Mireille Fanon-Men­dès France, Experte ONU, groupe de tra­vail sur les Afro-des­cen­dants

Fon­da­tion Frantz Fanon

Mireille-Fanon-Mendes-France.jpg Je remer­cie La Casa de las Ame­ri­cas mais aus­si l’ambassade de France à Cuba ain­si que l’Alliance fran­çaise pour m’avoir invi­tée à ce col­loque orga­ni­sé autour de la pen­sée de Fanon et de son actua­li­té. Des réunions ont déjà eu lieu aux Etats Unis, d’autres vont avoir lieu au Vene­zue­la, aux États Unis encore, et en Algé­rie. Pour l’instant, il faut remar­quer non sans inter­ro­ga­tion que la France peine à orga­ni­ser un évé­ne­ment autour du cin­quan­tième anni­ver­saire de la mort de Frantz Fanon, alors que l’année 2011 a été choi­sie par le gou­ver­ne­ment comme étant celle de l’Outre mer.

J’étais, il y a quelques jours, en Mar­ti­nique où des psy­chiatres, dans le cadre d’un sémi­naire inter­na­tio­nal, ont dédié une jour­née à Fanon. Ces réflexions mon­tées autour du 6 décembre montre que de la pen­sée se construit autour de l’actualité de la pen­sée de Fanon et non autour d’un anni­ver­saire mémo­riel.

Relire Fanon aujourd’hui fait sens que ce soit à Cuba, en Afrique, aux Etats Unis ou par­tout ailleurs. En ce moment, nous savons que de l’Afrique du Nord à l’Europe, de l’Amérique du Sud aux Etats-Unis, du Yémen au Japon, il est deve­nu clair que les pou­voirs en place ont per­du leur légi­ti­mi­té et que le pro­jet de trans­for­mer le monde en un archi­pel d’îles d’influence entou­ré par un océan peu­plé de dam­nés de la terre sont une catas­trophe.

Fanon, qu’il s’agisse de la folie, du racisme ou de l’”universalisme” confis­qué par les puis­sants, n’a ces­sé, au fond, de ten­ter de poser “un faire monde”, à la manière d’une trans­for­ma­tion en actes des situa­tions où domi­nés et domi­nants ont, cha­cun, tout à perdre de la péren­ni­sa­tion des ordres et désordres exis­tants.

Fanon, cet insou­mis, ce rebelle, a lut­té tena­ce­ment et sans faille contre la domi­na­tion exer­cée par les puis­sants sur les faibles, et nous éclaire aujourd’hui à pro­pos de l’articulation fon­da­men­tale entre le droit à la rébel­lion devant un sys­tème social, poli­tique et éco­no­mique qui plonge le monde dans le désordre et une colo­ni­sa­tion d’un nou­veau type.

A la vio­lence colo­niale a suc­cé­dé une vio­lence indi­recte, l’ordre colo­nial a conta­mi­né le ter­ri­toire des colo­ni­sa­teurs. Par un para­doxe dont l’histoire a le secret, l’ « indi­gène » est omni­pré­sent non seule­ment dans son aire d’origine mais éga­le­ment dans ce que Fanon appe­lait les « villes inter­dites » où s’exercent les formes renou­ve­lées de dis­cri­mi­na­tion, il remarque dans Les dam­nés de la terre que « le monde colo­ni­sé est un monde cou­pé en deux (…) La zone habi­tée par les colo­ni­sés n’est pas com­plé­men­taire de la zone habi­tée par les colons. Ces deux zones s’opposent mais non au ser­vice d’une uni­té supé­rieure (…) Ce monde com­par­ti­men­té en deux est habi­té par des espèces dif­fé­rentes. L’originalité du contexte colo­nial c’est que les réa­li­tés éco­no­miques, les inéga­li­tés, l’énorme dif­fé­rence des modes de vie, ne par­viennent jamais à mas­quer les réa­li­tés humaines ».

A la veille du cin­quan­tième anni­ver­saire de sa mort, il faut faire le constat que, mal­gré l’évolution du monde, il est d’une brû­lante actua­li­té et d’une éton­nante per­ti­nence, même si le colo­nia­lisme, sous ses formes anciennes, a dis­pa­ru et que de nom­breux Etats, libé­rés de l’oppression colo­niale, ont vu le jour.

Pour autant la dépos­ses­sion, l’aliénation et l’injustice ont elles quit­té ce monde ?

A bien des égards, un obser­va­teur impar­tial pour­rait dire, à la lumière san­glante des guerres impé­riales en Irak, en Afgha­nis­tan et en Libye mais aus­si colo­niale en Pales­tine, que la poli­tique de la canon­nière, sur laquelle se sont fon­dés les empires colo­niaux, a repris du ser­vice actif.

L’action et l’oeuvre de FANON se situent dans le contexte d’après-guerre mar­qué par la lutte idéo­lo­gique entre le bloc occi­den­tal et le bloc socia­liste avec une divi­sion claire ; n’oublions pas que c’est dans ce cadre qu’un troi­sième monde ‑qui a affir­mé son exis­tence poli­tique lors de la Confé­rence de Ban­dung en 1955- a émer­gé au cours des années 1950 – 1960 et a reven­di­qué sa place dans les rela­tions inter­na­tio­nales ain­si que sa part dans le par­tage des richesses de la pla­nète, en pro­cla­mant son refus de la bipo­la­ri­sa­tion du monde.

C’est dans ce contexte que Fanon a for­gé sa réflexion sur le rôle de la vio­lence dans le pro­ces­sus de libé­ra­tion et sur les risques encou­rus par les anciens colo­ni­sés, une fois l’indépendance acquise.

La pro­duc­tion intel­lec­tuelle de Fanon a for­te­ment influen­cé les révo­lu­tion­naires à tra­vers le monde –dont Che Gue­va­ra, Amil­car Cabral, Agos­ti­no Neto, Nel­son Man­de­la, Med­hi Ben Bar­ka, et beau­coup d’autres… Encore aujourd’hui, ils conti­nuent d’inspirer de nou­velles géné­ra­tions de mili­tants et d’intellectuels, tant au sud qu’au nord.

Les grilles de lec­ture for­gées par Fanon demeurent des outils effi­caces pour ana­ly­ser l’actualité d’un monde où la domi­na­tion et l’exploitation ont chan­gé d’apparence mais res­tent régies par des méca­nismes, eux, fon­da­men­ta­le­ment inchan­gés.

Rendre compte de l’apport de Frantz Fanon dans le pro­ces­sus de libé­ra­tion des peuples revient à pré­sen­ter les dif­fé­rentes étapes de son exis­tence, de ses prises de posi­tion, du déve­lop­pe­ment et de la for­mu­la­tion de sa pen­sée. Son tra­vail se confond avec sa trop courte exis­tence mar­quée par la révolte devant l’injustice, le prin­cipe de réa­li­té et l’éthique de l’engagement. Ses textes ne peuvent être dis­so­ciés des cir­cons­tances his­to­riques dans les­quelles ils ont vu le jour.

La Seconde Guerre mon­diale fut l’élément déclen­cheur de l’éveil poli­tique du jeune Fanon. Spon­ta­né­ment anti­fas­ciste et tra­dui­sant déjà par un enga­ge­ment concret son refus du nazisme, Fanon quit­ta le foyer fami­lial et par­tit clan­des­ti­ne­ment rejoindre, en tant que volon­taire, les Forces Fran­çaises Libres qui se bat­taient contre l’Allemagne nazie.

Déco­ré de l’armée colo­niale fran­çaise, il n’a jamais vrai­ment res­sen­ti le sen­ti­ment de faire par­tie des libé­ra­teurs.

En 1944, dans une lettre écrite à ses parents, il exprime l’ampleur de ses dés­illu­sions, « J’ai fait une erreur. Rien, abso­lu­ment rien ne jus­ti­fie la brusque déci­sion que j’ai prise de défendre les inté­rêts du pro­prié­taire ter­rien : que je le défende ou non, il s’en fout ».

Fanon devait consta­ter que les forces mobi­li­sées contre le nazisme nour­ris­saient en leur sein l’idéologie raciste et pra­ti­quaient qua­si-offi­ciel­le­ment la dis­cri­mi­na­tion raciste et eth­nique. L’uniforme, cen­sé tra­duire l’égalité entre sol­dats, mas­quait dif­fi­ci­le­ment d’insupportables inéga­li­tés de trai­te­ment entre noirs et blancs.

Après sa démo­bi­li­sa­tion, il revient en Mar­ti­nique puis retourne en France où il s’inscrivit à la facul­té de méde­cine de Lyon où, outre ses cours, il assiste à ceux du phi­lo­sophe Mau­rice Mer­leau-Pon­ty, lit la revue de Sartre, Les Temps Modernes, et s’intéresse tout par­ti­cu­liè­re­ment à Freud et Hegel.

Dans son pre­mier livre ‑publié en 1952‑, Peau noire, masques blancs ‑qui aurait dû être sa thèse de doctorat‑, Fanon évoque cette col­li­sion inau­gu­rale avec le racisme euro­péen qu’il décou­vrit pré­ci­sé­ment dans l’armée anti­fas­ciste de De Gaulle. L’appréhension intel­lec­tuelle du racisme qui englobe à la fois le corps et le dis­cours reste remar­qua­ble­ment actuelle, sur­tout au regard de la résur­gence « décom­plexée » du dis­cours raciste en Europe.

Phé­no­mène, aujourd’hui en France, qui atteint même les écoles de foot pour jeunes enfants d’un même pays qui, dans un racisme « pure souche », ont fait l’objet d’un débat indigne à pro­pos des quo­tas sur la base de la cou­leur de la peau, des ori­gines et de pré­ten­dues apti­tudes phy­siques « spé­ci­fiques ».

Peau noire, masques blancs est un jalon fon­da­men­tal dans la lutte anti­ra­ciste, du décryp­tage des méca­nismes de la ségré­ga­tion et de ses enjeux poli­tiques. Ana­ly­sant les res­sorts du colo­nia­lisme et ses impacts sur les domi­nés, Fanon, en arti­cu­lant la lutte contre le racisme dans un mou­ve­ment uni­ver­sel de désa­lié­na­tion des vic­times du racisme et des racistes eux-mêmes, conteste le concept de négri­tude for­gé par Sen­ghor et Césaire.

Psy­chiatre, il revi­si­ta les formes thé­ra­peu­tiques basées sur la contrainte et la vio­lence inhé­rentes à la psy­chia­trie hos­pi­ta­lière tra­di­tion­nelle.

En 1953, âgé de vingt-neuf ans, il arrive à l’Hôpital psy­chia­trique de Bli­da et fut scan­da­li­sé de consta­ter que l’école psy­chia­trique de l’Algérie colo­niale clas­sait les Arabes algé­riens en « pri­mi­tifs », affir­mant que leur déve­lop­pe­ment céré­bral était « arrié­ré ».

Ain­si, pour les psy­chiatres colo­niaux, les com­por­te­ments patho­lo­giques des indi­gènes déri­vaient de causes géné­tiques et étaient donc incu­rables.

Fanon, proche de ses patients et de leurs familles, décou­vrit alors l’expression crue de la hié­rar­chie des races et d’une ségré­ga­tion vio­lente, com­pa­rable à celle de l’apartheid.

Le 1er novembre 1954, le déclen­che­ment de la guerre de libé­ra­tion natio­nale eut natu­rel­le­ment un impact sur l’hôpital qui accueillait des patients trau­ma­ti­sés par l’expérience de la vio­lence, aus­si bien du côté des tor­tu­rés que des tor­tion­naires (quelques cas sont évo­qués dans Les Dam­nés de la terre).

Par l’intermédiaire de mili­tants de la cause natio­nale algé­rienne, ‑des méde­cins et des acti­vistes qui pre­naient en charge les moud­ja­hi­dines blessés‑, il entra en contact direct avec le FLN.

En 1956, lorsque le gou­ver­ne­ment opta pour une poli­tique de répres­sion mili­taire bru­tale et géné­ra­li­sée, il démis­sion­na, pro­cla­mant que comme psy­chiatre, il ne pou­vait ren­voyer ses patients dans une socié­té qui, fon­da­men­ta­le­ment, les aliène et les déshu­ma­nise.

En jan­vier 1957, expul­sé par les auto­ri­tés colo­niales, il rejoint Tunis, siège exté­rieur de la Révo­lu­tion Algé­rienne.

Là, il reprend ses acti­vi­tés pro­fes­sion­nelles, tout en s’engageant dans l’action poli­tique du FLN.

Il fut jour­na­liste à El Moud­ja­hid et nom­mé par le gou­ver­ne­ment algé­rien en exil, ambas­sa­deur iti­né­rant en Afrique. Il se ren­dit tour à tour au Gha­na où il ren­con­treK­wame Nkru­mah et étu­die de près les pro­blèmes posés par la consti­tu­tion d’un État afri­cain indé­pen­dant ; au Congo où il ren­con­tra Patrice Lumum­ba ; en Ethio­pie ; au Libé­ria ; en Gui­née, où grâce à la soli­da­ri­té du Pré­sident Sékou Tou­ré, il a joué un rôle non négli­geable dans l’envoi d’armes sovié­tiques, des­ti­nées au front Ouest ; au Mali où son action, auprès des diri­geants, a per­mis l’ouverture en 1960, d’un nou­veau front dans le sud algé­rien pour lequel la Gui­née a four­ni des armes. Il fait état de ces dif­fé­rents séjours dans Les Dam­nés de la terre.

L’objectif assi­gné était de popu­la­ri­ser la lutte du peuple algé­rien par la conso­li­da­tion d’alliances avec les peuples d’Afrique et la mise en pra­tique de l’internationalisme qui devait carac­té­ri­ser sa vision des luttes éman­ci­pa­trices.

En 1959, l’éditeur fran­çais, Fran­çois Mas­pe­ro, publie le deuxième livre de Fanon, L’an V de la révo­lu­tion algé­rienne. Il ne s’agit pas seule­ment d’un exer­cice ana­ly­tique sur les res­sorts de la révo­lu­tion algé­rienne et les trans­for­ma­tions qu’elle indui­sait dans une socié­té domi­née, humi­liée et gra­ve­ment pau­pé­ri­sée, c’est aus­si une mise en accu­sa­tion de la France pour les crimes de masse com­mis contre la popu­la­tion algé­rienne.

Près de cin­quante ans après l’indépendance de l’Algérie, la France peine tou­jours à recon­naitre ses crimes, comme elle peine à recon­naître sa lourde res­pon­sa­bi­li­té dans le pillage sys­té­ma­tique de l’Afrique et son impos­si­bi­li­té, mal­gré une loi, à recon­naître la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité et à ouvrir com­plé­te­ment le cha­pitre de cette part sombre de l’histoire fran­çaise.

Cet ouvrage fut inter­dit en France ; para­doxa­le­ment cela fit par­ler de Fanon, en Afrique et dans le Tiers-monde. Il fut invi­té à des congrès inter­na­tio­naux, où il était atten­ti­ve­ment écou­té au point qu’il devint une cible pour les auto­ri­tés fran­çaises.

Au prin­temps 1961, il s’engagea à four­nir un manus­crit à Mas­pe­ro, ce sera Les dam­nés de la terre qui ne porte pas seule­ment sur l’Algérie, mais sur l’ensemble du tiers-monde en voie de déco­lo­ni­sa­tion.

Le 3 décembre, il reçoit le manus­crit à l’hôpital Bethes­da de Washing­ton.

3 jours après, il meurt d’une mala­die de Hoch­kins.

En 1962, Mas­pe­ro fait paraître dans Pré­sence Afri­caine un hom­mage à Fanon ; il s’efforce éga­le­ment de publier ses œuvres com­plètes en recher­chant ses textes publiés, sou­vent parus de manière ano­nyme, dans le jour­nal clan­des­tin du FLN, El Moud­ja­hid.

Pour la Révo­lu­tion afri­caine devien­dra ce livre, publié en 1964 ; il a été tra­duit par Ernes­to Che Gue­va­ra.

En 1961, date de la rédac­tion des Dam­nés de la terre, Fanon consi­dé­rait que l’ère colo­niale était irré­vo­ca­ble­ment dépas­sée ; pour lui, ce qui était désor­mais en ques­tion était l’évolution des Etats libé­rés.

La construc­tion d’une socié­té juste et pros­père devait pas­ser par la libé­ra­tion inté­grale des hommes et des femmes du legs du colo­nia­lisme, ain­si il était fon­da­men­tal d’identifier les carences et d’éliminer les séquelles d’une pré­sence dévas­ta­trice.

Un des cha­pitres des Dam­nés de la terre, « Les mal­heurs de la conscience natio­nale » est un appel aux peuples libé­rés de l’emprise colo­niale pour la pro­mo­tion d’élites pro­duc­tives, dotées d’une conscience poli­tique et ani­mées par le sens de l’intérêt géné­ral. Si les pays indé­pen­dants n’arrivent pas à for­mer leurs élites, triom­phe­rait alors une culture d’affairistes qui ne seraient que la cari­ca­ture de leurs men­tors occi­den­taux, dans leur com­por­te­ment et leurs modes de consom­ma­tion. Les mou­ve­ments de libé­ra­tion se trans­for­me­raient en par­ti unique, « la forme moderne de la dic­ta­ture bour­geoise, sans masque, sans fard, sans scru­pule et cynique ».

En l’absence de pers­pec­tives réel­le­ment natio­nales, la voie des « dic­ta­tures tri­bales » serait ouverte : en jouant sur les décou­pages ter­ri­to­riaux pen­sés pour empoi­son­ner dura­ble­ment les rela­tions entre Etats nais­sants, sur des sépa­ra­tions eth­niques entre­te­nues sinon déli­bé­ré­ment créées et « héri­tées » du colo­nia­lisme. Cela a empê­ché la for­ma­tion d’Etats dignes de ce nom au ser­vice de leurs popu­la­tions. Pour Fanon, les nou­veaux pou­voirs, por­tés par les maîtres d’hier, fini­raient par pro­vo­quer le déli­te­ment des nou­veaux États.

Ces mises en garde étaient pro­non­cées à l’aube des indé­pen­dances, fêtées dans l’enthousiasme et la fer­veur. L’analyse lucide de Frantz Fanon aler­tait de manière éton­nam­ment pré­mo­ni­toire sur les dérives sus­cep­tibles d’affecter les États post­co­lo­niaux.

Il décrit, avec des années d’avance, la patho­lo­gie néo­co­lo­niale, cette per­pé­tua­tion de la domi­na­tion par la sou­mis­sion de gou­ver­ne­ments natio­naux cor­rom­pus et anti­po­pu­laires aux inté­rêts des anciennes métro­poles colo­niales. Si les struc­tures colo­niales n’expliquent pas à elles seules l’échec des indé­pen­dances afri­caines, ce demi-siècle a été la démons­tra­tion impi­toyable de l’efficacité des bombes à retar­de­ment léguées par les puis­sances colo­niales.

L’indépendance des pays colo­ni­sés était pour Fanon une étape préa­lable et néces­saire mais ne consti­tuait en aucune façon la fin du pro­ces­sus de libé­ra­tion.

Fanon, l’un des pen­seurs de la révo­lu­tion algé­rienne, se situait hors de toute réduc­tion dog­ma­tique ou d’interprétation doc­tri­nale. Pro­gres­siste et anti-impé­ria­liste sans réfé­rence « théo­lo­gique » au mar­xisme proche mais sans obé­dience aucune au camp socia­liste.

Comme le disait le socio­logue Imma­nuel Wal­ler­stein, dans une for­mule lapi­daire mais fort exacte,: « Fanon lisait Marx avec les yeux de Freud et Freud avec ceux de Marx ».

Sans pathos, sans rigi­di­té mais sans aucune conces­sion, la libé­ra­tion de l’homme et sa désa­lié­na­tion était pour Fanon le but ultime de la lutte poli­tique.

Fanon était un homme indi­vi­sible qui ne sau­rait être réduit à une dimen­sion par­ti­cu­lière des luttes ; il a été anti­ra­ciste au nom de l’universalité et anti­co­lo­nia­liste au nom de la jus­tice et des liber­tés.

Il n’y a nulle part chez lui la moindre volon­té de revanche ni de stig­ma­ti­sa­tion des blancs comme vou­draient le pré­sen­ter aujourd’hui les théo­ri­ciens fumeux de l’essentialisme et du soi-disant choc des civi­li­sa­tions. Ses détrac­teurs, qui se recrutent par­mi les « intel­lec­tuels » néo­con­ser­va­teurs, lui ont inten­té un pro­cès en sor­cel­le­rie au titre d’une soi-disant apo­lo­gie de la vio­lence tra­dui­sant ain­si leur mécon­nais­sance de l’œuvre de Fanon et leur mau­vaise foi raciste.

La vio­lence défen­due par Fanon ‑en tant que moyen ultime de recon­quête de soi par ceux qui sont niés, exploi­tés et réduits à l’esclavage- est celle de la légi­time défense des oppri­més qui subissent une vio­lence encore plus grande, celle de la domi­na­tion, de la dépos­ses­sion et du mépris.

Ce souffle lui a sur­vé­cu au-delà des géné­ra­tions.

Son ana­lyse des patho­lo­gies sociales et poli­tiques du racisme est d’une éton­nante actua­li­té, son ana­lyse poli­tique, psy­cho­lo­gique et sociale dépasse le contexte dans lequel elle a été éla­bo­rée et conserve une fraî­cheur et une per­ti­nence éton­nantes.

Sa luci­di­té et son indé­pen­dance loin de l’isoler, mal­gré la défiance des mar­xistes « ortho­doxes » pri­son­niers du dogme, lui ont per­mis de gagner l’estime et le res­pect des com­bat­tants de la liber­té et des indé­pen­dances.

En Afrique, en Europe, Fanon appa­raît aujourd’hui comme plus actuel que jamais. Il fait sens pour les mili­tants afri­cains de la liber­té et des droits humains, il fait sens aus­si pour tous les Afri­cains et les Arabes contre les­quels s’expriment, aus­si bien dans les média que dans les pro­pos de cer­tains res­pon­sables poli­tiques, un racisme décom­plexé, libé­rant ain­si vio­lem­ment un impen­sé raciste.

Il fait sens car l’émancipation est tou­jours l’objectif pre­mier des géné­ra­tions qui arrivent à l’âge de la matu­ri­té poli­tique. Beau­coup d’Africains ont appris que ce com­bat pour la liber­té, la démo­cra­tie et les droits humains est mené contre les poten­tats locaux mais aus­si contre les tenants de l’ordre néo­co­lo­nial qui les pro­tège, les uti­lise pour piller les res­sources et les éjecte quand ils ont fait leur temps.

La pen­sée de Fanon, même si elle est escar­pée, conti­nue d’inspirer aujourd’hui ceux qui com­battent pour le pro­grès de l’homme dans un monde où le sys­tème de l’oppression, de l’écrasement de l’humain ne cesse de se renou­ve­ler et de s’adapter. Les mots de Fanon à pro­pos du racisme, de la pau­vre­té, de la dépos­ses­sion et de l’aliénation sont aus­si per­ti­nents aujourd’hui qu’ils l’étaient il y a cin­quante ans. C’est incroya­ble­ment iro­nique que cet homme qui a si sou­vent par­lé de récon­ci­lia­tion humaine soit si for­te­ment iden­ti­fié à l’idée de vio­lence. Je me hasar­de­rais à affir­mer qu’il ne doit pas être réduit à la voix des noirs, il parle pour l’humanité tout entière. Pour lui, la des­ti­née de l’homme debout est d’être libre.

Sa pen­sée est un anti­dote contre le renon­ce­ment. Elle est l’arme d’une pas­sion lucide pour le com­bat inces­sant pour la liber­té, la jus­tice et la digni­té des femmes et des hommes. La libé­ra­tion des peuples et des indi­vi­dus de l’asservissement et de l’aliénation reste un objec­tif, l’émancipation est encore à venir.

Si Frantz Fanon était vivant, il n’aurait cer­tai­ne­ment pas vou­lu être consi­dé­ré comme une auto­ri­té cano­nique hors du contexte de sa lutte et de son témoi­gnage écrit. Fanon a été un homme d’action, d’engagement, de ren­contre qui a croi­sé à la fois ses ter­rains de réflexion –mili­tant, psy­chiatre, jour­na­liste, ambas­sa­deur iti­né­rant- et les lieux géo­gra­phiques par­mi les­quels il a cir­cu­lé.

50 ans après sa mort, la résis­tance conti­nue et Fanon nous exhorte tou­jours à ne pas aban­don­ner la lutte dans cet espace social où les hommes et les femmes ordi­naires peuvent encore remettre les choses en ques­tion et déployer la puis­sance et la sagesse d’un vrai pro­jet poli­tique. L’humanité n’est tou­jours pas par­ve­nue à sa des­ti­née.

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Plus d’in­fo : L’apport de Frantz Fanon dans le pro­ces­sus de libé­ra­tion des peuples