Colombie : L’arme médiatique

Suite à la capture au combat du journaliste français Roméo Langlois, les FARC posent la question du rôle des médias dans le conflit colombien

colombieRomeoLangloisCamera518.jpgpar Loic RAMIREZ

Il aura fal­lut presque 8 jours d’attente pour qu’enfin le secré­ta­riat des Forces armées révo­lu­tion­naires de Colom­bie-armée du peuple (FARC-EP) annonce publi­que­ment déte­nir le jour­na­liste fran­çais Roméo Lan­glois. Publié par l’agence d’information Ann­col (Agen­cia nacio­nal nue­va Colom­bia, Agence natio­nale nou­velle Colom­bie) sur leur site le 6 mai 2012, le com­mu­ni­qué confirme que M.Langlois est entre les mains d’unités du XV Front de la gué­rilla [1]. Celui-ci est fait pri­son­nier le 30 avril 2012 dans la pro­vince du Caque­ta, dans le Sud du pays, lors d’un accro­chage entre l’unité mili­taire qu’il accom­pa­gnait et les forces rebelles. Selon la plu­part des témoi­gnages, il semble avoir été bles­sé durant l’affrontement et s’est alors lui-même ren­du aux insur­gés [2]. Jour­na­liste à France 24, Roméo Lan­glois a déjà réa­li­sé des repor­tages sur le conflit colom­bien et est connu de la gué­rilla pay­sanne [3].

Extrait du com­mu­ni­qué :

« La déten­tion en qua­li­té de pri­son­nier de guerre du jour­na­liste fran­çais Roméo Lan­glois par des uni­tés du XV Front des FARC-EP met en lumière les choses sui­vantes :

1.Les jour­na­listes que les forces armées colom­biennes emmènent avec elles en opé­ra­tions mili­taires ne res­pectent pas l’objectif impar­tial d’informer sur la réa­li­té, sinon celui de mani­pu­ler celle-ci pour qu’elle serve le pro­jet de guerre contre le peuple colom­bien.

2.Il est bon de se deman­der quelle aurait été la réac­tion des auto­ri­tés colom­biennes si un jour­na­liste qui, avec une saine volon­té d’informer, aurait accom­pa­gné des uni­tés de gué­rilla et était ensuite cap­tu­ré par l’armée régu­lière lors d’un com­bat. (…)

Roméo Lan­glois por­tait une tenue mili­taire de l’armée régu­lière en plein com­bat. Nous pen­sons que le mini­mum que l’on peut attendre pour la récu­pé­ra­tion de sa totale mobi­li­té est l’ouverture d’un débat natio­nal et inter­na­tio­nal sur la liber­té d’informer » [4].

Dès la publi­ca­tion du com­mu­ni­qué la condam­na­tion est una­nime. « Les pri­son­niers ne sont, ne peuvent être et ne seront jamais des pri­son­niers de guerre » a décla­ré le pré­sident Juan Manuel San­tos [5]. Le ministre de la défense, Juan Car­los Pin­zon, a pour sa part affir­mé que les FARC « tentent de créer un exer­cice média­tique au lieu de libé­rer rapi­de­ment ce jour­na­liste » [6].

La gué­rilla a en effet éton­né le pays en exi­geant que s’ouvre un débat autour de la liber­té d’expression et sur le rôle des médias dans le conflit. « Une offense » selon le vice-pré­sident colom­bien Ange­li­no Gar­zon, pour qui il ne peut y avoir de débat avec les “vio­leurs des droits humains” [7]. « Nous ne pou­vons accep­ter qu’il soit (R.Langlois) pri­son­nier de guerre, car la seule arme qu’il avait était sa camé­ra, outil uni­ver­sel des jour­na­listes » a‑t-il pour­sui­vi [8]. C’est là jus­te­ment que se situe le débat. Pour celle que l’on consi­dère la plus vieille gué­rilla du conti­nent, la camé­ra est un acteur déter­mi­nant du conflit, comme l’indique le com­mu­ni­qué : « La concep­tion contre-insur­rec­tion­nelle de l’état colom­bien vise à impli­quer dans la guerre, en sa faveur, tout le monde, y com­pris la presse. Qu’une camé­ra puisse jouer le rôle d’une arme est cor­ro­bo­ré par la mani­pu­la­tion média­tique quo­ti­dienne dans notre pays » [9]. Si comme le disait Mao l’insurgé « doit être au sein du peuple comme un pois­son dans l’eau » il est de l’intérêt du gou­ver­ne­ment “d’assécher” tota­le­ment le milieu dans lequel se déve­loppe l’insurrection. En découle une guerre de l’information visant à nier toute essence poli­tique de l’adversaire, résu­mant les FARC à n’être plus qu’une bande de “nar­co-ter­ro­ristes” et ce sur­fant sur les années post 11 sep­tembre 2001. David Galu­la, stra­tège fran­çais, l’a écrit dans son manuel de la contre-insur­rec­tion : « la vic­toire n’est pas la des­truc­tion des forces insur­gées et de leur appa­reil poli­tique dans une région don­née (…) La vic­toire est cela, plus la rup­ture défi­ni­tive des liens entre l’insurgé et la popu­la­tion » [10].

Les mots prennent alors toute leur impor­tance. Bien que la gué­rilla déclare en février 2012 renon­cer aux enlè­ve­ments à des fins éco­no­miques, la cap­ture du jour­na­liste en plein com­bat est assi­mi­lé à une tra­hi­son vis à vis de cet enga­ge­ment. Le diri­geant gué­rille­ro Ivan Mar­quez a per­son­nel­le­ment répon­du, dans une lettre, à la jour­na­liste Maria Jime­na sur ce point : « Timo­leon Jime­nez, notre com­man­dant, a consul­té tous les blocs et la véri­té est qu’aucun ne détient des per­sonnes avec cette inten­tion (…) Vous dites ne pas nous croire lorsque nous annon­çons la fin des réten­tions éco­no­miques, de plus vous nous exi­gez encore et encore des gestes en direc­tion de la paix, et pas un seul au gou­ver­ne­ment. Peut être s’est éva­po­ré de votre mémoire le fait que nous ayons libé­ré uni­la­té­ra­le­ment 500 pri­son­niers de guerre cap­tu­rés au com­bat, ne rece­vant de l’état aucune réci­pro­ci­té » [11]. Devant la défer­lante de cri­tiques de la part de la com­mu­nau­té média­tique sur la libé­ra­tion de Lan­glois contre l’ouverture d’un débat, peu sont ceux qui y ont appor­té un point de vue divergent. Le jour­na­liste Jorge Enrique Bote­ro est de cela. Dans une inter­view à Radio Neder­land il s’est décla­ré favo­rable au ques­tion­ne­ment du trai­te­ment média­tique de la guerre, « durant cinq décen­nies les FARC ont été tota­le­ment vili­pen­dées, défor­mées et mani­pu­lées au niveau média­tique, et main­te­nant elles consi­dèrent qu’il est temps de mettre les choses sur la table » [12].

Comme un pied de nez à l’affaire, un jour­na­liste colom­bien, Luis Ernes­to Alma­rio, exi­lé en Aus­tra­lie (c’est déjà un argu­ment de débat) s’est pro­non­cé pour un échange entre Roméo Lan­glois et le jour­na­liste Joa­quin Pérez Becer­ra, arrê­té par Cara­cas en avril 2011 [13]et exi­gé par Bogo­ta pour de sup­po­sés liens avec la gué­rilla. Pro­po­si­tion immé­dia­te­ment refu­sé par le Ministre de la Défense.

Au niveau inter­na­tio­nal ce débat aurait pour­tant lieu d’être. Les Etats Unis, si prompts à défendre la “liber­té” face aux “dic­ta­tures”, se sont payé le luxe d’interdire le jour­na­liste fran­co-colom­bien Her­nan­do Cal­vo Ospi­na de sur­vol de son ter­ri­toire. Une pros­crip­tion qui a empê­ché celui-ci, par deux fois, de prendre l’avion, et ce récem­ment : le 6 mai 2012, un vol à des­ti­na­tion de Cuba [14]. La France, si ce n’est lorsque l’un de ses res­sor­tis­sant est rete­nu pri­son­nier (comme Ingrid Betan­court à l’époque, Roméo Lan­glois aujourd’hui) ne traite qua­si­ment jamais de l’actualité du pays andin. La gué­rilla n’y est trai­tée que comme le résul­tat d’un folk­lore éter­nel issu des pays lati­no-amé­ri­cains, mêlant dans l’imaginaire nar­co­tra­fi­quants et bar­bus avec fusil à l’épaule. Com­bien sont ils à connaître les racines de cette insur­rec­tion pay­sanne de plus de 50 ans ? Com­bien savent ce qu’il en a coû­té à ces femmes et ces hommes en armes d’emprunter les voies démo­cra­tiques en 1985 sous le dra­peau de l’Union Patrio­tique ? Com­bien, lorsque Roméo Lan­glois ren­tre­ra en France, se pen­che­ront sur le sort des syn­di­ca­listes et diri­geants de gauche assas­si­nés par les groupes para­mi­li­taires ?

Divul­gué par l’agence d’information cubaine Pren­sa Lati­na, un com­mu­ni­qué des FARC, datant du 13 mai, annonce la pro­chaine libé­ra­tion de Roméo Lan­glois. Il ter­mine par : « Une fois libre, le jour­na­liste Lan­glois pour­ra ter­mi­ner d’accomplir le rôle espé­ré par le gou­ver­ne­ment de Colom­bie, ses forces armées et ses grands médias. Du contraire, il pour­ra res­ter fidèle à sa conscience et se réfé­rer à la véri­té ; si tel est le cas, il se peut que ceux qui aujourd’hui exigent sa libé­ra­tion immé­diate s’acharnent sur lui jusqu’à le détruire com­plè­te­ment » [15].

Loïc Rami­rez

Spurce : Le Grand Soir

Notes

[1] http://anncolprov.blogspot.fr/2012/05/el-secretariado-de-las-farc-ep-ahora.html

[2] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20120504.OBS4747/colombie-qu-est-il-arrive-a-romeo-langlois.html

[3] Voir son repor­tage : http://www.youtube.com/watch?v=J6A8uLhCvXo

[4] http://kaosenlared.net/america-latina/item/17396-el-secretariado-de-las-farc-ep-confirma-que-la-guerrilla-tiene-en-su-poder-el-reportero-francés.html

[5] http://www.eltiempo.com/justicia/polemica-por-condicion-que-impuso-farc-para-liberar-a-langlois_11742285‑4

[6] http://www.eltiempo.com/justicia/farc-condiciona-la-liberacion-de-romeo-langlois-a-debate-sobre-derecho-a-informar_11736381‑4

[7] http://www.caracol.com.co/noticias/actualidad/debate-propuesto-por-las-farc-es-un-atropello-a-la-libertad-de-expresion-vicepresidente/20120508/nota/1683977.aspx

[8] Ibid

[9] http://kaosenlared.net/america-latina/item/17396-el-secretariado-de-las-farc-ep-confirma-que-la-guerrilla-tiene-en-su-poder-el-reportero-francés.html

[10] Contre-insur­rec­tion, théo­rie et pra­tique, Dadivd Galu­la, Eco­no­mi­ca, 2008, page 115

[11] http://www.resistencia-colombia.org/index.php?option=com_content&view=article&id=1287:ivan-marquezintegrante-del-secretariado-del-estado-mayor-central-de-las-farc-ep&catid=22&Itemid=37

[12] http://www.pacocol.org/index.php?option=com_content&task=view&id=12848

[13] Voir l’article sur http://www.legrandsoir.info/Les-amis-et-les-ennemis.html

[14] http://www.cubainformacion.tv/index.php/america-latina/43151-prohiben-volar-con-air-europa-a-hernando-calvo-ospina-

[15] http://www.prensa-latina.cu/index.php?option=com_content&task=view&id=506302&Itemid=11