A propos des « vermines »

par Frédéric Lordon
/ lundimatin

Dans le monde ren­ver­sé, et déli­rant, du néo­li­bé­ra­lisme fas­cis­toïde, les offenses en mots ont plus de réa­li­té que les offenses aux corps. Des mains sont arra­chées, des yeux écla­tés, des vies bri­sées, et cepen­dant per­sonne n’a encore trai­té de « ver­mines » Macron, Cas­ta­ner et Nunes qui donnent les ordres. En sou­tien à Gas­pard Glanz.

Par Fré­dé­ric Lor­don paru dans lun­di­ma­tin

Dans le monde ren­ver­sé, et déli­rant, du néo­li­bé­ra­lisme fas­cis­toïde, les offenses en mots ont plus de réa­li­té que les offenses aux corps. Des mains sont arra­chées, des yeux écla­tés, des vies bri­sées, et cepen­dant per­sonne n’a encore trai­té de « ver­mines » Macron, Cas­ta­ner et Nunes qui donnent les ordres. Dou­ble­ment ver­mines, dirait-on si l’on allait par-là, qui, dans des scènes pro­pre­ment dys­to­piques, se rendent dans les écoles pour expli­quer aux enfants qu’on ne tire qu’au torse et aux bras – pen­dant qu’ils laissent viser les têtes.

En tout cas, nous savons que le mot est auto­ri­sé puisque « ver­mine », c’est la déjec­tion sor­tie d’un des tweets de Renaud Dély à pro­pos des Gilets Jaunes (tous) accu­sés d’avoir crié « Poli­ciers, sui­ci­dez-vous », tweet effa­cé depuis lors, mais dont on trouve à foi­son de par­faits équi­va­lents chez ses esti­més col­lègues – « lamen­tables racailles » sup­pure de son côté Bru­no Jeu­dy, et tant d’autres avec lui.

On peut, si l’on veut, s’obstiner à ne rien com­prendre, mais au risque un jour de mal finir – ici, non plus seule­ment congé­dié mais sale­ment ren­ver­sé. Il est vrai qu’en matière de contes­ta­tion, les pou­voirs, notam­ment média­tiques, ont un inté­rêt psy­chique immé­diat à juger (condam­ner) plu­tôt que com­prendre – et puis à tenir l’acte d’expliquer pour celui d’excuser. De fait : quand on pressent que les réponses seront trop pénibles à entendre, autant ne pas poser les ques­tions. Alors, dans la case­mate de la condam­na­tion, les pou­voirs n’auront aucune idée des pro­ces­sus par les­quels des gens, nom­breux, en arrivent à crier ce « sui­ci­dez-vous », qui ne leur serait jamais venu à la bouche il y a encore quelques mois. Car, pour bon nombre d’entre eux, ces gens étaient tran­quilles. Main­te­nant ils sont enra­gés, de plus en plus même – mais il n’y a rien à com­prendre ! Si l’on vou­lait pour­tant, il y aurait ça, qui dit presque tout :

On ne compte plus les témoi­gnages de pri­mo-mani­fes­tants par­fai­te­ment paci­fiques que leur pre­mière ren­contre avec les­dites « forces de l’ordre », pareille à celle que montrent ces images, a ins­tan­ta­né­ment ren­dus fous furieux. Où peuvent-ils donc en être après quatre mois de répres­sion sans pré­cé­dent depuis un demi-siècle ? Le début de l’année avait pu don­ner à croire que les médias de garde, par un sur­saut déon­to­lo­gique de der­nière minute, avaient fini par se réveiller de leur déni obs­ti­né, pour se rendre à l’idée qu’il n’était plus pos­sible de « ne pas en par­ler » – David Dufresne, compte atroce des muti­la­tions, pho­tos et vidéos à rendre ses boyaux : il avait quand même fal­lu tout ça pour qu’il se passe quelque chose. Quelque chose, mais quoi au total ? Pro­ba­ble­ment une fausse vic­toire, sous la forme d’un embal­le­ment aus­si éphé­mère que par­fai­te­ment cir­cons­crit, l’attention exclu­si­ve­ment por­tée aux LBD per­met­tant d’occulter tout le reste des vio­lences poli­cières. Dont les médias, le sen­ti­ment du devoir accom­pli une fois pour toutes, ne montrent plus rien (sauf épi­sode énorme, dif­fi­ci­le­ment évi­table, comme celui de Gene­viève Leguay).

Dans ces condi­tions, les vio­lences ver­bales, cou­pées des vio­lences phy­siques qui leur ont don­né nais­sance (en plus d’être sans com­mune mesure avec ces der­nières !) sont vouées à deve­nir d’autant plus condam­nables qu’elles sont « sans cause ». Mais l’occultation sys­té­ma­tique dont les médias sont deve­nus les agents va plus loin encore puisque, non contents de faire le tri dans les images, ils font aus­si le tri dans les mots. Non contents de ne rien dire des agis­se­ments réels de la police, ils ne disent rien non plus, par exemple, de ce « Poli­ciers ne vous sui­ci­dez pas, rejoi­gnez-nous », dont il y avait pour­tant matière à faire, au mini­mum, un contre­point.

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France Info, média laquais par excel­lence, com­mis à la défense de Car­los Ghosn, des DRH, de la police, et des com­mer­çants, voué au macro­nisme à un point de ser­vi­li­té qui ferait pas­ser la regret­tée Prav­da pour un fan­zine de rock alter­na­tif, France Info hys­té­rise le « sui­ci­dez-vous », comme elle avait hys­té­ri­sé Chris­tophe Det­tin­ger, le boxeur de CRS, puis la cagnotte du boxeur, puis (mais en sens inverse) la cagnotte pour les forces de l’ordre (lit­té­ra­le­ment : cris de triomphe au micro). Cepen­dant quand Luc Fer­ry demande qu’on en finisse et que l’armée tire dans le tas, quand le secré­taire géné­ral d’Unité Police FO déclare tran­quille­ment à pro­pos d’un muti­lé qui vient de perdre sa main que « c’est bien fait pour sa gueule », France Info n’hystérise rien. Et quand il lui serait pos­sible de faire entendre le « Rejoi­gnez-nous », elle ne dira rien non plus.

Ici on pense irré­sis­ti­ble­ment aux trois petits singes. Quoique en fait non, il fau­drait pen­ser à autre chose : car, au moins, yeux et oreilles bou­chés, les singes de jade ont-ils la décence de se taire com­plè­te­ment, quand ceux des micros, qui ne voient rien, et n’entendent rien, eux, ne se taisent que sélec­ti­ve­ment, et pour le reste parlent, parlent, parlent, n’en finissent pas de par­ler, mais dans une longue cou­lée de haine, de mépris, de racisme social, par­fois de racisme tout court, comme une vomis­sure conti­nue. Avec le calme assu­ré des aris­to­crates, Nico­las Dome­nach sur le pla­teau de BFM, ose inti­mer à Jérôme Rodrigues, bien en face, de « [ne pas employer] des mots comme “tirer des­sus” ». Ques­tions à la pro­fes­sion : 1) Ceci vaut-il mieux ou moins bien que « Poli­ciers sui­ci­dez-vous » ? 2) Nico­las Dome­nach est-il une ver­mine ? On se demande en tout cas par quelle force d’âme, en allant pui­ser dans quelles res­sources morales, Rodrigues ne s’est pas levé pour aller lui foutre son poing dans la gueule.

En atten­dant de tran­cher ces déli­cates ques­tions, il faut bien que d’autres jour­na­listes fassent le tra­vail que ne font pas les jour­na­listes de ser­vice : mon­trer. Gas­pard Glanz est l’un d’eux. Il est donc logique qu’on l’enferme. Même Repor­ters Sans Fron­tière s’en indigne, c’est dire. La « pro­fes­sion » elle, syn­di­cats mis à part (tout de même la moindre des choses), ne dit pas un mot. Elle n’avait pour­tant pas oublié de se dres­ser comme un seul homme quand Mélen­chon avait trai­té les jour­na­listes de France Info « d’abrutis » (en quoi, au demeu­rant, on ne voit pas trop com­ment on pou­vait lui don­ner tort). Il faut croire que la confra­ter­ni­té est à géo­mé­trie variable – ce qu’au reste on savait depuis long­temps déjà : soli­da­ri­té, mais sous condi­tion d’être du bon côté du manche.

Cepen­dant, les chef­fe­ries vont com­men­cer à avoir du mal : car ce sont leurs propres troupes, repor­ters de ter­rain, pho­to­graphes, que bas­tonnent main­te­nant indis­tinc­te­ment un pou­voir qui n’a même plus conscience de ses inté­rêts les plus élé­men­taires – main­te­nir « la presse » de son côté –, ou plu­tôt dont les inté­rêts à tout occul­ter sont deve­nus si puis­sants qu’ils l’emporteront sur tous les autres, même si c’est un peu coû­teux au pas­sage. Ah, si « la presse » était réduite aux chef­fe­ries seules – qui savent de longue date qu’Albert Londres, le devoir de dire, le gar­dien de la démo­cra­tie, la plume dans la plaie, tout ça, on se le roule joyeu­se­ment en cône.

Mais c’est qu’on ne saute pas comme ça par-des­sus la divi­sion du tra­vail et qu’il faut comp­ter avec les manars : les pho­to­graphes et jour­na­listes de ter­rain qui ramènent « de quoi ». Pen­dant que les impor­tants, vis­sés au fau­teuil, se réservent l’éditorial et la péro­rai­son – il se pour­rait que la lutte des classes, objet de déné­ga­tion uni­ver­selle dans les médias, y ait un cer­tain ave­nir. Car, de Tara­nis aux por­teurs de carte de presse qui n’avaient pas moins envi­sa­gé de por­ter plainte contre les vio­lences poli­cières fin 2018, se découvre toute une zone grise du jour­na­lisme pro­lé­ta­ri­sé, moi­tié dehors moi­tié dedans, qui prend les risques, fait le tra­vail… pour en voir les pro­duits salo­pés dans les étages – for­mi­dable court-cir­cuit des images de l’arrestation de Gas­pard Glanz, où l’on voit un autre jour­na­liste se prendre lui-même une charge des CRS alors qu’il tra­vaille… pour Le Figa­ro ! Et si, à force de gre­nades de désen­cer­cle­ment et de visées au LBD, les manars de la presse finis­saient un jour par renâ­cler ? Peut-être même à exi­ger qu’on montre ?

Et pour­quoi pas, tant qu’on y est, à dire à quoi sert la loi « anti-cas­seur » – elle sert aus­si contre eux ! Gas­pard Glanz n’est-il pas alpa­gué au motif célèbre de « par­ti­ci­pa­tion à un grou­pe­ment en vue de com­mettre… », celui qui peut faire enfer­mer votre grand-mère si elle passe par là ? Quant à Alexis Kra­land, n’est-il pas lui aus­si inter­pel­lé parce que sa camé­ra est « une arme par des­ti­na­tion » – et là, on sent qu’on se dirige vers des som­mets. « La presse » aurait-elle un petit quelque chose à dire quand une camé­ra devient une arme par des­ti­na­tion ? Et, for­cé­ment, un micro (s’il n’a pas sa bon­nette, quoique même), ou un sty­lo (ter­ri­ble­ment des­ti­né à force d’être poin­tu). Comme pour les star­tu­pers (et ça n’est évi­dem­ment pas un hasard), le propre de la gora­fi­sa­tion du monde c’est que the sky is the limit ! La France de Macron 2019 res­semble à un album de Tin­tin années 50, le Géné­ral Alca­zar est
dans les choux – the sky ! Pour­tant du côté de « la presse », tout va bien, rien à décla­rer – à part la chasse aux ver­mines (là un peu années 30). Mais comme on a déjà eu l’occasion de le dire, cette gora­fi­sa­tion-là n’est vrai­ment pas drôle.

Il n’y a pas de quoi rire en effet de voir un régime som­brer dans des formes d’Etat poli­cier – celles-là même qui font rire gras­se­ment Renaud Dély (l’homme aux ver­mines) comme « fan­tasme » gro­tesque. Pour qui a des yeux pour lire (et nul doute que Dély, ou Dome­nach, eux, conser­ve­ront les deux leurs), on peut prendre connais­sance des ins­truc­tions don­nées aux par­quets, et même trou­ver une ou deux infor­ma­tions à pro­pos de celles don­nées aux poli­ciers. On peut aus­si écou­ter les dis­cours d’Edouard Phi­lippe d’après 16 mars. On peut se ren­sei­gner sur le pedi­gree de cette nou­velle race de pré­fets-cogneurs, de Str­zo­da, à l’Elysée même, mais venu de Bre­tagne où il s’est déjà fait une solide répu­ta­tion d’éborgneur pen­dant la « loi Tra­vail », jusqu’à Lal­le­ment, en qui un devoir de res­pect des phy­siques et de leur dif­fé­rence inter­dit de voir un lému­rien, mais dont les direc­tives parlent pour lui – la nou­velle élite d’un corps pré­fec­to­ral com­plè­te­ment à la dérive.

Un pou­voir ne signale pas seule­ment sa fra­gi­li­té quand il fait don­ner ses ner­vis, depuis les pré­fets galon­nés jusqu’aux trou­piers bot­tés, mais aus­si quand il com­mence à avoir peur des signes. Or, on note­ra que les points de fixa­tion de cet acte 23 ont sur­tout à voir avec des signes : des mots (le fameux slo­gan anti-flic), des images, ou plu­tôt non : la simple pos­si­bi­li­té d’images, accom­pa­gnée d’un doigt four­ré. Plus que tout, ce pou­voir, entou­ré de ses laquais, redoute, non plus seule­ment d’être mon­tré dans sa réa­li­té, mais les atteintes sym­bo­liques dont il devient l’objet : il s’est enflam­mé au moment des paro­dies de guillo­tine, il s’enflamme quant sont décro­chés les por­traits du roi­te­let en mai­rie, de simples mots le dégondent. Ecor­ché nu, tout ori­peau de légi­ti­mi­té envo­lé, la moindre atteinte de cette nature lui est insup­por­table. Alors, dans une fureur aveugle, qui dit son état de nerf, il pour­suit tout ce qu’il peut pour­suivre (et même ce qu’il ne peut pas) – on annonce que la jus­tice est lâchée contre ceux qui ont crié le « sui­ci­dez-vous ». Evi­dem­ment ça n’est là qu’une course à l’abîme puisque, ce fai­sant, il ne cesse d’approfondir les causes qui ali­mentent son dis­cré­dit. Disons-le lui au cas où il ne le sau­rait pas : un pou­voir dans un tel état de retran­che­ment, un pou­voir à ce degré d’écorchure sym­bo­lique, est un pou­voir per­du.