Ouragan Sandy : comment justifier l’injustifiable sur l’effacement d’Haïti

Reconnaissons qu’un violent ouragan sur Haïti n’est pas un « événement rarissime » et qu’il survient rarement « à une semaine d’une élection présidentielle » !

par Blaise Magnin, Hen­ri Maler, le 14 novembre 2012

Source de l’ar­ticle : acri­med

Dès le 31 octobre 2012, dans un « papier d’angle », sobre­ment inti­tu­lé « San­dy : un trai­te­ment média­tique inégal entre Haï­ti et les États-Unis », l’Agence France presse (AFP) ten­tait d’expliquer, voire de jus­ti­fier, l’engloutissement d’Haïti par des médias, sur­tout audio­vi­suels, qui pen­dant plus d’une semaine n’ont eu d’yeux, d’oreilles et de cer­veau qu’états-uniens.

La pru­dence habi­tuelle de l’AFP nous a offert un bel exer­cice de soli­da­ri­té confra­ter­nelle en ras­sem­blant, à l’intention de ses clients, un bou­quet des meilleurs argu­ments avan­cés par les pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion pour éclai­rer le public sur les rai­sons de ce nau­frage jour­na­lis­tique… Ce fai­sant, l’agence a, par­tiel­le­ment, dis­pen­sé Acri­med de par­tir à la recherche de ces pathé­tiques argu­ties ! Voi­ci donc les cita­tions livrées en pâture aux médias pour qu’ils en fassent bon usage.

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Le « papier d’angle » de l’Agence France presse com­mence par un constat sans com­plai­sance :

« Les camé­ras du monde entier res­tent bra­quées sur les ravages de San­dy à New York, objet de tous les fan­tasmes et capi­tale média­tique, un contraste sai­sis­sant avec le trai­te­ment jour­na­lis­tique a mini­ma des 50 morts en Haï­ti lais­sés dans le sillage de l’ouragan. Images choc de toi­tures ou de murs arra­chés, de voi­tures inon­dées, d’incendies, inter­ven­tions “live” d’envoyés spé­ciaux, jour­na­listes évo­quant “cau­che­mar” et “champ de des­truc­tion”… : les repor­tages, sou­vent apo­ca­lyp­tiques, encombrent les jour­naux télé­vi­sés, la presse écrite et en ligne sur le pas­sage de San­dy aux États-Unis, où l’ouragan a fait au moins 42 morts, dont 18 à New York. En com­pa­rai­son, ses ravages en Haï­ti, où l’on compte plus de 50 morts, sont pas­sés rela­ti­ve­ment inaper­çus. L’International Herald Tri­bune consa­crait mer­cre­di sa “une” et plu­sieurs articles aux États-Unis, contre une maigre colonne à la situa­tion d’Haïti, rédi­gée de Mexi­co. »

Fort bien. Mais à quoi il aurait fal­lu ajou­ter que ce n’est pas seule­ment le pas­sage de San­dy sur les États-Unis qui a don­né lieu à une cou­ver­ture média­tique déme­su­rée, mais aus­si, durant les jours qui ont pré­cé­dé, sa tra­jec­toire et ses carac­té­ris­tiques, la pers­pec­tive effrayante de son pas­sage, les pré­pa­ra­tifs en vue de son pas­sage ou encore les consé­quences de son futur pas­sage sur des évè­ne­ments aus­si impor­tants que l’élection pré­si­den­tielle ou le mara­thon de New York. Or, pen­dant ce temps, l’ouragan était bel et bien pas­sé sur Haï­ti… Presque une semaine sépare les deux catas­trophes. Une semaine durant laquelle San­dy n’a pas quit­té le cœur de l’actualité, mais où l’on n’a rien appris ou presque sur le sort des Haï­tiens. Mais comme on nous le sug­gère ensuite…

… C’est la faute au gou­ver­ne­ment haï­tien !

« Pro­fes­sion­nels et obser­va­teurs des médias mettent en avant notam­ment la com­mu­ni­ca­tion lente autour de la situa­tion à Haï­ti », déclare l’auteure du « papier d’angle ». Et que peut l’information indé­pen­dante sans com­mu­ni­ca­tion gou­ver­ne­men­tale ? Pour­tant, un jour­na­liste – au moins – était « sur place » :

« “Effec­ti­ve­ment, l’ouragan a fait plus de vic­times en Haï­ti […], mais les auto­ri­tés sont venues avec ces chiffres plu­sieurs jours après le pas­sage de San­dy. Faute de moyens sans doute elles n’ont pas réus­si à infor­mer à temps”, explique un jour­na­liste sur place, ajou­tant que le gou­ver­ne­ment a décré­té l’état d’urgence seule­ment mer­cre­di, une semaine après le pas­sage de San­dy. »

Comme s’il était pos­sible d’informer, sur­tout dans un pays où l’État est déli­ques­cent, en se conten­tant de confé­rences de presse offi­cielles. Pour­tant, même quand les auto­ri­tés ne « com­mu­niquent » pas, il reste tou­jours des fonc­tion­naires inter­na­tio­naux, des repré­sen­ta­tions diplo­ma­tiques, des ONG, et par­fois même une popu­la­tion… Mais à quoi bon, puisque, de toute façon…

… C’est parce qu’on n’avait pas d’images !

« Par ailleurs, pour­suit la dépêche de l’AFP, si nombre de jour­na­listes étaient déjà aux États-Unis au moment du pas­sage de San­dy, notam­ment pour cou­vrir la cam­pagne pré­si­den­tielle amé­ri­caine, peu étaient pré­sents en Haï­ti. » S’il y en avait « peu », c’est donc qu’il y en avait… Si BFM TV ou TF1, comme la suite nous l’apprend, ne dis­po­saient ni de cor­res­pon­dant per­ma­nent, ni d’envoyé spé­cial, on aurait pu pen­ser qu’ils pou­vaient dis­po­ser d’informations par d’autres sources et pro­por­tion­ne­raient leur « cou­ver­ture » aux enjeux. Que nen­ni ! Quant à infor­mer, en temps réel, sur les dif­fi­cul­tés à infor­mer, plu­tôt que d’ignorer, pure­ment et sim­ple­ment en ver­tu d’une concep­tion de l’information télé­vi­sée qui se rend esclave de « l’image », ce qu’il fau­drait savoir, c’est évi­dem­ment un vœu pieux…

« “Sur Haï­ti, on avait très peu d’images et peu d’informations”, sou­ligne Her­vé Béroud, direc­teur de la rédac­tion de BFM TV, pré­ci­sant que la chaîne d’info en conti­nu “a com­men­cé par faire un sujet glo­bal sur le pas­sage de l’ouragan aux Caraïbes, parce qu’il n’y avait pas de quoi faire un sujet seul” ».

À TF1, qui n’avait pas non plus d’envoyé spé­cial à Port-au-Prince, on sou­ligne éga­le­ment qu’“il n’y avait pas énor­mé­ment de matière, pas beau­coup d’images”, ajou­tant : “Aux États-Unis, tout le monde envoie des images, des pho­tos avec son télé­phone por­table. En Haï­ti, il n’y a pas cet afflux”. »

Et l’AFP de com­men­ter : « Aux États-Unis, San­dy a inter­rom­pu la cam­pagne élec­to­rale, et le nombre impres­sion­nant d’envoyés spé­ciaux se sont mas­si­ve­ment recy­clés dans la météo. », sans sug­gé­rer à l’anonyme de TF1 de deman­der à Bouygues d’offrir des télé­phones por­tables aux Haï­tiens pour qu’ils puissent prendre des pho­tos – comme tout le monde.

… C’est parce que les États-Unis, c’est « majeur » et « sym­bo­lique » !

Her­vé Béroud ne dis­po­sait pas d’images, mais il a des idées. C’est sans doute pour­quoi, nous dit l’AFP, il « insiste » :

« “C’est un évé­ne­ment raris­sime, un des oura­gans les plus vio­lents aux États-Unis, à une semaine de l’élection pré­si­den­tielle. C’était une double rai­son majeure pour jus­ti­fier la cou­ver­ture”. »

Recon­nais­sons qu’un violent oura­gan sur Haï­ti n’est pas un « évé­ne­ment raris­sime » et qu’il sur­vient rare­ment « à une semaine d’un élec­tion pré­si­den­tielle » ! Cela ne jus­ti­fie en rien qu’on le passe qua­si­ment sous silence. Lorsqu’un oura­gan s’abat sur les États-Unis, même rame­né aux modestes dimen­sions de la France, ce n’est pas tout à fait l’équivalent des trombes d’eau qui s’étaient abat­tues sur Fran­çois Hol­lande le jour de son inves­ti­ture… Mais la « double rai­son majeure » ne jus­ti­fie en rien que France 2, puisque nous avons pris cet exemple dans un article pré­cé­dent (« L’ouragan San­dy a‑t-il dévas­té France 2 ? ») consacre 30 min aux États-Unis pour 20 s à Haï­ti. Même en l’absence d’une « double rai­son majeure », une dis­pro­por­tion équi­va­lente avait pré­va­lu en 2008, comme nous l’avions rele­vé alors (« L’ouragan Gus­tav ou la dis­cri­mi­na­tion média­tique selon France 2 »).

Expli­ca­tion sup­plé­men­taire ? « À cela s’ajoute une dimen­sion sym­bo­lique, liée à la place réelle et fan­tas­mée de New York et des États-Unis », pré­cise la dépêche de l’AFP qui, à défaut d’indiquer qui est la proie de fan­tasmes (des jour­na­listes, peut-être ?), cède la parole à des spé­cia­listes, pour un peu de « socio­lo­gie » au rabais !

Fran­çois Jost, « spé­cia­liste des médias » :


« “C’est une ville qui vit avec le mythe de l’apocalypse, auquel le 11 sep­tembre a don­né une consis­tance”, […] C’est aus­si une ville répu­tée pour son dyna­misme. Le contraste entre cette ville éner­gique, pleine de monde et le fait qu’elle se retrouve vidée de ses habi­tants, ça frappe plus qu’Haïti”. »

New York, une « ville éner­gique », « qui vit avec le mythe de l’apocalypse », se trou­vant « vidée de ses habi­tants. » Il est vrai qu’en com­pa­rai­son, on connaît déjà si bien Port-au-Prince la popu­leuse que rien ne vient jamais per­tur­ber, la quié­tude de son his­toire récente et la légen­daire indo­lence de ses habi­tants… Bref, com­pa­rons ce qui est com­pa­rable !

Jean-Marie Cha­ron, « socio­logue des médias », selon l’AFP, « ren­ché­rit » :

« “Il y a tou­jours dans notre trai­te­ment de l’actualité une sur­re­pré­sen­ta­tion des États-Unis et en par­ti­cu­lier de New York, qui ren­voie à une sym­bo­lique par­ti­cu­lière et à la place des États-Unis dans le concert des Etats actuel”, […] “Il y a un effet d’amplification et de dés­équi­libre. »

« Ampli­fi­ca­tion » et « dés­équi­libre », seule­ment ? Espé­rons que la géo­po­li­tique des sym­boles n’était qu’une par­tie des expli­ca­tions four­nies à l’AFP par Fran­çois Jost et Jean-Marie Cha­ron.

Et si, tout sim­ple­ment, la géo­po­li­tique des grands médias coïn­ci­dait avec celle des grands puis­sances, sur­tout quand elles comptent par­mi « nos amies » et fort peu (voire, dans cer­tains cas, pas du tout) avec la géo­po­li­tique de la misère, du moins quand font défaut, à l’usage des télé­vi­sions, les images sen­sa­tion­nelle des dévas­ta­tions.

Blaise Magnin et Hen­ri Maler