A propos du dernier film de Steven Spielberg : “Lincoln”

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Spielberg et Kushner ont échoué à créer un seul personnage Noir qui participe aux débats autour desquels tourne le film.

Fin jan­vier 2013, le der­nier film de Ste­ven Spiel­berg consa­cré aux der­niers mois de la pré­si­dence Lin­coln (1861 – 1865) est sor­ti sur les écrans suisses. Ce film a sti­mu­lé de nom­breuses dis­cus­sions dans les pays anglo-saxons. Nous pen­sons que deux textes publiés sur le site de nos amis amé­ri­cains de l’International Socia­list Orga­ni­za­tion inté­res­se­ront nos lec­teurs et lec­trices. Il s’agit d’un compte ren­du, publié le 29 novembre 2012, d’Alan Maass, sui­vi d’une brève réplique, en date du 8 jan­vier 2013, de Char­lie Post. (Rédac­tion A l’Encontre)

Lin­coln l’inflexible

Par Alan Maass

Il est tou­jours pré­oc­cu­pant de voir que les per­sonnes avec les­quelles vous êtes tou­jours en désac­cord appré­cient le film que vous aimez alors que les per­sonnes avec les­quelles vous êtes rare­ment en diver­gence ne peuvent pas le sup­por­ter.

Les repré­sen­tants les plus en vue de l’establishment poli­tique et média­tique, d’un côté, ont appré­cié le der­nier film de Ste­ven Spiel­berg, Lin­coln, parce qu’ils consi­dèrent qu’il s’agit d’une leçon sur les mer­veilles du com­pro­mis bipar­ti­san.

Je pense que ce lieu com­mun a dû être mani­feste pour qui­conque a vu le film. Une poi­gnée de jour­na­listes ont sans doute lu la des­crip­tion du film des­ti­née à la presse. Celle-ci indique que Lin­coln traite de la façon dont le 13e amen­de­ment [de la Consti­tu­tion des Etats-Unis, lequel abo­lit l’esclavage et la ser­vi­tude invo­lon­taire sur son ter­ri­toire] a été adop­té par un Congrès divi­sé et par­ti­san. Sur cette base, ils ont déci­dé que cela devait être une fable sur le Washing­ton [la capi­tale poli­tique fédé­rale] d’aujourd’hui, avec Lin­coln comme rem­pla­çant de Barack Oba­ma et les manœuvres visant à mettre un terme légal au crime his­to­rique de l’esclavage comme n’étant rien d’autre que l’équivalent XIXe siècle de la cam­pagne cynique de pho­to op [pho­to oppor­tu­ni­ty, soit un moment par­ti­cu­lier, « his­to­rique », au cours duquel une « célé­bri­té » peut être pho­to­gra­phiée] d’Obama avec le gou­ver­neur du New Jer­sey, Chris Chris­tie, après l’ouragan San­dy. Vous avez bien lu, il ne s’agit pas d’une inven­tion de ma part[[http://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2012/11/if-only-obamas-and-chris-christies-critics-could-watch-lincoln/264482/]] !

Ces per­sonnes ont com­plè­te­ment, épou­van­ta­ble­ment, tort.

Lin­coln, en réa­li­té, parle d’un pré­sident qui refuse les com­pro­mis lorsqu’il s’est agi de faire dis­pa­raître l’esclavage de la Consti­tu­tion ; un pré­sident qui ne fait des com­pro­mis ni avec ses enne­mis poli­tiques, ni avec ses alliés, ni avec ses proches conseillers, ni avec les « modé­rés » vacillant au centre – et qui est déter­mi­né, fri­sant le fana­tisme, à atteindre cette fin par tous les moyens.

Le fait que l’on puisse se trom­per au point de confondre cela avec le Washing­ton d’aujourd’hui – où qui­conque qui s’y trouve, en par­ti­cu­lier Barack Oba­ma – dépasse mon enten­de­ment.

De l’autre côté, cer­taines voix à gauche ont cri­ti­qué Lin­coln car il met en scène « des per­son­nages afro-amé­ri­cains qui ne font à peu près rien, si ce n’est d’attendre pas­si­ve­ment que des hommes blancs les libèrent»[[http://www.nytimes.com/2012/11/13/opinion/in-spielbergs-lincoln-passive-black-characters.html?pagewanted=all]], pour « empê­cher effi­ca­ce­ment l’intégration des Noirs en tant qu’acteurs poli­tiques de plein droit»[[http://coreyrobin.com/2012/11/25/steven-spielbergs-white-men-of-democracy/]] ain­si que pour ensei­gner « qu’un chan­ge­ment radi­cal se déroule au tra­vers de la tri­an­gu­la­tion, des accords de cou­lisses ain­si que par un empres­se­ment à renon­cer à toute pure­té idéologique»[[http://jacobinmag.com/2012/11/lincoln-against-the-radicals‑2/]].

Elles n’ont pas tout à fait tort. Tou­te­fois, elles se trompent sur la plu­part des points.

Lin­coln ne concerne pas, en pre­mier lieu, tout ce qui s’est pro­duit d’important au cours de la Guerre civile.

Il est exact que Lin­coln ne met pas en scène, par­mi ses prin­ci­paux per­son­nages, des esclaves noirs ou des sol­dats noirs de l’Union et que le film, par consé­quent, ne pré­sente pas la façon dont les Noirs ont joué un rôle cen­tral, cata­ly­seur, dans leur propre éman­ci­pa­tion.

Il est éga­le­ment vrai que Lin­coln ne repré­sente pas le mou­ve­ment abo­li­tion­niste ain­si que le rôle déci­sif qu’il a joué. A une mer­veilleuse excep­tion près, les oppo­sants radi­caux de l’esclavage sont pré­sen­tés dans le film comme uni­di­men­sion­nels et un peu bêtes. Spiel­berg et Tony Kush­ner, le scé­na­riste, auraient pu faire mieux. Pour être juste, tou­te­fois, je doute vrai­ment du fait que l’on puisse consi­dé­rer Lin­coln comme le der­nier mot sur les abo­li­tion­nistes radi­caux ain­si que sur leur impor­tance his­to­rique.

Voyez donc Glo­ry [film de 1989 réa­li­sé par Edward Zwick, met­tant en scène le 54e régi­ment du Mas­sa­chu­setts, com­po­sé de sol­dats afro-amé­ri­cains], si vous ne l’avez pas encore fait, et lisez au sujet des abo­li­tion­nistes jusqu’à ce que quelqu’un fasse un film qui soit digne de leurs mémoires.

En atten­dant, Lin­coln mérite cepen­dant d’être vu comme quelque chose de plus qu’un « film au sujet de vieux hommes blancs por­tant barbes et per­ruques ».

Le film ne concerne qu’un seul épi­sode – celui du vote de la Chambre des Repré­sen­tants, au cours des der­niers mois de la Guerre civile, du 13e amen­de­ment pros­cri­vant l’esclavage – d’une lutte de plu­sieurs décen­nies. Il s’agit tou­te­fois d’un épi­sode cru­cial.

C’est aus­si un film qui traite d’une figure de cette lutte. Mais Lin­coln est l’une des plus impor­tantes per­son­na­li­tés dans la lutte contre l’esclavage, son his­toire est digne d’être com­prise. Il s’agit de celle d’un modé­ré poli­tique qui a été trans­for­mé par les évé­ne­ments, qui est par­ve­nu, mal­gré ces défauts, à la hau­teur de l’occasion his­to­rique qu’il vivait, alors que d’autres autour de lui ne l’ont pas fait. C’est éga­le­ment celle de quelqu’un dont la contri­bu­tion à la cause de la liber­té a été pro­fonde.

Je ne me pré­oc­cupe guère de cor­ri­ger les experts qui sou­haitent enga­ger Lin­coln dans un débat sur pour­quoi les Démo­crates et les Répu­bli­cains ont besoin de s’accorder sur la réduc­tion du défi­cit. Je sup­pose que ces per­sonnes ne lisent pas ce site inter­net [SocialistWorker.org].

Je parie cepen­dant qu’il y a des lec­teurs qui se demandent si Spiel­berg a réa­li­sé un autre spec­tacle hol­ly­woo­dien vide, pas­sant à côté des réelles ques­tions his­to­riques. Mon opi­nion est que cela n’est pas le cas et mon conseil est que vous devriez don­ner une chance à Lin­coln.

*****

Lin­coln traite-t-il donc bien, ain­si que l’a écrit Corey Robin, des « hommes blancs de la démo­cra­tie » ?

Spiel­berg et Kush­ner ont échoué à créer un seul per­son­nage Noir qui par­ti­cipe aux débats autour des­quels tourne le film.

Le décor est, en effet, prin­ci­pa­le­ment consti­tué des cou­lisses du pou­voir à Washing­ton, des­quelles, en ver­tu de cette même Consti­tu­tion que Lin­coln vou­lait chan­ger, les Noirs étaient exclus. Cepen­dant, ain­si que l’a sou­li­gné Kate Masur dans un article du New York Times, deux per­son­nages du film, les domes­tiques de la Mai­son Blanche, Eli­za­beth Keck­ley et William Slade, étaient de véri­tables per­son­na­li­tés, par­ties pre­nantes d’une « com­mu­nau­té orga­ni­sée et très poli­ti­sée d’Afro-Américains libres » à Washing­ton. Keck­ley a col­lec­té de l’argent et sol­li­ci­té des dons de nour­ri­ture et de vête­ments pour les réfu­giés noirs du Sud, alors que Slade était un diri­geant d’une orga­ni­sa­tion de Noirs qui ten­tait de pro­mou­voir les droits civils.

Dans un film où les prin­ci­paux per­son­nages parlent (et parlent, parlent et parlent encore) de l’esclavage, de la poli­tique et de la poli­tique anti­es­cla­va­giste, des per­son­nages noirs auraient vrai­ment pu tenir cer­taines de ces conver­sa­tions.

Cela dit, deux points impor­tants doivent être men­tion­nés en faveur de Spiel­berg et de Kush­ner. Pre­miè­re­ment, Lin­coln traite de l’esclavage. Cette remarque peut sem­bler stu­pide. Elle ne l’est pour­tant pas. Il existe une vaste indus­trie arti­sa­nale dans les dépar­te­ments d’histoire des uni­ver­si­tés qui met de côté l’esclavage comme le fac­teur prin­ci­pal de la Guerre civile. C’est encore pire lorsque l’on regarde la culture popu­laire. Son­gez seule­ment au nombre de fois que vous avez enten­du, comme pre­mière remarque au sujet de la Guerre civile : elle a dres­sé « des frères les uns contre les autres », il s’agit d’un conflit tra­gique, les sudistes étaient des gent­le­men, et bla­bla­bla.

Spiel­berg et Kush­ner ont réa­li­sé un film dans lequel l’esclavage est la seule ques­tion poli­tique d’importance. Il s’agit d’une claire recon­nais­sance de ce qu’il y avait de plus révo­lu­tion­naire au sujet de la Guerre civile. C’est là quelque chose à por­ter à leur cré­dit.

Deuxiè­me­ment, le seul fait que les Noirs ne soient pas pré­sen­tés tout au long du film comme « des acteurs poli­tiques de plein droit » ne signi­fie pas pour autant que le film ne leur recon­naisse pas ce rôle. Je crois, en fait, que la lutte des Noirs pour leur propre éman­ci­pa­tion est pré­sente au second plan tout au long du film en rai­son de la manière dont il débute.

Les pre­mières minutes de Lin­coln, à l’instar d’un autre film de Spiel­berg, trai­tant de la Deuxième guerre mon­diale, Il faut sau­ver le sol­dat Ryan, déroule d’horribles images du champ de bataille. Dès le départ sonne ain­si le glas ter­rible de la plus san­glante guerre de l’histoire des Etats-Unis. De façon tout aus­si impor­tante, on voit aus­si quelque chose d’autre : des sol­dats Noirs, com­bat­tant dans les rangs de l’Union, sont impli­qués dans la bataille. Les Noirs furent, en par­tie, ini­tia­le­ment recru­té dans les armées de l’Union au cours de la guerre une fois que des abo­li­tion­nistes, comme Fre­de­rick Dou­glass, eussent vain­cu les réti­cences ini­tiales de Lin­coln. C’est là une autre étape cru­ciale sur le che­min qui trans­for­ma la Guerre civile en une lutte révo­lu­tion­naire visant à détruire l’esclavage.

La scène sui­vante se déroule après les com­bats. Deux sol­dats Noirs dis­cutent avec Lin­coln, en visite sur le champ de bataille. Le pre­mier sol­dat tente de main­te­nir la conver­sa­tion autour d’histoires de guerre, alors que le second ne veut rien entendre de cela : il sou­haite savoir si Lin­coln pense qu’il est juste que les Noirs ne per­çoivent pas la même solde et qu’ils ne puissent pas être pro­mus.

La conver­sa­tion est inter­rom­pue par deux jeunes sol­dats blancs. Ils disent avoir été pré­sents lorsque Lin­coln a déli­vré sa fameuse Adresse de Get­tys­burg [un dis­cours de 2 minutes pro­non­cé le 18 novembre 1863] sur le site de la bataille la plus impor­tante de la guerre. Ils com­mencent alors à la réci­ter.

Cela peut res­sem­bler à une niai­se­rie visant à prou­ver la « gran­deur » de Lin­coln. Cette anec­dote est tou­te­fois plus vraie que nature et com­prend quelque chose d’important : les morts et la vio­lence de la Guerre civile étaient tels que les sol­dats enga­gés dans cette guerre res­sen­taient le besoin d’être gui­dé par un objec­tif poli­tique leur per­met­tant de sou­te­nir le sacri­fice. La capa­ci­té de Lin­coln d’exprimer les buts et les idéaux du « côté nor­diste » était, ain­si, l’une des armes secrètes de l’Armée de l’Union.

Les deux jeunes recrues rejoignent leurs uni­tés avant même d’avoir pu ter­mi­ner leur dis­cours, lais­sant ain­si le second sol­dat Noir réci­ter : « C’est à nous de faire en sorte que ces morts ne soient pas morts en vain ; à nous de vou­loir qu’avec l’aide de Dieu notre pays renaisse dans la liber­té ; à nous de déci­der que le gou­ver­ne­ment du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne dis­pa­raî­tra jamais de la sur­face de la terre. »

Ces paroles me semblent être un défi à Lin­coln, non moins que les ques­tions du sol­dat concer­nant les soldes inégales. Uti­li­sant les mêmes paroles que Lin­coln, il demande en faveur de quoi toutes ces souf­frances et luttes ont été menées. La Guerre civile se ter­mi­ne­ra-t-elle par une « renais­sance dans la liber­té » ? Qu’est-ce que Lin­coln entend entre­prendre à cette fin ?

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Il s’est avé­ré que Lin­coln a été déchi­ré par cette même ques­tion : la guerre se ter­mi­ne­ra-t-elle ou non par la mort de l’esclavage ?

Lin­coln, sou­ve­nons-nous, était un juriste et non un théo­ri­cien poli­tique. Il voyait la ques­tion de l’esclavage à tra­vers ses lunettes juri­diques. Il a dévoi­lé, en 1862, une Pro­cla­ma­tion d’émancipation dans laquelle il était décla­ré que tous les esclaves des Etats du sud encore en rébel­lion étaient « libres pour tou­jours » à comp­ter du nou­vel An [1er jan­vier 1863].

C’est là une autre indi­ca­tion de la trans­for­ma­tion de Lin­coln en un modé­ré sou­hai­tant le com­pro­mis en un diri­geant de guerre prêt à prendre des mesures révo­lu­tion­naires. A par­tir de cet ins­tant, ain­si que Lin­coln l’a par­fai­te­ment com­pris, l’armée de l’Union est deve­nue une armée de libé­ra­tion, dès lors que l’émancipation pou­vait être mise en œuvre par­tout où elle s’enfonçait dans le Sud. La révolte des esclaves du Sud, fuyant les plan­ta­tions, était sou­te­nue par les armes et les canons de l’Union.
image de l’acte manus­crit signé du pré­sident Lin­coln le 1er février 1865

tumblr_memhqamGH41qcokc4o1_500.jpgImage de l’acte manus­crit signé du pré­sident Lin­coln le 1er février 1865

La Pro­cla­ma­tion d’émancipation était tou­te­fois clai­re­ment une mesure de guerre. Une scène du début du film montre le pré­sident s’étendant sur les dif­fé­rents scé­na­rios par les­quels une cour de jus­tice en temps de paix pour­rait la décla­rer incons­ti­tu­tion­nelle. Si la Pro­cla­ma­tion d’émancipation ne garan­tit pas que les anciens esclaves seront « libres à jamais », qu’est-ce que le per­met­tra ? La réponse de Lin­coln : pas­ser le 13e amen­de­ment, encas­trant la liber­té dans la Consti­tu­tion elle-même.

Une com­pli­ca­tion se pré­sente tou­te­fois : le Sud était proche d’une défaite miliaire au début de 1865. Ain­si que William Seward, le secré­taire d’Etat de Lin­coln, le démontre au début du film : une majo­ri­té de nor­distes pour­rait sou­te­nir le 13e amen­de­ment pour autant que le Sud soit tou­jours en guerre de telle sorte que l’ennemi soit pri­vé de sa prin­ci­pale source de tra­vail. Les plus conser­va­teurs par­mi eux, cepen­dant, seraient hési­tants face à une telle action radi­cale si la guerre s’achevait.

Lin­coln abou­tit donc à la conclu­sion qu’il doit voir pas­ser le 13e amen­de­ment avant l’achèvement de la guerre. La course aux votes – tout en empê­chant à la Confé­dé­ra­tion d’accepter les termes de la capi­tu­la­tion – est l’intrigue fon­da­men­tale de Lin­coln.

Une fois qu’il s’est enten­du sur ce qui devait être fait, Lin­coln uti­lise tous les moyens en son pou­voir pour atteindre cette fin. Là où il peut faire appel aux « meilleurs d’entre eux » [the bet­ter angels of our nature dans le texte, allu­sion aux der­niers mots du pre­mier dis­cours d’investiture de Lin­coln], il plaide auprès des oppo­sants démo­crates afin qu’ils soient du bon côté lors d’un moment his­to­rique. Là où il ne le peut pas, il emploie un trio de louches bon­hommes afin de les faire chan­ter et de les sou­doyer afin d’obtenir leurs votes.

Il auto­ri­sa, par­mi ses cama­rades de par­ti répu­bli­cains, le lea­der de l’aile conser­va­trice du par­ti, Pres­ton Blair, d’engager des négo­cia­tions secrètes de paix avec la Confé­dé­ra­tion comme condi­tion d’un vote uni­taire des répu­bli­cains en faveur de l’amendement. Cela alors même que Lin­coln savait qu’il ne pou­vait conclure la paix avant le vote.

Il deman­da aux répu­bli­cains radi­caux de faire tout ce qui était pos­sible afin de faire pas­ser l’amendement, y com­pris de limi­ter leur rhé­to­rique de telle sorte qu’ils ne se mettent pas à dos les votes des conser­va­teurs qu’il enten­dait réunir. Lin­coln dépeint les radi­caux comme méfiants face aux moti­va­tions du pré­sident. Thad­deus Ste­vens, l’un des diri­geants radi­caux, recon­naît que Lin­coln a fran­chi le point de non-retour. « Abra­ham Lin­coln nous a deman­dé de tra­vailler avec lui afin de conduire l’esclavage à la mort », dit-il.

*****

Selon Aaron Bady, un cri­tique radi­cal du film, tout cela est seule­ment « le triomphe d’un poli­tique fai­seur de com­pro­mis. » Ce que je ne com­prends pas, tou­te­fois, est ceci : où est le com­pro­mis ?

Lin­coln n’a pas deman­dé aux radi­caux de sou­te­nir un amen­de­ment édul­co­ré ou une mesure de com­pro­mis. Le 13e amen­de­ment met l’esclavage hors la loi, point à la ligne. Lin­coln, d’un autre côté, a per­mis à un allié plus conser­va­teur de ten­ter de négo­cier un terme à la guerre, alors qu’il pla­ni­fiait de le tra­hir si la paix abou­tis­sait trop rapi­de­ment.

Il faut ajou­ter, pour être clair, qu’en empê­chant une négo­cia­tion de paix, Lin­coln pro­lon­geait une guerre qui était, alors, sans pré­cé­dent par l’ampleur de ses des­truc­tions et le nombre de ses morts.

Etait-ce un com­pro­mis que de deman­der à Thad­deaus Ste­vens de ne pas décla­rer, lors du débat au Congrès, qu’il espé­rait que le 13e amen­de­ment condui­rait à une éga­li­té com­plète entre les Noirs et les blancs ? Le Ste­vens du film [joué par Tom­my Lee Jones] se débat dou­lou­reu­se­ment pour conte­nir ses convic­tions les plus pro­fondes. Il dis­tingue tou­te­fois, à la fin, ce qui fait la dif­fé­rence entre un com­pro­mis face à un prin­cipe et une manœuvre tac­tique en vue d’atteindre une fin. Le pas­sage du 13e amen­de­ment a fait plus de bruit que le plus remar­quable des dis­cours de Ste­vens.

L’ironie de la cri­tique for­mu­lée par Aaron Bady [du New ¥ork Times] est que, dans l’histoire réelle de la Guerre civile, Lin­coln se dis­tingue à chaque tour­nant cru­cial par son refus du com­pro­mis. Cela contraste avec ses com­pa­gnons de par­ti répu­bli­cains, y com­pris ceux béné­fi­ciant de solides réfé­rences abo­li­tion­nistes, dis­po­sés à en faire. Lin­coln a reje­té aupa­ra­vant d’autres appels à la négo­cia­tion avec le sud, au risque même de perdre le pou­voir au pro­fit des démo­crates lors des élec­tions. Une fois qu’il a arrê­té une poli­tique au sujet de l’émancipation ou de la for­ma­tion de régi­ments de sol­dats Noirs, Lin­coln a résis­té à toutes les pro­po­si­tions visant à en limi­ter la por­tée.

Le film de Spiel­berg, en ce sens, confirme les obser­va­tions d’un jour­na­liste radi­cal, vivant à la même époque en Angle­terre, qui a écrit avec pers­pi­ca­ci­té au sujet de la Guerre civile aux Etats-Unis lorsqu’il n’étudiait pas l’économie poli­tique.

maxlincoln_prdKarl Marx a ain­si recon­nu l’importance tita­nesque de la lutte contre l’esclavage mais aus­si le rôle par­ti­cu­lier joué par Lin­coln [voir la remar­quable intro­duc­tion de Robin Black­burn à un recueil de textes de Marx et Lin­coln Une révo­lu­tion inache­vée, Ed. Syl­lepse pour le fran­çais]:
« La figure de Lin­coln est ori­gi­nale dans les annales de l’histoire. Nulle ini­tia­tive, nulle force de per­sua­sion idéa­liste, nulle atti­tude ni pose his­to­riques. Il donne tou­jours à ses actes les plus impor­tants la forme la plus ano­dine […]
Rien n’est plus facile que de rele­ver, dans les actions d’État de Lin­coln, des traits ines­thé­tiques, des insuf­fi­sances logiques, des côtés bur­lesques et des contra­dic­tions poli­tiques […]
Néan­moins, Lin­coln pren­dra place immé­dia­te­ment aux côtés de Washing­ton dans l’histoire des États-Unis et de l’humanité. De fait, aujourd’hui que l’événement le plus insi­gni­fiant assume en Europe un air mélo­dra­ma­tique, n’est-il pas signi­fi­ca­tif que dans le Nou­veau-Monde les faits impor­tants se drapent dans le voile du quo­ti­dien ? »

[Article publié le 12 octobre 1862 dans le jour­nal autri­chien Die Presse, l’article traite de l’importance et de la signi­fi­ca­tion de la Pro­cla­ma­tion d’émancipation pour le 1er jan­vier 1863, faite le 22 sep­tembre 1862, et qui est, selon Marx dans le même article, « qui est le docu­ment le plus impor­tant de l’his­toire amé­ri­caine depuis la fon­da­tion de l’U­nion puis­qu’il met en pièces la vieille Consti­tu­tion amé­ri­caine : son mani­feste sur l’a­bo­li­tion de l’es­cla­vage. » — tra­duc­tion de R. Dan­ge­ville]

Lin­coln mérite d’être célé­bré non parce qu’il était un grand pen­seur abo­li­tion­niste ou un orga­ni­sa­teur mais en rai­son du rôle his­to­rique par­ti­cu­lier qu’il joua en tant que diri­geant poli­tique de la classe diri­geante nor­diste lorsque le conflit avec le pou­voir escla­va­giste a écla­té. Quels que soient ses défauts, Lin­coln ne s’est pas déro­bé ou n’a pas renon­cé à ce rôle. Il a plu­tôt rele­vé le défi à chaque tour­nant dans la chaîne conti­nue des évé­ne­ments.

*****

Je suis convain­cu que cer­taines des hési­ta­tions qui empêchent de com­prendre Lin­coln tiennent dans le fait que l’on observe la Guerre civile à tra­vers les lunettes de la poli­tique amé­ri­caine des XXe et XXIe siècles. Nous serions scan­da­li­sé si Ste­ven Spiel­berg réa­li­sait un film sur la façon dont Lyn­don John­son a signé le Civil Rights Act de 1964. Quelle est donc la dif­fé­rence avec Lin­coln ?

En un mot, il s’agit de celle-ci : Lin­coln était le diri­geant poli­tique du capi­ta­lisme nor­diste à une époque où ce der­nier était enga­gé dans une bataille pour la domi­na­tion des Etats-Unis dans leur ensemble contre les domi­nants réac­tion­naires d’un sys­tème sudiste qui leur per­met­tait d’extraire leurs énormes richesses du tra­vail esclave. Les inté­rêts du capi­ta­lisme aux Etats-Unis coïn­ci­dèrent – pro­ba­ble­ment pour la der­nière fois dans l’histoire du monde, ain­si qu’il le semble – avec une exten­sion mas­sive de la démo­cra­tie et de la liber­té pour mettre un terme à l’esclavage.

Afin de conduire le Nord à la vic­toire, Lin­coln a été for­cé de par­ti­ci­per à l’une des luttes les plus impor­tantes jamais connues aux Etats-Unis en faveur de la jus­tice. Lin­coln n’a pris aucune part dans l’ouverture de cette lutte et qu’une très faible dans ce qui devait abou­tir à un conflit ouvert. Il a tou­te­fois été un acteur impor­tant à la fin de celle-ci, en y endos­sant un rôle par­ti­cu­lier. Le film de Spiel­berg sai­sit ce rôle d’une façon remar­quable.

Cela ne signi­fie pas pour autant que nous igno­rions les limites de Lin­coln ain­si que ses côtés fran­che­ment réac­tion­naires. Alors que les don­nées his­to­riques sont très claires sur le fait que Lin­coln a été per­son­nel­le­ment dégoû­té par l’esclavage, il est tout aus­si éta­bli qu’il sou­te­nait des idées racistes. En 1858, deux ans avant qu’il occupe la Mai­son-Blanche, par exemple, lors d’un débat, Lin­coln nia qu’il sou­te­nait « l’égalité sociale et poli­tique des races blanches et noires », décla­rant, « au même titre que qui­conque, je suis en faveur de dis­po­ser de la posi­tion supé­rieure assi­gnée à la race blanche ».

Je pense qu’il y a de bonnes preuves que ses idées ont été rééla­bo­rées en rai­son de l’engagement de Lin­coln dans une lutte qui a chan­gé l’histoire, ce que le film sug­gère d’ailleurs. Je pense éga­le­ment que c’est une bonne chose que Lin­coln ne le voile pas de pure­té.

Une fois que toutes ses machi­na­tions pour faire pas­ser le 13e amen­de­ment ont pas­sé – à la fin du film – et lui per­mettent alors d’exprimer ses vues au sujet de l’égalité et de ce qu’il envi­sage pour l’avenir au sujet des rela­tions entre les Blancs et les Noirs, sa réponse est mal­adroite et hési­tante. « Je pense que nous allons nous habi­tuer les uns aux autres », conclut-il.

La puis­sance émo­tion­nelle du moment vient plu­tôt de la réac­tion de Ste­vens, qui s’enfuit avec l’original de l’amendement pour une célé­bra­tion spé­ciale. C’est là sans doute la scène la plus sus­cep­tible de vous arra­cher des larmes.

La trans­for­ma­tion poli­tique de Lin­coln, plu­tôt que per­son­nelle, est cepen­dant indu­bi­table. Dans son pre­mier dis­cours d’investiture, en 1861, Lin­coln déclare qu’il n’a aucune inten­tion « de mettre une entrave à l’institution de l’esclavage ». Dans son second dis­cours, il affirme – dans un dis­cours répé­té à la fin de Lin­coln : « Nous espé­rons du fond du cœur, nous prions avec fer­veur, que ce ter­rible fléau de la guerre s’achève rapi­de­ment. Si, cepen­dant, Dieu veut qu’il se pour­suive jusqu’à ce que sombrent les richesses accu­mu­lées par 250 ans de labeur non par­ta­gé de l’esclave ain­si que jusqu’à ce que chaque goutte de sang jaillie sous le fouet soit payée par une autre ver­sée par l’épée, comme il a été dit il y a trois mille ans, il nous fau­dra recon­naître que “les déci­sions du Sei­gneur sont justes et vrai­ment équi­tables”.» [Tra­duc­tion fran­çaise, com­plé­tée, tirée d’un site offi­ciel des Etats-Unis.]

Le film de Spiel­berg et Kush­ner apporte sans doute une nou­velle immé­dia­te­té à ces paroles. Leur argu­ment tient sans doute en ceci : Lin­coln avait la pos­si­bi­li­té de mettre un terme à l’une des guerres les plus san­glantes jusqu’alors avec tou­te­fois la pers­pec­tive que la jus­tice – ain­si qu’il la com­pre­nait – demeure incer­taine. Lin­coln a choi­si de pour­suivre la guerre afin de per­sé­vé­rer dans la voie de la jus­tice.

C’est quelque chose qui méri­tait qu’on en fasse un film. (Tra­duc­tion A l’Encontre)

[1] http://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2012/11/if-only-obamas-and-chris-christies-critics-could-watch-lincoln/264482/
[2] http://www.nytimes.com/2012/11/13/opinion/in-spielbergs-lincoln-passive-black-characters.html?pagewanted=all
[3] http://coreyrobin.com/2012/11/25/steven-spielbergs-white-men-of-democracy/
[4] http://jacobinmag.com/2012/11/lincoln-against-the-radicals‑2/


Les mau­vais ser­vices ren­dus par “Lin­coln”

Par Char­lie Post

Le compte ren­du d’Alan Maass du film de Spiel­berg, Lin­coln, a ajou­té un peu de com­plexi­té aux débats sur ce film excellent – mais opère une expli­ca­tion his­to­rique faus­sée.

civilwar_460x276.jpgDes esclaves noirs qui se sont échap­pés en Caro­line du Sud et cultivent du coton pour eux (autour de 1862 – 1865)

Maass a tout à fait rai­son lorsqu’il dit que Lin­coln n’a jamais été, aus­si bien dans le film que dans la réa­li­té his­to­rique, un « grand fai­seur de com­pro­mis ». Les paral­lèles avec Oba­ma, mal­gré les dési­rs du scé­na­riste Tony Kush­ner (voir son inter­view révé­la­teur avec Bill Moyers [1]) ne sont pas fon­dés. Ain­si que le montrent des bio­gra­phies de Lin­coln – en par­ti­cu­lier celles de James McPher­son Abra­ham Lin­coln and the Second Ame­ri­can Revo­lu­tion (Oxford Uni­ver­si­ty Press, 1992) et d’Eric Foner The Fie­ry Trial : Abra­ham Lin­coln and Ame­ri­can Sla­ve­ry (Nor­ton & Com­pa­ny, 2011) –, une fois que ce der­nier est par­ve­nu à une posi­tion poli­tique, il n’en a jamais varié.

Nous devrions tou­te­fois être clairs sur le fait que Lin­coln était, pour reprendre les termes de McPher­son, un « révo­lu­tion­naire réti­cent ». Lin­coln était un prag­ma­tique. Il réagis­sait aux « faits du ter­rain » : en par­ti­cu­lier devant les fuites en masse d’esclaves durant la guerre (ce que W.E.B. DuBois [1868 – 1963, socio­logue, his­to­rien, acti­viste des droits civiques ; il fut le pre­mier Afro-Amé­ri­cain à obte­nir un doc­to­rat, créa­teur de la Natio­nal Asso­cia­tion for the Advan­ce­ment of Colo­red People] a appe­lé la « grève géné­rale ») et l’effondrement de l’esclavage qui en a été la consé­quence.

C’est pré­ci­sé­ment cette « réti­cence » de Lin­coln à conduire une révo­lu­tion com­plète dans le Sud au cours de la Guerre civile – ain­si que le rôle déci­sif joué par les fuites en masse des plan­ta­tions par les esclaves – qui manque dans le por­trait hagio­gra­phique de Spiel­berg et Kush­ner.

Il ne suf­fit pas de dire que « Lin­coln ne concerne pas tout ce qui s’est dérou­lé au cours de la Guerre civile ». La déci­sion de Spiel­berg et Kush­ner de se concen­trer exclu­si­ve­ment sur les machi­na­tions par­le­men­taires qui entourent le 13e amen­de­ment, bien que per­met­tant de réa­li­ser un film magni­fique, pro­duit une vision de l’émancipation pro­fon­dé­ment faus­sée.

Lin­coln est, tout d’abord, pré­sen­té comme un avo­cat cohé­rent d’une abo­li­tion immé­diate, sans com­pen­sa­tion et per­ma­nente de l’esclavage. Il s’agit là d’une posi­tion qu’il a fina­le­ment adop­tée seule­ment au milieu de l’année 1862. Avant sa déci­sion de publier la Pro­cla­ma­tion d’émancipation, Lin­coln a pro­mu, sans suc­cès, dif­fé­rents plans en vue d’une éman­ci­pa­tion gra­duelle, avec com­pen­sa­tion des maîtres (en par­ti­cu­lier ceux des Etats « fron­ta­liers » [expres­sion dési­gnant les Etats escla­va­gistes res­tés dans les rangs de l’Union après la Séces­sion des Etats du Sud, les pre­miers étant sur la fron­tière entre les Etats « libres » et « escla­va­gistes »]) ain­si que l’établissement de colo­nies pour les Afro-Amé­ri­cains en Amé­rique cen­trale, dans les Caraïbes ou en Afrique.

Le film, ensuite, exa­gère gran­de­ment l’impact du 13e amen­de­ment. Une grande par­tie de la recherche his­to­rique réa­li­sée au cours des vingt der­nières années a démon­tré qu’à par­tir de la fin de l’année 1864, l’esclavage comme base de la pro­duc­tion dans le Sud était mort.

Alors que cer­tains diri­geants poli­tiques de la Confé­dé­ra­tion ont pu croire que « l’institution par­ti­cu­lière » [for­mule fal­la­cieuse ser­vant à dési­gner, sans la nom­mer, l’institution escla­va­giste] pou­vait être réani­mée, les anciens esclaves eux-mêmes – en joi­gnant les armées de l’Union comme espions, tra­vailleurs et sol­dats ain­si qu’en auto-orga­ni­sant des pro­to-syn­di­cats, en sai­sis­sant les plan­ta­tions aban­don­nées et autres acti­vi­tés du même ordre – ont détruit l’esclavage. Selon Kevin Ander­son, dans son ouvrage Marx at the Mar­gins [lire la tra­duc­tion de la conclu­sion de cet ouvrage sur ce site en date du 16 juillet 2012 http://alencontre.org/societe/marx-plus-que-dans-les-marges.html], Marx a adop­té la notion de « l’auto-émancipation » à par­tir de la lutte des esclaves au cours de la Guerre civile des Etats-Unis. Pour le dire sim­ple­ment, le 13e amen­de­ment a léga­le­ment recon­nu la réa­li­té de la lutte de classes dans le Sud.

… L’auteur conclu en se deman­dant com­ment les défen­seurs d’une tra­di­tion du « socia­lisme à par­tir d’en bas » réagi­raient devant un film trai­tant des grandes luttes ouvrières des années 1930 aux Etats-Unis en se concen­trant sur un arrêt de la Cour suprême en 1937 por­tant sur la consti­tu­tion­na­li­té des nou­veaux syn­di­cats plu­tôt que sur les luttes ouvrières elles-mêmes. – Réd.] (Tra­duc­tion [A l’Encontre)